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EDITO - Le repas de Noël 2021 était plus lourd que les autres années. Au menu débat sur les candidats aux présidentielles, débat sur le passe vaccinal, débat sur le foie gras, supplément prix Goncourt pour les plus passionnés. Frustrés de l’année 2021, ne jetons pas toutes ces pensées et poursuivons ces réflexions en 2022. Durant les prochains mois les Français doivent décider quelle direction donner au pays, et il ne faudra pas se trouver fort dépourvu quand le 10 avril sera venu. La démocratie ne se joue pas que tous les cinq ans, ni pendant deux semaines, et les réflexions doivent être poursuivies et continuelles. Pourquoi ne pas prendre la résolution de choisir un sujet de réflexion mensuel, par exemple, et d’approfondir notre position le concernant. C’est l’activité intellectuelle à laquelle se consacre le journal La Fugue depuis deux ans. Tout au long de l’année 2021, les rédacteurs vous ont donné à penser les grands thèmes qui rythment maintenant les batailles présidentielles : L’Écologie (Janvier), Les Frontières (Février), Les Élites (Mai), Le Travail (Octobre), et tant d’autres. Défendre la cause animale est devenu une nouvelle bataille obligée pour nos politiciens. Dans cette période de discussions, et parfois de débats, le projet de ce journal prend tout son sens : participer au débat d’idées et montrer que la culture aide à mieux penser les enjeux de notre époque bien chargée. Bonne année 2022 et, surtout, bonnes réflexions !

 

Par Alban Smith

 

Sortir et lire

Le Soleil de Scorta, Laurent Gaudé

Le Soleil de Scorta, Laurent Gaudé, 2004, Edition Acte Sud

Prix Goncourt 2004

Prix du jury Jean-Giono 2004

Tout est dans le titre ! C’est d’abord l’histoire d’une famille qui débute par un viol et se poursuit dans le travail, la misère, et l’espérance. L’histoire d’une famille italienne, d’un nom, que les protagonistes portent avec honneur et dont-il supportent aussi le poids. C’est aussi la prégnance d’une atmosphère, celle du soleil ; symbole de cette terre aride du sud de l’Italie, du tempérament d’un peuple, du destin d’une famille. C’est sous ce soleil omniprésent que, sans renoncer à leur condition, les Scorta obtiennent une forme de rédemption, dans la simple espérance du devoir accompli. Au-delà de son intrigue, assez faible, ce roman nous touche parce qu’il nous concerne. Son style est sobre et précis, elle nourrit notre attention et aiguise notre curiosité pour cet étrange pays. - Par Emmanuel Hanappier

Illusions perdues, Xavier Giannoli

Illusions perdues, Xavier Giannoli, 2021 (2h29)

Voilà un film français comme on les aime ! Illusions perdues de Xavier Giannoli est un grand film. Il parvient à nous immerger dans la société du paraître sous la Restauration et à nous faire vivre par procuration les débuts de la société de consommation et l’essor de la presse d’opinion. Monarchistes et libéraux sont rivaux mais dans les deux camps les compromis sont monnaie courante. Cette société parisienne est ostensiblement un théâtre gouverné par l’argent et les relations où règnent l’opportunisme et l'hypocrisie. Les réputations et les succès artistiques sont faits et défaits en fonction du bon vouloir du plus offrant indépendamment de la qualité objective de l’œuvre. Le personnage de Lucien de Rubempré, jeune poète idéaliste et ambitieux fraîchement arrivé de sa campagne à Paris, nous permet de voir à l’œuvre la corruption de la société parisienne qui avilie les êtres et les éloigne de leurs idéaux. Plus encore, il incarne la question de la possibilité de la poursuite de l’art et de l’idéal dans une société où faire du profit est la seule règle. On se rend vite compte que ce film est en réalité criant d’actualité : au fond rien n’est nouveau sous le soleil. Le texte de Balzac loin d’être malmené est en partie intégré au film par le recours à une voix-off. On prend spécialement plaisir à écouter fuser les réparties pleines d’esprit. Les personnages sont bien ceux de la comédie humaine : hauts en couleur ; et les acteurs (Vincent Lacoste, Xavier Dolan, Cécile de France, Gérard Depardieu, Jeanne Balibar) incarnent très bien leurs rôles respectifs. Mention spéciale à deux jeunes acteurs : Salomé Dewaels, très touchante dans le rôle de Coralie, et Benjamin Voisin qui endosse parfaitement le rôle de Lucien de Rubempré : à l’instar de son personnage il semble devenir une étoile montante du cinéma français. Les décors et les costumes, magnifiques, contribue à l’immersion, de même que la bande-son qui nous transporte au rythme haletant de la course vers la gloire du jeune Lucien. « L’été » de Vivaldi, « Ständchen » de Schubert, « Les Indes galantes » de Rameau font retentir les splendeurs et misères de la Restauration. Courez donc voir ce chef-d’œuvre littéraire mis à l’écran si magistralement. - Par Marguerite du Fayet de La Tour

Fable, Dora Scribe

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Laissez-moi donc vous conter une scène 

Que je pus voir de manière fortuite

Tandis que j'errais au bord de la Seine

Et qui de quelque leçon m'a instruite.

Mon affaire implique un jeune pigeon

Qui, misérable petit sauvageon,

À l'inverse de Narcisse haïssait 

Son reflet que les eaux lui fournissaient.

Lorsqu'il goûta aux charmes de l'amour,

Quoique ses sentiments fussent vivaces,

Notre ami ne trouvait en lui l'audace

D'aller à sa douce faire la cour.

Face, se dit-il, à ses congénères,

Ces bellâtres ailés fendant les airs,

Jamais il n'emporterait la bataille :

Le pigeon ne se sentait pas de taille.

La nature n'avait, nous l'admettrons,

Pas pris le soin de le parer des grâces

Qui plaisent aux femelles de sa race,

Mais il n'avait rien d'un laideron.

Pourtant, lorsqu'il se décida enfin

À entreprendre la séduction,

Il changea, pour parvenir à ses fins,

D'aspect au moyen d'une illusion.

Il orna sa queue des plumes d'un paon

Qui par hasard avait mué la veille ;

Son gosier il le poudra de vermeil,

Imitant le rouge-gorge pimpant ;

Il affubla ses ailes de dix perles

Afin d'avoir l'air d'un martin-pêcheur,

Et contrefit même le chant du merle,

Bien qu'il fût moins merle que pasticheur.

C'est couvert de toutes ces fanfreluches,

Traînant son attirail et cacardant,

Qu'il déclara son amour si ardent ;

Mais aussitôt il vacille et trébuche,

Il cause l'hilarité générale,

Et même sa belle rit aux éclats.

Couvert de honte le pigeon détale,

Il tombe dans la Seine et fait un plat.

Il eût mieux fait de rester naturel,

De s'aimer et de voir son potentiel.

C'est en pigeon et non par l'imposture 

Qu'il aurait pu plaire, soyez-en sûrs,

Car comment prétendre pouvoir séduire  

Lorsque soi-même on s'obstine à se fuir ?

 
 

A propos

Un journal symphonique

 

La fugue est un motif musical. C’est un morceau à plusieurs mains, une partition fuyante qui unit ses voix, une mélodie unique et plurielle à la fois. Le thème principal du morceau s’échappe sans cesse en passant d’un pupitre à l’autre. La fugue est exigeante et symphonique, et c’est de cette technique de composition musicale que notre Journal se réclame. Chaque mois, nous nous consacrons à un sujet de réflexion qui doit s’épanouir au rythme de nos différentes voix : l’Histoire, la Philosophie, la Littérature et l’Histoire de l’Art, auxquelles s’ajoutent un coup d’œil sur l’actualité et l’entretien exclusif d’une personnalité politique ou intellectuelle. 

Dans cette évasion littéraire et culturelle à laquelle nous nous livrons avec enthousiasme, nous réclamons la faveur de recevoir le la des géants qui nous ont précédés : ces poètes, artistes et penseurs français sur les épaules desquels nous prétendons humblement nous hisser. 

 

Rendre hommage à la littérature

 

A la suite de Claude Roy, nous concédons que la littérature est parfaitement inutile, mais comme lui, nous maintenons tout de même avec ferveur qu’elle « aide à vivre », et là réside notre enthousiasme. Et puis, c’est aussi un devoir qui nous anime, celui de la conscience d’un héritage auquel nous sommes redevables. Enfin, nous brandissons comme un étendard cette citation de Lévinas qui nous emplit d’espérance : « L'action de la littérature sur les hommes, c'est peut-être l'ultime sagesse de l'Occident ». Nous sommes donc un journal littéraire quoique nous parlions aussi d’histoire, de philosophie, d’histoire de l’art et d’actualité, parce que, si nous ne sommes pas des spécialistes de nos domaines respectifs, nous sommes pour le moins des lecteurs.

 

C’est donc à la musique que nous confions le destin de notre revue : à cette forme particulière de la fugue et à sa devise de liberté exigeante, à laquelle il ne manque que vous pour ajouter votre note.

 

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