Philosophie

Comme un simple témoignage

Après quelques mois parmi les éminents rédacteurs de ce journal, et alors que cette aventure fête fièrement ses deux ans, pourquoi ne pas revenir à son fondement, sa raison d’être ; l’écriture. C’est elle qui nous enthousiasme, et qui nous oblige. Voici quelques raisons qui le justifient.

Parce qu’elle perpétue un patrimoine

Bien que l’écriture soit évidemment personnelle, il faut tout de même reconnaître que préside souvent à son élaboration la rencontre des livres, rencontre parfois fortuite qui nous conduit dans des chemins dont nous ignorions même l’existence. Parmi les plaisirs de l’écriture, il y a donc celui de mettre ses pas dans ceux des géants qui nous ont précédés, ou même de ceux que l'on ne connaît pas et que l’on côtoie furtivement. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est un rapport humble et personnel. C’est ce qu’exprime Sylvain Tesson dans un ouvrage intitulé Géographie de l’instant, par une merveilleuse mise en abyme : « Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit ». 

 

C’est un plaisir auquel on ne résiste pas puisqu’il traduit aussi un devoir de reconnaissance. Loin de servir de caution à une pensée trop incertaine, les écrivains forment plutôt, au même titre que toutes les personnes qui nous influencent et dont on retient des mots, des manières et parfois, mystérieusement, des idées. Ils forment notre entourage intellectuel le plus immédiat et le plus riche. Et c’est déjà ça, un patrimoine.

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Titus, fils de l'artiste, lisant, Rembrandt

Mais au-delà de l’usage des citations, il y a celui des mots. Vecteurs d’une signification, ils sont le moyen par lequel la réalité s’entrouvre à nous. La proximité des auteurs et des textes revêt alors une autre utilité et une autre beauté puisque nous partageons bien avec eux un même patrimoine, profondément culturel dans la mesure où notre langue signifie notre mode de pensée, notre rapport au monde. Aussi maladroite soit elle, l’écriture ne peut se défaire de cette ambition.

Parce qu’elle est un artifice humain

 

Une question se pose alors : y a-t-il des vérités qui ne s’écrivent pas ? Il semblerait que non, et que l’écriture soit notre lot. Il n’est pas certain, d’ailleurs, qu’une pensée qui ne s’exprime pas puisse exister. Si notre rapport au réel était immédiat, si nous ne ressentions pas le besoin de parler et surtout d’écrire pour nous-mêmes comme pour autrui, tout serait plus simple, mais nous serions d’une autre nature, d’une nature angélique. Plus qu’une simple expression, elle est l’aboutissement de la réflexion, qui n’en demeure pas moins provisoire.

 

Plus que tout autre art, l’écriture permet une « transparence » au monde, dans sa totalité. Cette idée, qui provient de l'œuvre de Simone Weil, était déjà présente chez les auteurs de l’époque médiévale, parmi lesquels Jean Scot, dont l’influence a été considérable en France au IXème siècle. Il évoque l’écriture comme « la compréhension de l’incompréhensible, l’expression de l’ineffable, l’approche de l’inaccessible […] la temporalisation de l’intemporel ». 

 

L’écriture a donc au moins le mérite de l’enthousiasme. Mot merveilleux, plus proche de la ferveur que de la joie, dont la seule sonorité nous rappelle d’où vient notre héritage, il signifie cette joie profonde née de l’attention au vrai, qui est beau. Mais, humble, l’écriture l’est aussi. Imparfaite, maladroite, elle reflète le bégaiement d’une pensée. Les mots se chevauchent, les feuilles s’entassent et se ressemblent, ponctuées, toujours, de références frappantes mais lointaines ; on ignore même l’idée qui nous guide. Chaque fois pourtant, elle reprend son mouvement, étrange routine, et son espoir n’est pas trompé. 

 

Mécanisme de création nécessaire à l’Homme, elle comprend aussi le double aspect de notre condition, perpétuellement « partagée entre la douleur et la beauté », disait Albert Camus.

Parce qu’elle est exigeante

 

Quoiqu’elles s’équivalent souvent dans notre quotidien, l’écriture et le parole se distinguent nettement. Tandis que la parole ne nous quitte jamais, ou presque, qu’elle est toujours attachée à notre visage, l’écriture, elle, est plus autonome et, partant, plus exigeante. Une fois notre pensée écrite, rien ne viendra soutenir son expression, livrée alors à elle-même. Détachée de son support humain, de sa voix, de son sourire, de ses regards, inerte, elle doit porter seule la pensée qui l’a guidée. Pourtant il semblerait qu’elle soit ainsi plus fidèle, du fait de cette exigence qu’elle comprend. Et combien de fois remarque-t-on que notre pensée se précise d'elle-même par le seul fait de l’écriture ? Combien de fois avons-nous même changé d’avis, parce que cette idée, dont nous n’étions que vaguement persuadés, s’est révélée ne pas tenir longtemps sur le papier ?

 

La réflexion menée par Simone Weil sur l’écriture permet de comprendre que cette « transparence » au monde est aussi une exigence. Si elle est apte à restituer la beauté du monde dans sa totalité et dans sa complexité, elle est donc le moyen de son acceptation. Prenant l’exemple de l’œuvre d’Homère, œuvre fondatrice par bien des aspects, l’auteur développe l’idée selon laquelle l’écriture parvient à produire une expression « souverainement belle » de la réalité du monde quoiqu’il puisse paraître laid et mauvais. Humble et enthousiasmante, l’écriture est le témoignage d’une gratitude qui n’est jamais facile.

 

Dans une de ses dernières lettres à ses parents, elle déclare : « Il faudrait écrire des choses éternelles pour être sûr qu'elles soient d'actualité », comme s’il s’agissait de l’ultime preuve de la certitude, ou de la Foi. Si son réalisme peut paraître trop exigeant, elle qui  « n’estimait rien de ce qui est venu après 1660 », la simplicité de son écriture témoigne de l’idée qu’elle se fait de son art, pertinent et profond autant qu’accessible à tous. « Honnête et grande sans désespoir », c’est ainsi qu’Albert Camus la considérait.

Parce que l’écriture est poétique

    

Enfin, il est frappant de voir que parmi les auteurs qui ont marqué notre pensée, personnelle ou collective, ne figurent pas que des philosophes, alors même que leur ambition et leurs objets pourraient leur donner une certaine prééminence. Les dramaturges, les romanciers et les poètes figurent en bonne place dans notre patrimoine parce qu’ils ont, eux aussi, porté une signification qui nous concerne hautement. Bien différents par leur forme, leurs objets et leurs buts, ils ont cependant tous, selon l’expression de Saint Thomas, « leur regard tourné vers l’ineffable », nous rappelant ainsi que le vrai n’est toujours beau que sous divers plans, sans quoi il ne serait pas vrai. Si tous ne méritent pas le nom de poète, il est tout de même certain qu’ils vivent de ce même enthousiasme. 

 

Il ne faut donc n’aspirer qu’à une chose, pouvoir dire comme Edgar Poe, avant de commencer à écrire : « Regardant conséquemment le Beau comme ma province, quel est, me dis-je alors, le ton de sa plus haute manifestation ? ».

 

Et vaincre l’Ennui.

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Etude, Rembrandt

« Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,

Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,

Dans la ménagerie infâme de nos vices,

 

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !

Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ;

 

C'est l'Ennui ! - l'oeil chargé d'un pleur involontaire,

Il rêve d'échafauds en fumant son houka.

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! »

 

Charles Baudelaire


 

Emmanuel Hanappier