Pyrénaïca

Alors que la famille de votre serviteur puise ses racines en pays de Bray, aux confins d’une Normandie délimitée par les vallées de la Seine et de la Bresle, les hasards de l’amitié lui ont récemment fait troquer ses lieux de ressourcement ancestraux, pour des contrées bien moins septentrionales.

Vue depuis le Palas

Il y a bientôt quinze ans, l’inénarrable vicomte de X – d’heureuse mémoire familiale – proposait au paternel la visite d’une maison quasi-mitoyenne à la sienne, dans une ancienne station thermale du Haut-Ossau. Depuis lors, voilà quinze ans que mes pas découvrent ces Pyrénées sauvages, aux airs de prince farouche ombragé de la majesté royale des Alpes.

Le Béarn, ainsi lieu de mes pérégrinations, mais aussi patrie de Gaston Fébus et d’Henri IV, est directement mitoyen du Pays Basque. Il s’étend sur quarante-cinq kilomètres de zone montagneuse, regroupant trois vallées aux décors spécifiques, mais à l’unité vivace. Dans celle d’Ossau, la plus orientale des trois, le randonneur peut définitivement passer le cap des ascensions audacieuses. Parfaitement axé en son centre, trône le Pic du Midi d’Ossau, et ses deux mille huit-cent quatre-vingt quatre mètres de hauteur. Ainsi surnommé, « Jean-Pierre » est cet ancien volcan duquel subsiste ces deux dents caractéristiques, qui, se dressant vers le ciel, se donnent désormais pour emblème à la ville de Pau et, plus généralement, aux Pyrénées occidentales. Il en est la montagne sacrée, comme le Canigou est celle des Catalans, quand le pic du midi de Bigorre n’est que celle des touristes de tout poil. Son ascension, abordable, se mérite tout de même après le passage de trois cheminées escarpées. Elle provoque une fierté que les mots seuls ne suffisent pas à décrire, puisqu’elle fait immédiatement appartenir le triomphateur à la caste spécifique de « ceux qui l’ont fait ».

Le Palas, toit du Béarn

Mais l’Ossau désormais conquis par chacun des membres de la famille, nos regards étaient depuis lors secrètement tournés vers un autre de ces hauts et beaux sommets ossalois. Et à tout avouer au lecteur, au plus élevé de ceux-ci. Culminant à deux mille neuf cent soixante-quatorze mètres de hauteur, le Palas, toit du Béarn, effleure tout juste l’altitude symbolique qui l’aurait élevé au rang des « trois mille » pyrénéens. Dès lors exclu de la liste mythique, il fait partie de cette catégorie bizarde de sommet que les indélicatesses de la géographie n’ont pas permis d’élever à la reconnaissance qui mériterait pourtant d’être la leur.

Et quelle reconnaissance le Palas mériterait-il en effet ! Il s’affirme comme le pic béarnais à l’ascension la plus éprouvante, réservé au seul montagnard confirmé. Son trajet en boucle ne laisse pas de repos, peu important le sens dans lequel il sera effectué. Si d’aventure l’excursion vous tentait, il vous faudrait passer au nord par l’arête des Géodésiens ; aérienne, escarpée, engagée. Au sud, c’est la cheminée Ledormeur qui dresserait son mur d’escalade aux terribles chutes de pierres face à vous.

Renforçant sa légende, le Palas a, de surcroît, failli arracher la vie de Mariano de Gracia, le plus célèbre des pyrénéistes contemporains. Son « blog », recueil inépuisable des exploits de ce grimpeur hors norme, précise que le Palas est « l’un des rares dont la voie normale ne soit pas à la portée de tous les randonneurs ». Le célèbre guide, lors de sa première sur le pic, se trouva bien mal embarqué lors de la descente de la cheminée. Courant le mauvais itinéraire, il se brûla l’entièreté des mains sur sa corde, pour retomber miraculeusement sur une étroite dalle de marbre, avant que l’hélicoptère de gendarmerie d’Oloron ne vienne le chercher dans des conditions particulièrement difficiles.

Ainsi, c’est cette année que je décidais de tenter l’aventure du Palas, depuis longtemps au premier rang de mes objectifs. Accompagné de ce cher Féréol de Z, tout juste arrivé de Chalosse, nous nous mettions en tête de tenter cette ascension complexe dans le courant de la semaine. Finalement, nous prenions la décision de partir le soir même, après quelques courses de rigueur. L’épopée pouvait alors commencer.

Récit d’une épopée au zénith

Partant sur le tard, il est déjà dix-huit heures trente au caillou de Soques lorsque nous entamons notre marche. Le soleil, immense au milieu d’un ciel laiteux, darde ses rayons chaleureux. Le sentier, d’herbe et de terre, se dresse au fond du bat d’Arrious. Les sacs alourdissent nos épaules tandis que nous dépassons enfin la cabane du berger, et prenons notre première pause au milieu du vallon. Le spectacle, déjà magnifique, devient grandiose, lorsque dans notre dos apparaît l’Ossau dans sa splendeur royale. Sur ses contreforts, la lumière du jour baisse déjà. Arrivés au col clôturant le val d’Arrious, nous partons nous engager sur le périlleux passage d’Orteil avant que la pénombre ne paraisse enfin. Grâce à la main courante, nous reprenons quelques mètres d’altitude lorsque soudain apparaît la constellation des lacs d’Arremoulit. Sous les flancs du Palas, c’est au milieu de celle-ci que nous planterons notre tente. Après un rapide et réconfortant dîner, et glissés dans nos sacs de couchages, nous échangeons nos vœux de beaux rêves. Mais en fin de compte, le sommeil peine à prendre prise sur nos esprits excités par l’excursion. Nous sortons de notre abri de toile : en pleine nuit, le spectacle est immense. Le clair de lune baigne de sa clarté les contreforts du pic d’Ariel, dont la face nord se dresse hostile, face à nous. A l’Ouest, et de deux mètres son aîné, le Lurien nous toise d’un air sévère. Nous leur maintenons les yeux en signe de défi. Demain, nous les surplomberons depuis le Palas. Finalement, vers trois heures, la fatigue arraisonne nos corps, et le sommeil nous prend au milieu de la nuit claire.

Le réveil est prompt, puis le départ engagé lorsque nous laissons, cent cinquante mètres plus haut, nos gros sacs de bivouac sous la protection d’un gros abri de rocher. Nous emportons le strict minimum : deux coupes-vents, la trousse de premiers secours, un peu d’eau, et de quoi déjeuner. Le lac du Palas apparaît alors sous son pic, et nous suivons, comme faisant office de chemin, les pierres entassées en cairns qui nous mèneront bientôt jusqu’à la brèche des Géodésiens. A cet endroit, le terrain devient brusquement engagé, et le rocher, quoique bon, ne permet pas le faux pas. Sinon, la chute haute de trois cents mètres est assurée. L’angoisse nous prend alors un instant : un ressaut se dresse, et tandis que nous le contournons par son flanc occidental, les cairns disparaissent, nous livrant à nous-mêmes. Et pour cause ! Nous n’avions que trop redescendu le coteau. En reprenant notre sang-froid, une observation minutieuse de la façade déchiquetée nous fait retrouver la voie, puis contourner la vire, qui nous mène, sur l’arête finale, tout droit vers le sommet. Nous y croisons alors la première cordée de la journée, celle d’un groupe de Français ayant monté l’arête opposée avec brio. Enfourchant de grosses dalles, nous nous saluons, tandis que ceux-ci repartent vite au Nord, s’engouffrant vers les Géodésiens. Leur guide, attentif, nous somme de ne pas reproduire à la descente la mésaventure de Mariano, du haut de la cheminée Ledormeur. Définitivement, le pic est sous l’empire du meilleur d’entre nous, tout du moins, de son ombre mythique.

Puisque nous voici enfin au sommet, nous profitons d’un spectacle superbe et d’une vue à couper le souffle. A l’Est, les plus belles cimes béarnaises nous observent. A l’Ouest, commence la longue litanie des « trois mille », parmi lesquels, et à proximité immédiate, le Balaïtous. Sommet de légende, ses trois milles cent quarante-quatre mètres sont les premiers à franchir l’altitude mythique depuis l’Atlantique. Votre serviteur le contemple plus que tout autre. Et pour cause. Par deux fois il a atteint son vaste sommet schisteux, gravissant cette Grande Diagonale qui le déchire en deux. C’est pour lui, et désormais pour Féréol, groggy d’une publicité qui le fera assurément revenir, le sommet le plus beau du monde.

Sentiment d’immensité

Mais revenons à notre performance du jour. Sur le toit du Béarn, l’endroit est unique, et le sentiment qui nous habite, immense. L’exploit est accompli, et la félicité est totale. Un grand quart de café, du pâté béarnais, et un peu de pain couronnent ce succès. Nous voici hors du temps et victorieux, pour au moins une heure.

Le soleil est au zénith. Nous entamons alors la descente, qui nous réserve la plus impressionnante des surprises : la désescalade de la cheminée Ledormeur. Malgré les prises nombreuses, la pente est raide, et le rocher s’effrite. Il faut redoubler de vigilance alors même que nos esprits et nos corps commencent dangereusement à fatiguer. Au bout de quelques mètres, une importante croix de peinture nous barre l’accès de droite, et nous somme de serrer notre gauche. Et pour cause : l’itinéraire barré débouche sur un vide de deux cents mètres que seule la mort peut clôturer. Voilà quinze ans, c’est ici que le Palas faillit dicter sa loi à Mariano.

Ayant pourtant pris la bonne voie, nous ne coupons pas à l’autre risque majeur de la cheminée : une brève inattention m’avait fait décrocher une pierre, qui roulant à toute vitesse sur le dos de mon compagnon, s’éclata plus bas. Grâce à Dieu, plus de peur que de mal, mais une promesse de vigilance accrue pour les prochaines excursions. Redoutable cheminée, donc, que nous achevons les muscles tremblants !

Enfin, nous voici, retournant vers le col du Palas qui s’annonce face à nous, et qui nous fait débuter une éprouvante descente parmi l’un de ces pierriers que les Pyrénéens aiment appeler raillères. Au lac du Palas, nous retrouvons nos sacs intacts, et admirons un dernier instant, les pieds dans l’eau, le colosse que nous venons de gravir. Fatigués mais comblés, fiers et heureux, nous reprenons notre chemin vers le chaos désolé d’Arremoulit, avant de franchir de nouveau le délicat passage d’Orteig. Juste avant de franchir le col d’Arrious, nous regardons vers celui que nous avons transpercé de nos pas, puis plongeons nos yeux vers le val et son ruisseau, qui nous ramènerons bientôt à Soques. Vers dix-sept heures trente, tout serait accompli et l’exploit consommé. Superbe Béarn, tu qu’ès mas amors !