Philosophie

Le temps qui nous est nôtre 

 

 

Nous en manquons souvent, il nous arrive d’en perdre ou d’en gagner, ou encore d’en prendre et même d’en donner, il est notre première inquiétude.  Le temps est pourtant insaisissable et bien mystérieux, il est aussi symptomatique de notre être.

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus » : c’est par ce constat de notre incapacité à le définir que saint Augustin débute sa réflexion sur le problème du temps, au chapitre XIV des Confessions. Pascal, dans un traité sur « l’esprit de géométrie », poursuit cette réflexion en manifestant qu’il s’agit d’un concept « primitif » c’est-à-dire évident et qu’il n’y a pas lieu de le définir. C’est donc à partir de l’expérience que nous faisons du temps, expérience du cœur plus que de la raison, qu’il construit sa réflexion. Et au centre de celle-ci, Pascal déplore de voir l’Homme vivre davantage dans le passé et l’avenir que dans le présent. En effet, depuis qu’il a été rejeté du paradis, qu’il a quitté sa première nature, l’Homme est condamné à travailler et donc à espérer, à prévoir dans l’avenir, et regretter dans le passé. Pour se soustraire à cette tendance, deux possibilités s’offrent à nous ; le divertissement qui n’est qu’un leurre parce qu’il ne trompera jamais l’ennui, ou la satisfaction dans le présent par la vertu qui nous rapproche de notre première nature. Cette attention est une résistance au mouvement du temps et trouve son fondement dans la certitude des choses qui demeurent plutôt que dans la recherche des plaisirs qui passent.

 

Présence du temps

Cependant, plus qu’une nécessité pour tromper le temps, cette attention portée au présent correspond à un fait anthropologique. Louis Lavelle, philosophe français du XXème siècle a voulu montrer dans La Dialectique de l’éternel présent la relation qui unit le temps et l’être de l’homme ; « le temps exprime la condition d’un être dont l’essence est de se faire » dit-il. Mais l’Homme semble incapable de vivre au présent déplore-t-il, à la suite de Pascal. « Parce que le présent sollicite notre action, nous faisons appel pour nous en délivrer à toutes les puissances du rêve ». Si c’est dans le présent que l’Homme espère un avenir qui n’existe pas encore et qu’il se remémore un passé qui n’est plus, il doit cependant en avoir conscience pour vivre pleinement le présent. « Si le passé est l’atmosphère qui éclaire toute notre vie, si l’avenir lui apporte toutes les promesses de l’espérance, c’est dans la grâce du présent que l’un doit nous faire sentir sa lumière et l’autre son élan ». 

 

Le présent est ainsi le lieu de notre existence, c’est-à-dire de notre action et, en elle, du passage de la Puissance à l’Acte. C’est pourquoi, le philosophe précise que cette vie dans le temps est le propre de la créature, tandis que l’éternité, elle, est le propre de Dieu puisqu’elle sous-entend l’absence de changement et donc l’absence de temps et la plénitude de l’être.

L’Homme est condamné à vivre dans le temps qui s’écoule irrémédiablement, condamné à n’être qu’en changeant, mais il se rattache dans le présent à ce qui demeure, à cette essence qui commande au changement. Au terme de La recherche du temps perdu, Proust conclut par un constat qui donne tout son sens à cette œuvre monumentale : « J’admirais la force de renouvellement original du temps qui, tout en respectant l’unité de l’être et les lois de la vie sait changer ainsi le décor et introduire de hardis contrastes dans deux aspects successifs d’un même personnage ».

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Jean-François de Troy, Allégorie du Temps révélant la Vérité, 1733

La mesure du temps

 

La notion de temps est bien naturellement liée, dans notre esprit, aux horloges, montres ou autres cadrans, mais ces outils de mesure transforment notre rapport au temps en transformant le temps en espace. Une horloge indique à l’aide d’une graduation la distance parcourue par une aiguille, de même que la terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures et qu’une horloge atomique mesure les oscillations électriques de l’atome. « Le temps n’est pas le mouvement mais sans le mouvement il est impossible de mesurer le temps » déclare Aristote au livre IV des Physiques. Si le temps devient espace et que l’on a perfectionné la mesure du temps par la précision du mouvement observé c’est parce que le temps n’existe que dans notre expérience. C’est ce qu’illustre Ernst Jünger dans son Traité du sablier lorsqu’il déclare : « L’horloge à rouage n’est ni tellurique ni cosmique […] c’est un rouage de l’esprit. Elle a le don du temps abstrait, intellectuel, un temps que l’homme se présente à lui-même et qu’il assume ».

 

Posséder le temps

 

Bergson a dénoncé dans toute son œuvre cette spatialisation du temps comme contraire à notre expérience qui n’est pas objective comme l’est celle de l’espace. Chacun sait que deux durées égales peuvent nous paraître bien différentes à vivre. De plus, le rapport au temps qui est le nôtre est un rapport intellectuel puisque « le présent du passé » qui est la mémoire, « le présent du présent » qui est notre sensation actuelle et « le présent du futur », c’est-à-dire notre attente, que distingue saint Augustin dans les Confessions, s’articulent dans notre esprit pour former une durée qui n’est pas quantifiable. Une œuvre musicale ne trouve pas son intérêt dans chacun des instants indépendants qu’elle procure, ni dans la durée plus ou moins longue que mesure l’horloge, mais dans la durée que construit notre esprit à partir du souvenir des notes passées, de l’impression produite par les notes présentes et par l’attente de celles à venir. C’est cette durée intellectuelle produite en nous par l’œuvre qui lui donne tout son sens. De manière générale, c’est en intellectualisant une durée que l’Homme parvient à produire des impressions et des idées.

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L’art de la photographie est celui qui est le plus à même, peut-être, de nous aider à comprendre le temps parce que le paradoxe entre l’instant représenté et la durée intellectuelle y est particulièrement fort. Le photographe français Henri Cartier-Bresson a développé la théorie de «l’instant décisif », dans un livre du même nom, qui est cet instant capté par la photographie qui permet « la reconnaissance simultanée, dans une fraction de seconde, d’une part, de la signification d’un fait et, de l’autre, d’une organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment ce fait ». Comme pour l’œuvre musicale, ou pour la peinture, ce n’est pas le présent de l’instant qui compte mais celui de la durée. Il ne s’agit pas tant d’arrêter le temps que de proposer une expérience du réel qui demeure. Il en va de même pour la littérature comme le montre Ricœur dans Temps et Récit.

Cartier Bresson, Derrière la gare Saint-Lazare, 1932

Si le temps est la mesure du mouvement comme le démontre Aristote et qu’il est le lieu de notre existence finie, il nous conduit nécessairement à la mort. Mais cette réalité, plutôt que de nous effrayer doit nous aider à vivre et à aimer plus profondément le réel. C’est le sens de ce court récit que Dostoïevsky introduit dans L’idiot où un personnage condamné à mort s’écrie : « Si je pouvais ne pas mourir, si la vie m’était rendue ! Quelle éternité s’ouvrirait devant moi ! Je transformerai chaque minute en un siècle de vie ».

Emmanuel Hanappier