Un coup d'œil sur l'actualité

Un ennemi qui vous veut du bien

Le discours antiétatique privé prend de plus en plus de place dans le débat public, notamment au travers de la thématique du changement climatique. Si les raisons de critiquer l’appareil d’État et ses lenteurs sont nombreuses et valables, il convient cependant d’analyser ce discours aux fausses apparences de bienveillance pour en comprendre les ressorts et les possibles conséquences. 

Le discours de dénigrement de l’État apparaît dès que son pouvoir est remis en cause par l’apparition d’acteurs privés aussi, voire, plus puissants que lui. Au Moyen Âge, s’ils ont tous prêté allégeance au Roi, ce sont les seigneurs locaux qui remplissent réellement une bonne partie des tâches souveraines, comme la défense des territoires et des populations ou la levée des impôts. Le pouvoir royal a beau être le seul à disposer de la légitimité politique du droit divin, le rapport de force est tel que les seigneurs peuvent se permettre d’ironiser sur son réel pouvoir. Lorsque le roi Hugues Capet rappelle à l’ordre Aldebert Ier de La Marche en lui demandant qui l’a fait comte, celui se permet de lui demander qui l’a fait roi.

Actu_ Lors de l’inauguration du monument Henri Schneider le 30 septembre 1923.  Collection

Lors de l’inauguration du monument Henri Schneider le 30 septembre 1923.  Collection ACADÉMIE FRANÇOIS-BOURDON

Ces dénigrements se rapprochent cependant plus d’une lutte politique, et si l’on voit aussi apparaître de puissants marchands médiévaux traitant d’égal à égal avec les souverains, il faut attendre l’époque moderne et l’apparition d’une élite purement marchande pour voir cette opposition publico-privée s’affirmer. Si les nobles ont pu à de très nombreux moments remettre en question la compétence de l'État, ils restaient une classe politico-économique. Ce n’est qu’avec la révolution industrielle que la puissance d’argent a pu progressivement se passer d’une béquille politique.

A la grande époque de l’industrie, les patrons se rêvent protecteurs de leurs employés. Ils critiquent l’État, qui n’accorderait pas assez de protections aux travailleurs, et se chargent donc de fournir à leurs employés le logement, l’éducation, les soins médicaux, les loisirs, etc. Si ces initiatives répondent à un réel besoin de protection, et sont souvent motivées par de sincères bonnes intentions (paternalisme, progressisme ou doctrine sociale de l’Eglise), seule une analyse naïve ne verrait pas que le capital sert là avant tout ses intérêts, en fidélisant sa main d’œuvre pour diminuer ses coûts de rotation du personnel. De même, les offensives du capital pour la libéralisation et la privatisation d’anciens monopoles étatiques ne se font pas que pour fluidifier le marché et offrir de meilleurs produits et services aux consommateurs. Les critiques du privé envers l’État se font toujours avec un intérêt économique derrière. 

 

Le discours de la privatisation à tout va ne porte plus autant aujourd’hui, trop associé aux écueils de l’École de Chicago, du reaganisme et du thatchérisme. La mode est aujourd’hui aux partenariats public-privé et à la gouvernance. On retrouve ce discours chez toutes les entreprises s’intéressant à la transition écologique, et plus largement dans le monde de l’ESG. 

 

En effet, face à l’urgence climatique et à la lenteur étatique, les entreprises, premiers acteurs de la pollution, pourraient lancer le mouvement vers la transition écologique. Puisque les États sont trop lents pour se mettre d’accord, les entreprises mettraient elles-mêmes en place des codes et des chartes pour limiter leurs émissions. L’avantage pour les entreprises prônant ce discours est qu’en allant plus vite que le législateur, elles dictent le cadre réglementaire auquel elles seront soumises. Une manière de choisir les indicateurs clés par lesquels les États les jugeront, et donc de minimiser les changements réels nécessaires à leurs activités en s’y adaptant préemptivement. C’est aussi une manière pour les plus grandes entreprises, capables de lancer un mouvement d’autorégulation dans leur secteur, d’écarter leurs plus petits concurrents en dressant de nouvelles barrières à l’entrée.  


Plus largement, c’est par les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) que les entreprises prétendent s’autoréguler. Cet autocontrôle capitaliste est notamment mené par les grands groupes de gestion d’actifs comme Blackrock, Vanguard ou State Street. Détenant une partie du capital de toutes les grandes entreprises de la planète, ces géants peuvent dicter la marche à suivre par leur politique d’Investissement Socialement Responsable (ISR). Ces critères d’investissement ont dans les faits force de loi, aucune entreprise ne pouvant se permettre le désinvestissement d’un de ces groupes. Pourtant, ces critères sont loin d’être neutres. Les labels ESG véhiculent en majorité des visions morales (limites d’investissement dans les domaines de l’alcool, du tabac, des jeux d’argent ou de la pornographie) et écologiques (investissement limité dans le nucléaire) et pour certains labels des visions sociétales (diversification sexuelle et ethnique des entreprises). Autant de critères arbitraires, décidés par des institutions privées, sans aucune légitimité politique, sans aucun débat et qui deviennent dans les faits les nouvelles lois du marché.

Si les entreprises clament haut et fort vouloir s’autoréguler et profitent ainsi d’une meilleure réputation auprès des consommateurs, ce volontarisme s’arrête là où commencent les coûts véritables. Preuve en est que l’accord de Glasgow sorti de la COP de cette année fixe les règles d’un marché mondial des quotas de CO2 où les pays sont encore ceux qui supportent les coûts. Les entreprises polluent, les États se chargent de financer les droits à polluer. Axylia, un cabinet de conseil spécialisé dans la finance responsable a ainsi testé comment les grandes entreprises dans lesquelles investissent les 50 plus gros fonds action Europe et zone Euro résisteraient si elles devaient réellement payer leur empreinte carbone. Le résultat : 72% des fonds ne survivraient pas, entraînés par la chute de plus de la moitié de ces grandes entreprises.

Actu 1_ Emmanuel Macron, aux côtés de Larry Fink, président du gestionnaire de fonds Black

Emmanuel Macron, aux côtés de Larry Fink, président du gestionnaire de fonds BlackRock, à l'Elysée le 10 juillet 2019. (Photo Michel Euler. Reuters)

Entendons-nous bien, l’idée n’est pas ici de rejeter en bloc toutes les initiatives privées, qui seraient nécessairement suspectes, hypocrites et dangereuses. Il est évident qu’un enjeu aussi pressant que la transition écologique nécessite un certain volontarisme capitaliste, aux effets nécessairement plus rapides car non astreint à autant de contrôles et de contre-pouvoirs. Plus largement, il est assez intéressant de voir les entreprises chercher à s’autoréguler et à prendre en compte leur poids dans la société. 

 

De même, il ne faudrait surtout pas en venir à idéaliser une puissance étatique vertueuse et généreuse face aux égoïsmes privés. La machine étatique est compliquée, corrompue et souvent inefficace, ce qui risque d’ailleurs de s’aggraver tant elle a du mal à attirer des talents (signaux contradictoires autour de la réforme de l’ENA, écart grandissant de salaires entre le public et le privé, perte de prestige des hauts fonctionnaires, etc).

 

Pour autant, il est essentiel d’analyser ce discours privé prônant les partenariats et l’autorégulation. Laisser le privé se gouverner tout seul, c’est permettre l’émergence de puissances pouvant se passer voire concurrencer l’État sur son propre territoire. C’est surtout renforcer l’idée que l’État ne contrôle plus sa société. De quoi alimenter le désintéressement politique des populations, en confirmant tacitement que ceux qu’elles élisent ne font plus la loi.

Alain d’Yrland de Bazoges