Actualité

Engagement ou enragement ?

 

Les réseaux sociaux ne cessent de nous rabâcher les oreilles avec la notion d’engagement. Considéré comme la panacée du citoyen épanoui dans la cité, l’engagement n’en reste pas moins hautement orientable et manipulable. Il est en politique souvent compris au sens de militantisme et d’activisme, dont les partisans perdent parfois de vue les raisons d’agir au profit du seul désir d’agir.

 

L’engagement se refuse à la faiblesse

Nous souhaitons à travers l’engagement être utile à une cause qui a un sens pour nous. Et pour cela, il faut du courage, accepter de mouiller sa chemise. Accepter de soumettre son petit Moi à un intérêt plus grand qu’on appellera "Bien commun". Pour beaucoup il est un devoir, une nécessité répondant à la question : veut-on être passif ou actif ? Laisser penser et agir les autres ? Mais il est aussi une prise de risque. En réalité, il n’y a pas de petit engagement, car l’engagement vrai est exercice de notre liberté d’agir et de pensée et non soumission consentie.

Pratiquement, il faut de la persévérance, de l’opiniâtreté, de la volonté. L’engagement suppose "d’être volontaire", aux deux sens de l’expression. Mais il se parodie soit dans de risibles et hypocrites engagements, soit lorsque l’engagé se fait obstiné, entêté et bientôt borné. La volonté se fait dans le deuxième cas tyrannique et déraisonnable, cela vient du fait que l’engagement refuse la faiblesse – un manque de volonté – de l’indécision et du petit geste de monsieur Moyen.

La nécessité de s’engager doit pourtant être accompagnée d’une mesure. Paradoxalement, l’engagement ne doit pas prendre la totalité du temps de l’engagé. Trop absorbé par le service de la cause qu’il souhaite porter, l’engagé en oublie tout ce qui reste (amis, famille, spiritualité). La prudence veut donc que chacun s’engage à la mesure des dons et talents qui lui ont été donnés. "S’engager à fond" est illusoire, contre-productif et dangereux. Illusoire parce que ne tenant pas compte du caractère limité de nos ressources et de notre énergie ; contre-productif car privant l’engagé d’un recul indispensable ; dangereux parce qu’un individu qui s’épuise risque son intégrité physique et psychique.

 

Engagement, pas enragement

L’engagement présuppose un exercice de la volonté et une horreur de la lâcheté. L’engagement devient alors activisme, et peut avoir des conséquences néfastes sur les biens et les personnes qu’attaquent les militants.

Des exemples où l’engagement se fait aveugle et tyrannique ? Les attaques de boucherie par l’association L214, les équipages de chasse à courre attaqué par les animalistes et autres anti-spécistes de tous bords, etc. On a dit engagé, pas enragé. D’ailleurs, considérer la sincérité de l’engagement comme seule norme d’évaluation de l’engagement, c’est oublier que l’on peut sincèrement se tromper.

 

Le vote comme intervention directe et importante dans la cité

Quelle prise de risque et quel courage nécessite l’entrée dans l’isoloir pour mettre un papier dans une enveloppe ? Peu. Très peu. Et pourtant le vote demeure un engagement important qui fait de l’individu un citoyen. L’engagement politique est en effet l’intervention directe de l’individu dans la cité, le vote répond à ce critère. Même un vote blanc sera dès lors considéré comme une participation à la vie de la nation. Se plaindre sans agir, critiquer les hommes politiques en place sans voter pour les détrôner, est vain et délétère. Ne pas voter, c’est subir. C’est échapper au seul moyen qu’il reste à tous les niveaux de l’échelle d’influer sur notre destin politique.

Le devoir de voter est un devoir engagé, mais pour quoi ? On observe à travers le scrutin des européennes une double particularité. Premièrement, les individus s’engageant de moins en moins pour les partis, ils votent aussi de moins en moins. Rappelons-le, le taux d’abstention aux européennes a atteint le record de 49,88% des inscrits (le 26 mai 2019). Le reste ne vote plus pour des personnes, mais plutôt pour des causes. Bellamy ou Brossat ont fait de bonnes campagnes, sans succès. Nathalie Loiseau, dans sa médiocrité, a malgré tout enregistré une victoire honorable. Contre Macron, contre Le Pen, entre la peste et le choléra. Il ne s’agit même plus de s’engager "pour" ou "avec", mais simplement "contre" ou "pas du tout".

 

La nécessité de s’engager

Il est indispensable de s’engager en politique. Mais cela doit se faire avec discernement, à la fois dans la forme pour éviter le surengagement et ses risques, mais aussi dans le fond. Qui veut-on servir ?  La réponse la plus vague mais aussi la plus évidente à cette question me semble celle-ci : le bien commun. Il est de notre devoir de mettre notre énergie à l’amélioration du sort de notre pays et des gens qui y vivent. À mon sens, l’engagement le plus noble se fait alors envers les personnes en situation de fragilité. S’engager pour les autres c’est chercher des moyens de passer du temps à leur service. Peut-être l’engagement politique au service du bien commun est-il alors l’une des formes les plus hautes de la charité - à condition de le prendre honnêtement et en connaissance de cause, c’est-à-dire à la mesure de ses talents comme de ses ressources en temps et en énergie.

Nous sommes tous fréquemment plus ou moins désemparés devant l’état du monde. Mais si l’on ne prend pas nos responsabilités, si l’on ne s’engage pas, qui le fera ? Ce seront nos adversaires qui prendront les places avec grand plaisir et des intérêts bien compris ; « Ceux qui refusent de résister au mal permettent aux méchants de faire autant de mal qu’il leur plaît » _Machiavel.

Jean LB

 

Histoire

L’entre-deux-guerres : l’Europe à l’heure de l’engagement

 

Durant tout le XIXème siècle, nous ne pouvons que constater une montée en puissance conséquente des groupes politiques et de l’intérêt que suscitent ces derniers auprès des communautés nationales. La politique franchit les seuls cercles aristocratiques, bourgeois et intellectuels. S’engager devient une nécessité.  

 

La jeunesse militante 

 

L’Europe connaît une forte tradition estudiantine de l’engagement, notamment lors des épisodes révolutionnaires qui ponctuent le XIXe siècle. Elle est la cible de choix des organisations politiques pour être leur base active. Le célèbre quartier latin de Paris est fracturé par ce militantisme et pour cause, jeunesses socialistes, jeunesses communistes et camelots du roi se divisent le quartier, se le disputent, au cours de violentes altercations. Cependant, rares sont les partis qui ont, à proprement parler, des "structures de jeunesse". Nous sommes en présence de groupes : exemple fameux parmi d’autres des Phalanges Universitaires crées en 1926 par les Jeunesses patriotes. Les partis confient des tâches bien précises à ces jeunes gens : militer, recruter, se former et servir, à l’occasion, de service d’ordre voire de milice. Pour ces jeunes, il s’agit d’affirmer une conviction politique tout en pénétrant dans un réseau de sociabilité. Bals, pratiques communes comme le sport, kermesses et rixes sont autant de liens forts tissés au sein d’une population jeune, en quête d’idéal. Néanmoins, si les organisations politiques apprécient ces viviers de la relève et du militantisme, elles craignent aussi leur spontanéité, leur impétuosité ; en clair, les défauts liés à la jeunesse de ses membres. Un contrôle peut s’effectuer entre ces jeunes militants et leurs chefs via des relations paternalistes et charismatiques. Le colonel de La Rocque jouit de cela avec la jeunesse de ses Croix-de-Feu, sans pour autant que cela vire au culte du chef comme nous pouvons l’observer avec Hitler ou Mussolini. Ces derniers exigent un serment de fidélité propre à leur donner un caractère sacré et providentiel. Cependant, d’un point de vue structurel, les groupes de jeunesse ont chacun leur degré d’indépendance ou, au contraire, de soumission en fonction du parti, du pays. Si ces organisations de jeunesse, à l’instar de leur parti, ne survivent pas à la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de leurs jeunes membres réinvestissent la scène politique après 1945. Le pari de l’engagement de la jeunesse a porté ses fruits. 

 

S’engager par l’action

 

S’engager n’est pas une profession de foi en un homme ou des idées. Cela implique un combat d’ordre intellectuel ou physique. Jean-Paul Sartre écrit à ce propos « l’écrivain sait que la parole est action ». Incontestablement, les grandes figures du monde savant de l’époque prennent parti et engagent leur plume pour la cause qu’ils pensent être la bonne. Citons pour mémoire l’académicien Pierre Gaxote qui soutient l’Action française tandis qu’à l’autre bout de l’échiquier politique, l’intellectuel Antonio Gramsci devient secrétaire général du parti communiste italien en 1926. Le monde littéraire européen, dans son entièreté, se met en branle dans des joutes intellectuelles acerbes, témoignant de la ferveur de l’engagement. Les politiciens paient souvent les frais de cette fièvre ; ainsi Aristide Briand est-il dépeint par l’écrivain Léon Daudet : « élevé dans un lupanar, entremetteur dès l’adolescence, outrage public à la pudeur à l’âge adulte, renégat tout le reste du temps, Aristide Briand a une tendance naturelle à ne connaître que le droit commun ». Toutefois, l’activisme est encore le moyen privilégié du plus grand nombre. C’est ce qui sépare le militant du simple sympathisant. Le degré d’engagement n’est pas le même. De gauche à droite, les militants ont des pratiques similaires. La différence réside entre les groupes d’obédience révolutionnaire et ceux qui ne le sont pas. En cela, le 6 février 1934 révèle les différences fondamentales du militantisme dans le spectre politique français. Les Croix-de-Feu, majoritairement légalistes, se retirent à la demande du colonel. La base révolutionnaire de l’Action française, bercée dans l’espérance du fameux « coup de force », sort frustrée de cette expérience en raison de l’indécision de ses chefs. Elle rejoint, pour beaucoup, des mouvements plus radicaux tels que les Faisceaux de Georges Valois. Le parti communiste et l’ARAC (Association républicaine des anciens combattants), eux, ne renient rien de la manière forte lors de cette journée insurrectionnelle. Le militantisme de la période est impétueux, violent, acharné voire révolutionnaire. S’engager est un acte total. 

 

Les partis de masse : entre engagement et embrigadement 

 

Les causes créent des dynamiques d’engagement. Les succès peuvent être variables et parfois vertigineux : 2,5 millions de membres pour le parti nazi en 1935 ; 3 millions pour le parti fasciste en 1933. À ces échelles, nous sommes en droit de nous interroger sur la sincérité de l’engagement, du moins, de sa profondeur. Sans avoir la prétention de sonder les reins et les cœurs, il s’agit d’étudier « la psychologie des foules » pour reprendre le titre de l’œuvre célèbre de Gustave Le Bon. Les sociétés d’entre-deux-guerres se caractérisent par une atomisation des individus. Nombre de ces derniers sont sans repère et sans lien social. Les grands partis comme le nazisme, par leur structure et leur idéologie totalitaire, permettent d’offrir à cette masse inerte et perdue, une organisation politique structurée, une cause à défendre. Finalement, l’individu n’existe que par le parti. Sans lui, il n’est rien. Le parti s’appuie sur la masse tout en conservant, voire en aggravant, l’individualisme de l’homme qui devient de plus en plus seul face à des choix de plus en plus réduits. En fin de compte, le parti de masse offre une perspective rousseauiste à l’individu : « Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre ». L’homme du parti de masse est-il réellement un militant ? N’est-il pas prisonnier d’un destin collectif qui le contrôle ? De ce fait, les membres des partis de masse sont les seuls de toute la période, dont l’engagement est soupçonnable d’embrigadement ; ce qui remet en cause la nature même de l’engagement. S’engager nécessite une volonté et une liberté qui, dans les partis de masse, sont atrophiées voire annihilées. Ils préparent ou assurent les dictatures totalitaires en contrôlant les hommes de l’intérieur, en les superposant individuellement, jusqu’à obtenir une masse obéissante et décidée. Les mots de Benjamin Constant résonnent encore : « Tout est moral dans les individus, tout est physique dans les masses ».

Hervé de Valous

Histoire de l'Art

Retour vers le futur

Le futurisme prône une véritable révolution artistique au sein d’une révolution sociale beaucoup plus large.

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C’est à Rome en 1901 que tout commença. Umberto Boccioni et Gino Severini deviennent les élèves du peintre Giacomo Balla, d’une dizaine d’années leur ainé. Il les initie au divisionnisme dans son atelier de l’Académie des beaux-arts de Rome. Puis, tandis que Severini s’installe à Paris où il fréquente l’avant-garde artistique, Boccioni entame un large périple européen qui s’achève à Milan. Il y rencontre le remuant Marinetti, puis Carlo Carrà, Luigi Russolo, Romolo Romani et Aroldo Bonzagni. Ces artistes organisent de nombreuses soirées où ils échangent presque autant de coups de poing que d’idées. Ils distribuent leurs tracts, lisent textes et manifestes, haranguent le public, jouent de l’invective et de la provocation et se délectent de la volupté d’être sifflés. Malgré leurs différends, ils ont en commun la volonté de réformer l’art en se faisant les chantres d’une modernité agressive. Plus qu’un mouvement, le futurisme devient alors un art de vivre et une véritable révolution anthropologique.

Luigi Russolo, Carlo Carrà, Filippo Tommaso Marinetti, Umberto Boccioni et Gino Severini, Paris, 9 février 1912

Une avant-garde explosive

Le premier coup d’éclat des futuristes, en 1909, fait « l‘effet d’une décharge électrique » : répandu à des millions d’exemplaires, le Manifeste du futurisme, publié dans le Figaro appelle à une rébellion ouverte et hardie. Tous ces Milanais d’adoption jettent le gant au traditionalisme culturel et au classicisme, "friandises de la bourgeoisie", dans une diatribe ouverte qui fait l’apologie de la modernité. Marinetti, l’infatigable chef de file, ne se contente pas de se moquer de la tradition ou de l’académisme, il propose de les faire passer à la trappe de l’histoire, pratique radicale de la tabula rasa. Il exècre le passé, renie en bloc l’image de l’Italie artistique, « patrie de cadavres, immense Pompéi de sépulcres blanchis ». Il n’y a guère de thèmes de la vie sociale, politique ou morale, qui ne soit abordé : de la glorification de l’anarchisme, du patriotisme et de la guerre, à l’appel à destruction des musées et des bibliothèques, au mépris de la femme et de toute forme de moralisme, allant même jusqu'à la rédaction de traités de cuisine. Exaltation de la vie moderne, vitesse, violence et rejet d’une société lente et rétrograde sont les pierres de jet de la perspective futuriste. Ils prônent, en somme, la destruction du "passéisme" sous toutes ses formes et l’avènement du futur dans tous les domaines, à l’origine du nom "futurisme".

Mouvement ...

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Giacomo Balla, Dynamisme d’un chien en laisse, 1912, huile sur toile, 110 x 90 cm, Galerei d’art Albright- Knox, Buffalo.

Faisant pendant aux théories énoncées, les futuristes créent des œuvres qui touchent à toutes les disciplines : peinture, architecture, sculpture, photographie, cinéma, musique, bruitisme, littérature, danse, mobilier, design. Ce sont eux qui sont à l’origine des "performances" contemporaines à la limite entre le théâtre, la peinture et la provocation pure et simple : ils prolongent leur œuvre en devenant objet d’art eux-mêmes. C’est dans cette permanente interaction entre théories et production artistique que réside l'une des forces du mouvement futuriste. Pour les peintres futuristes, la vie moderne se caractérise avant tout par le mouvement et la vitesse. Ils cherchent par conséquent à produire un art en phase avec le dynamisme du monde nouveau qui s’oppose à l’immobilisme du monde ancien. Dans le Dynamisme d’un chien en laisse (Albright-Knox Art Gallery), Giacomo Balla, cherche à donner l’illusion du mouvement et superpose les images pour ce faire. Il peint cette étude amusante d’un teckel frétillant et des marches saccadées de son propriétaire en mai 1912 lors d’une visite à l’une de ses élèves, la Comtesse Nerazzini, à Montepulciano. Le fond animé, avec ses stries vibrantes, représenterait la poussière blanche de la campagne toscane scintillante sous le soleil d’été. Les pieds de la femme, la laisse et le corps du chien sont répétés, comme flous. Pour améliorer l’impression de vitesse, Balla a peint le sol en utilisant des lignes diagonales. Il s’inspire des avancées scientifiques sur la décomposition du mouvement en chronophotographie ainsi que sur les travaux de Bergson sur la matière et la

perception de l’essence des objets : il transcende les règles de la représentation en se fondant sur la division du mouvement et du temps. Pour les futuristes, « Tout bouge,tout court, tout change rapidement... les objets en mouvement se multiplient constamment... un cheval qui court n’a pas quatre pattes mais vingt ». Le tableau est ici construit comme un montage photographique, où l’on aurait superposé plusieurs clichés. Il cherche à créer l’effet de persistance rétinienne.

... et dynamisme font l’apologie de la modernité

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Umberto Boccioni, La ville se lève, 1910-1911, 199 x 301 cm, huile sur toile, Museum of Modern Art, NY.

A Rome, Balla fait des émules qu’il initie à ses recherches. Parmi eux, Umberto Boccioni, désormais grand maître milanais, signe dix ans plus tard un tableau monumental, La ville se lève (Museum of Modern Art, New York). Il peint la vue depuis son balcon à Milan : il s’agit moins de la vue mimétique et réelle que de l’impression ressentie par l’artiste face au spectacle de la rue. Les couleurs sont vives, voire criardes, et les lignes fortes et ascendantes confèrent une intensité dynamique au panorama. L’iconographie du cheval peut surprendre mais elle est utilisée en fait comme image. Le cheval se cabre malgré les efforts des hommes qui essayent en vain de le retenir, symbole de l’inexpugnable dynamisme de la capitale en pleine expansion. Boccioni exalte ainsi le travail humain et l’importance de la ville moderne. A l’instar de ses camarades, il célèbre la machine, l’industrie et l’avancée implacable du progrès. Il mythifie l’homme moderne, créateur d’un monde nouveau. Finalement, le progrès, la vitesse et le mouvement qui imprègnent La ville se lève, sont autant de moyens pour l’homme de s’affranchir du temps et de l’espace et de transcender sa condition. Enfin, la guerre, qu’ils réclament à cor et à cri, est pour eux la « seule hygiène du monde ». L’engagement idéologique de leurs œuvres ne suffit pas. Umberto Boccioni, Antonio Sant’Elia, Filippo Tommaso Marinetti et Luigi Russolo s’enrôlent : les deux premiers sont tués

dès 1916. Déjà pendant la Grande Guerre l’engouement futuriste décline pour agoniser définitivement en 1920. Les futuristes auront donné le ton et lancé l’avant-garde du XXe siècle en s’engageant dans un processus artistique de destruction salvatrice : mort au passé et place au futur !

Olivia Jan

Philosophie

L’engagement qui fait peur

 

Partout on nous enjoint à nous engager ; après tout, ne sommes-nous pas libres de faire ce que l’on souhaite sans qu’on nous l’indique ? « La liberté n'est pas l'absence d'engagement, mais la capacité de choisir » _Paulo Coelho, Le Zahir. Alors poussons un cri de liberté, et rugissons d’engagement.

 

 

L'engagement est comme un don de soi, une promesse formelle de matériel ou de temps envers quelqu'un ou une communauté de personnes. C'est une reconnaissance, une affirmation de valeurs auxquelles on croit. C'est participer de façon volontaire et active à la vie collective que l’on pourrait aussi appeler "le bien commun". On s’engage pour le bien commun ou pour ce qui nous apparaît comme un plus grand bien. On s’engage pour une cause qui nous dépasse et cet engagement doit faire de nous une meilleure personne. Ce que je voudrais chercher ici, c’est ce que pourrait être mon engagement, un engagement individuel. Je ne veux pas "adhérer à", je veux  "m’engager".

Tout d’abord suis-je obligé de m’engager ? Pourquoi ne pas opter pour une vie tranquille, un vote blanc ? Partout il faut s’engager : engagement écologique, humanitaire, militaire, « engagez-vous rengagez-vous »qu’ils nous disent … Le problème est peut-être que nous nous sentons obligés de nous engager. L’homme est orgueilleux de sa liberté et n’aime pas qu’on lui dicte ce qu’il doit faire, alors il est récalcitrant à se donner. Paradoxalement, nous refusons souvent de jouir de notre liberté par liberté.

 

L’urgence de l’engagement

 

L’engagement nous impose de choisir, mais par précaution, quelquefois par lâcheté et souvent par paresse, nous repoussons la décision. Régulièrement, ce sont la nécessité et l’urgence qui nous forcent la main et nous obligent finalement à choisir ; par exemple, l’engagement politique face à une précarité croissante. Cela est encore plus évident de nos jours avec l’engagement écologique. Le jeu des couleurs du tri des ordures est plus que jamais une question de survie, le vendredi pas école, tout est permis avec Greta et il faut manifester contre notre extinction. Nous devons constater que l’urgence lève les foules et sonne la mobilisation générale. Si partout l’engagement écologique est au menu du jour, n’est-il pas brûlant ? Pour justifier cet engagement de force, dans Le Principe Responsabilité en 1979, Hans Jonas souligne que cet engagement relève précisément de notre responsabilité. Le développement de notre pouvoir et la domination progressive de la nature, le Progrès humain, nous obligent à actualiser l’éthique anthropocentrique classique. Le pouvoir grandissant de l’homme le force à réévaluer l’éthique qui était jusque-là limitée à « l’ici et le maintenant ». De nouvelles dimensions de sa responsabilité envers la nature sont nécessaires dans les faits : catastrophes naturelles, insécurité alimentaire, … « Par [ces] effets elle (la nature endommagée) fait apparaître au grand jour que non seulement la nature de l’agir humain s’est modifiée de facto et qu’un objet d’un type entièrement nouveau, rien de moins que la biosphère entière de la planète, s’est ajouté à ce pour quoi nous devons être responsables parce que nous avons pouvoir sur lui » (chap 1, III). L’éthique pourrait alors précipiter notre engagement écologique en le renversant en devoir.

 

La voie de l’engagement

 

Une fois décidé à s’engager, il est difficile de faire le premier pas. L’engagement fait-il peur ? Est-ce que cette appréhension est propre à notre génération qui est mise face à un horizon obscurci de jour en jour ? Cette difficulté peut être dépassée en s’en remettant à un chef de file et un exemple à suivre (avec toujours le spectre du manipulateur ?). Si le manque de formation personnelle nous empêche de nous engager, donner sa confiance à un autre peut être un chemin d’apprentissage : « Avant que l'on possède la vertu, il est meilleur, pour un homme et non pas seulement pour un enfant, d'être commandé par qui vaut mieux que nous, au lieu de commander nous-même » _Platon, Alcibiade. Paralysé devant son engagement, suivre un exemple peut être un bon moyen de se lancer, c’est « l’appel du héros » que désigne Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion (1932). Bergson distingue deux morales : une première dite « sociale » qui se ramène à l’universelle acceptation d’une loi, et une seconde morale « humaine », incarnée dans une personnalité privilégiée qui devient un exemple. Cette morale humaine est plus atteignable car elle est l’incarnation des préceptes qui nous semblaient ardus, elle est « dilatation de la morale sociale ». Par manque de connaissance dans un domaine, ou les valeurs que l’on chérit paraissant trop absconses, s’en remettre à un modèle peut épauler l’engagement.

 

Engagés dans le monde

 

Qu’importe l’engagement que nous choisissions, celui-là suppose notre liberté. Ce présupposé permet à Jean-Paul Sartre, dans le chapitre premier de la quatrième partie de L’Être et le néant (1943), de montrer que nous sommes toujours déjà tout entier engagés dans le monde. Si "choisir c’est renoncer", pour Sartre « ne pas choisir c’est encore choisir », ainsi tout ce que nous faisons et ne faisons pas est le fruit de notre engagement. Il n’est donc plus possible de ne pas s’engager, il n’y a pas d’exutoire possible, nous ne sommes pas libres de nous engager et notre liberté nous engage toujours. L’homme s’engage toujours, de manière volontaire ou à reculons : « Je me trouve soudain seul et sans aide, engagé dans un monde dont je porte l’entière responsabilité, sans pouvoir, quoi que je fasse, m’arracher, fût-ce un instant, à cette responsabilité ». Voilà une idée de l’engagement bien abstraite pour une action aussi concrète. Si nous pouvons contempler l’idée d’engagement, elle porte en creux sa manifestation pratique : l’engagement c’est aller au-delà de sa simple pensée, c’est chercher à inscrire sa pensée et ses convictions dans ce réel. S’engager c’est prendre le risque d’éprouver sa pensée au réel.

Alban Smith

Littérature

Discours du 10 décembre 1957, Hôtel de Ville de Stockholm, cérémonie des prix Nobel

 

«  En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m'honorer, ma gratitude était d'autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m'a pas été possible d'apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d'une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l'amitié, n'aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d'un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d'une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l'heure où, en Europe, d'autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?

J'ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m'a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m'égaler à lui en m'appuyant sur mes seuls mérites, je n'ai rien trouvé d'autre pour m'aider que ce qui m'a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l'idée que je me fais de mon art et du rôle de l'écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d'amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.

Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S'il m'est nécessaire au contraire, c'est qu'il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l'artiste à ne pas s'isoler; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d'artiste parce qu'il se sentait différent apprend bien vite qu'il ne nourrira son art, et sa différence, qu'en avouant sa ressemblance avec tous. L'artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s'arracher. C'est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s'obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s'ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d'une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu'il soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de l'écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd'hui au service de ceux qui font l'histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d'hommes ne l'enlèveront pas à la solitude, même et surtout s'il consent à prendre leur pas. Mais le silence d'un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l'autre bout du monde, suffit à retirer l'écrivain de l'exil, chaque fois, du moins, qu'il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l'art.

Aucun de nous n'est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s'exprimer, l'écrivain peut retrouver le sentiment d'une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu'il accepte, autant qu'il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d'hommes possible, elle ne peut s'accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font

proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s'enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir - le refus de mentir sur ce que l'on sait et la résistance à l'oppression.

Pendant plus de vingt ans d'une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j'ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu'écrire était aujourd'hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m'obligeait particulièrement à porter, tel que j'étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l'espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la Première Guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s'installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d'Espagne, à la Seconde Guerre mondiale, à l'univers concentrationnaire, à l'Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd'hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d'être optimistes. Et je suis même d'avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l'erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l'époque. Mais il reste que la plupart d'entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d'une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l'instinct de mort à l'œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d'établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance. Il n'est pas sûr qu'elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l'occasion, sait mourir sans haine pour lui. C'est elle qui mérite d'être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C'est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l'honneur que vous venez de me faire.

Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d'écrire, j'aurais remis l'écrivain à sa vraie place, n'ayant d'autres titres que ceux qu'il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu'il essaie obstinément d'édifier dans le mouvement destructeur de l'histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu'exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d'avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n'ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d'être, à la vie libre où j'ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m'a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m'aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs. Ramené ainsi à ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l'étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m'accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n'en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence » 

Albert Camus