Le peuple, la plèbe et la foule

 

La langue latine distingue le peuple de la plèbe. L’un est le corps social idéal dirigé vers un intérêt collectif, l’autre porte une connotation péjorative parce que c’est un ensemble complexe, parce que c’est une réalité vivante.

Cette distinction, quoique désuète, a son équivalent dans notre langue. Le peuple se distingue de la foule qui correspond à un phénomène psychologique de pression comme en témoigne son étymologie latine. Elle désigne la pression exercée par la multitude et ne représente aucun pouvoir proprement politique. Elle est facteur d’anarchie. 

 

La foule absorbe les individus, réunis autour d’une passion, selon une modalité le plus souvent binaire, l’approbation ou la réprobation. Elle nie de cette façon le lien social forgé dans le temps, condition de la recherche commune d’un bien spirituel. C’est « un être provisoire » fait remarquer Gustave Le Bon, dans la Psychologie des foules, « composé d’éléments hétérogènes pour un instant soudés ». Si son existence est momentanée, elle ne peut s’apparenter à un corps politique, dont la vocation est de durer. 

 

Une communauté provisoire de sentiment ne suffit pas, en effet, à caractériser un peuple, et la coïncidence d’un tel phénomène avec la réalité politique d’une société est accidentelle, comme peuvent nous le montrer les événements sportifs ou culturels. 

Il faut alors admettre que le peuple qui compose une société se définit par une communauté plus précieuse. 

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Rue montorgueil de Monet

Le peuple : cause matérielle de la société

 

Tandis que la foule est une réaction, un phénomène social momentané, le peuple est une réalité politique qui conditionne l’existence d’une société. Gustave Le Bon, poursuivant son analyse, exprime cette distinction : « Le peuple implique des règles fixes, dit-il, le passage de l’instinctif au rationnel, la prévoyance de l’avenir, un degré élevé de culture, conditions que les foules, abandonnées à elles-mêmes, se sont toujours vues absolument incapables de réaliser ».

 

Un peuple est le fruit d’une longue sédimentation ayant abouti, comme le souligne Gustave Le Bon, à l’existence d’un « réseau de traditions, d’idées, de sentiments, de croyances, de modes de penser communs », en dépit de la diversité qui subsiste entre les individus. S’il est impossible de définir l’identité d’un peuple, il est pourtant possible de constater qu’elle existe et qu’elle tient à la fois de son milieu et de l’hérédité. Ce double caractère le distingue de l’ethnie où prime la critère biologique. 

 

Un peuple est donc le fruit de plusieurs conditionnements, héréditaire, géographique, social, historique, linguistique, religieux… Ces multiples critères justifient une homogénéité, c’est-à-dire cette « communauté d’intérêt » qu’évoque Cicéron dans le Livre I du De Republica, sans laquelle l’action politique est impossible. Pris séparément, chacun des critères ne suffit pas à rendre compte de cette homogénéité. C’est ce que met en valeur Kant lorsqu’il déclare : « Par le terme de peuple, on entend la masse des hommes réunis dans une contrée, pour autant qu’ils constituent un tout » (Anthropologie d’un point de vue pragmatique).

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Boulevard des Capucines de Monet 

Une telle approche rapporte la notion de “peuple” à la notion de “cité”, définie par Aristote comme « une communauté déterminée que forment les gens semblables » (Politiques, Livre VII). 

 

Il devient alors possible, tout en admettant la complexité de cette réalité, de la définir comme la cause matérielle de la société. La théorie aristotélicienne de la causalité permet, en effet, de hiérarchiser les différents éléments d’une société politique ; le peuple en est la cause matérielle, le souverain, la cause efficiente, l’art politique, la cause formelle, l’exercice de la vertu, la cause finale. 


Comme le souligne Michel Onfray, le peuple est donc « ceux sur lesquels s’exerce le pouvoir », pour autant qu’ils constituent une homogénéité.

Le pouvoir du peuple

 

Cette compréhension laisse envisager le pouvoir du peuple à travers sa réalité objective. Ce fut l’objet d’un débat entre deux philosophes influents de la théorie de l'État : Hegel et Marx. Le premier défend l’idée que le peuple disparaît lorsque l’Etat est constitué, qu’il n'est qu’une forme primaire d’association ; « dès lors que de tels moments [la souveraineté de l’État, l’existence d’un gouvernement central, de tribunaux, d’états sociaux] émergent dans un peuple, il cesse d’être cet abstractum indéterminé qui, dans la simple représentation générale, s’appelle peuple ». Karl Marx s’inscrit en faux de cette théorie en affirmant que le    « peuple réel » est la condition d’existence de l’Etat. S’il est la cause matérielle de la société, le peuple perdure en effet à travers elle, et par-delà.

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Le Moulin de la Galette de Renoir

Gustave Le Bon insiste dans son ouvrage sur cette impressionnante irréductibilité de chaque peuple, dont la singularité résiste aux influences extérieures comme aux événements. L’exemple le plus parlant étant sans doute celui de l’art puisque les cultures étrangères ne sont, le plus souvent, que les matériaux d’une métamorphose propre à chaque peuple ; la renaissance italienne empêcha-t-elle l’avènement du classicisme ? 

 

Parce que le peuple est l’élément matériel de la société, parce qu’il n’est ni un pacte social comme l’a voulu Ernest Renan, ni une création arbitraire, il survit, pour un temps du moins, à son effondrement. 

 

Le peuple est ainsi une notion fondamentale, non par les droits qu’on lui attache, mais par la réalité qu’elle désigne. Réalité indéfinissable mais si prégnante.

Emmanuel Hanappier

Philosophie

Le peuple irréductible 


 

Il est le fondement de nos institutions, il est sacralisé, mais l'on craint pourtant son soulèvement, et l’on dénigre le populisme, vouant aux gémonies toute forme de démagogie. Alors ? Qui est-il, ce monstre délicat ?

 

La démocratie est le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon la formule d’Abraham Lincoln dans le célèbre discours de Gettysburg. Tel est l’axiome admis par la plupart des régimes occidentaux depuis la Révolution française. Mais avant même que d’interroger le choix d’un tel régime et l’efficacité du système représentatif qui a prévalu, il convient de porter notre attention sur la notion de “peuple”, suivant en cela la réflexion menée par Rousseau au Livre premier du Contrat social : « Selon Grotius un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi […] Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple. Car cet acte étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société ».

 

La basculement opéré par la Révolution est conceptuel ; attribuer au peuple non le pouvoir, puisqu’il ne dispose pas des institutions, mais la souveraineté, dans la mesure où son assentiment plus ou moins tacite légitime l’action politique. La réalité du peuple, elle, n’a pas changé.