Qu’il soit dans les mines, dans les campagnes ou dans les faubourgs parisiens, le peuple est le grand héros épique de l’œuvre de Zola. L’auteur peint avec ses vingt romans du cycle des Rougon-Macquart une fresque gigantesque : à travers l’histoire d’une famille sous le second Empire, se raconte le destin d’un peuple dans ce qu’il a à la fois de profondément misérable et à la fois de particulièrement enraciné, avec cette prégnance latente de l’hérédité. Au-delà du Zola champion de la cause du peuple et auteur du « J’accuse », dans La fortune des Rougon, l’auteur se donne à voir comme l’historien de la société de son époque, tel qu’il se définit lui-même. Avec ce   « roman des origines », paru en 1870, Zola est l’homme de son temps : républicain engagé, bourgeois populiste, chroniqueur naturaliste, poète enfin profondément romantique.

L’exaltation républicaine 

« La famille dont je conterai l’histoire représentera le vaste soulèvement démocratique de notre temps », confie Zola à son éditeur (« Premier plan remis à Lacroix »). Dans le roman liminaire à la saga des Rougon-Macquart, un épisode se détache, sous forme d’idylle enfantine et de conte grec : Zola y met en scène les amours innocentes de deux enfants, Silvère et Miette. Leurs sentiments sont aussi purs que l’eau dans laquelle ils contemplent leurs reflets chaque matin, en allant tirer de l’eau au puits. La description de la naissance de leurs sentiments est très éloquente, la justesse est saisissante. Le traitement romantique de leur amour est marqué : bucolique, nocturne, onirique, idéaliste, l’idylle des enfants est d’emblée chantée sur le ton de la mélancolie. L’idéal de chasteté qu’ils se fixent à la naissance de leurs premiers émois ajoute encore à l’innocence de ces enfants et à leur caractère de fervents idéalistes. 

 

Dans leur pureté naïve, les enfants sont les premiers à s’enflammer pour la cause républicaine : ils rejoignent la troupe des insurgés qui se lève dans les campagnes provençales en réaction au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte. Zola souligne ce rêve enfantin en forme d’idéal : « [Silvère] rêvait la victoire, la vie heureuse avec Miette, dans la grande paix de la République universelle. » Le critique littéraire Auguste Dezalay insiste encore : « Silvère, […] l’énergique enfant de dix-sept ans, la belle et ardente figure de tous les enthousiasmes de la jeunesse, est l’âme même de la république, l’âme de l’amour et de la liberté. » Le drame de ces enfants, c’est finalement la vanité de leur combat et la violence de leurs morts respectives : Miette, fauchée au premier combat, tombée raide sous une balle ; Silvère, abattu sauvagement d’une balle dans la tête, au pied du mur où il avait l’habitude de retrouver son amie. 

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La Liberté guidant le peuple (détail), Eugène Delacroix (1830)

Toute l’ironie et tout le tragique de Zola résident dans ce récit froid de la mort de Silvère, d’un enfant : cette mort en effet clôt le livre juste avant l’évocation de la fête qui se tient dans une maison voisine, donnée en l’honneur du coup d’État qui fonde, comme pour beaucoup de bourgeois peu scrupuleux, la fortune des Rougon. Terrible victoire de la mesquinerie sordide sur l’idéalisme juvénile ! Ce sont bien, chez Zola, les noces funèbres de la tragédie et de la farce qui teintent d’une noirceur persistante le destin du peuple.

Lécho de la Marseillaise
 

Dans sa préface au premier tome de la longue saga des Rougon-Macquart, Auguste Delazay souligne la dimension quasi symphonique de l’œuvre qu’il introduit. La place de la musique et la composition du roman zolien comme un opéra sont un aspect marquant de son analyse des Rougon-Maquart. Un événement en particulier illustre cette caractéristique dans le premier chapitre du roman : dans le cadre bucolique et paisible où se retrouvent Miette et Silvère, Zola représente l’arrivée d’une foule d’insurgés. Le contraste avec le calme qui précédait est saisissant : la campagne tout entière s’emplit du chant de la Marseillaise et le décor se pare d’une atmosphère martiale, enflammée, communicative. Zola fait prodigieusement entendre la voix de ce peuple désordonné par le chant qu’il pousse : la foule, imprécise, indéfinie, mugissante, trouve son unité et son harmonie dans cet hymne fabuleux qu’elle fait résonner dans la campagne. « Et, tout à coup, une masse noire apparut au coude de la route ; La Marseillaise, chantée avec une furie vengeresse, éclata, formidable. » Outre la fascination que ce chant exerce sur le jeune Silvère qui n’a plus de regards que “pour ces inconnus qu’il appelait du nom de frères”, la puissance du chant du peuple se mesure encore par les dimensions qu’il prend à l’échelle de la campagne. Leur cri devient en effet prodigieusement universel et grandiose : « La Marseillaise emplit le ciel […]. Et la campagne endormie s’éveilla en sursaut ; elle frissonna tout entière, ainsi qu’un tambour que frappent les baguettes. […] La campagne criait vengeance et liberté. » Véritable voix du peuple, signe de sa force rayonnante et irrésistible, l’hymne national, dans le traitement littéraire qu’en fait Zola, est à la fois esthétique, symbolique et politique. 

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Le génie de la patrie dit la "Marseillaise", François Rude (1834).

Miette et Silvère sont donc les héros romantiques du peuple dans leur naissance infortunée, dans leur engagement fervent, dans leur mort triste et vaine. Zola est peut-être le héros de l’école naturaliste, mais il reprend à son compte et à sa manière le thème romantique de l’enfance engagée et sacrifiée pour la cause républicaine, comme l’avait fait David d’Angers avec sa touchante sculpture du petit tambour Barra, martyr de la République, que l’artiste représente serrant une cocarde tricolore sur son cœur. Miette et Silvère incarnent la progression confiante et enthousiaste de la jeunesse galvanisée par un soulèvement populaire, enflammée par un idéal d’égalité et de liberté, et martyre finalement de sa propre innocence. La Marseillaise, en fin de compte, trouva en eux son écho le plus absolu et le plus mortifère : Allons, enfants de la Patrie.

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Barra, David d'Angers (1838)

Ombeline Chabridon

Littérature

 

Zola, l’hymne du peuple

 

 

Le pouvoir d’un peuple, c’est sa force d’attraction : la puissance de fascination qu’il projette et le magnétisme qu’il exerce sur les cœurs les plus simples et les plus honnêtes. La fortune des Rougon d’Émile Zola est le roman de l’engouement de deux jeunes enfants qui rejoignent une foule d’insurgés. C’est le roman amer de l’exaltation et de l’innocence désenchantées.