Histoire

Athènes, la force du plus petit nombre 

 

Plus que la République romaine, la démocratie athénienne offre l’exemple d’une démocratie à la fois extrêmement exigeante pour ses citoyens et profondément aristocratique dans son fonctionnement, ces deux aspects étant au profit de l’efficacité politique. 

 

Encore aujourd’hui, le monde politique contemporain se déchire entre les idéologues et les réalistes, les doctrinaires et les rationalistes. C’est un débat vieux comme le monde, du moins, aussi vieux que Platon et Aristote. Dans La République, le premier trace les contours d’un système politique parfait où le savoir, la raison et la modération gouverneraient une poignée d’hommes qui, eux-mêmes, dirigeraient l’ensemble de la Cité. Son disciple, le célèbre péripatéticien, définit quant à lui trois régimes dans La Politique : la monarchie, l’aristocratie et la démocratie. Chacun des trois pouvant verser dans des excès qui les dévoieraient et les transformeraient respectivement en tyrannie, en oligarchie et en démagogie. Selon Aristote, plus pragmatique que Platon, aucun des régimes n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, chacun des trois ayant la possibilité d’obtenir sa finalité : le bonheur de l’homme. Ce constat vient de l’observation de ce qui se passe alors dans le monde antique, et notamment dans les cités grecques. Qui ne peut croire que le modèle politique d’Athènes n’est pas l’inspiration principale du philosophe pour théoriser la démocratie ? D’ailleurs, entre 335 et 323 av. J.-C., Aristote consacre une partie de ses journées à rédiger La constitution des Athéniens, véritable chef-d’œuvre de l’histoire politique et institutionnelle. Pièce historique sans commune mesure, elle crédite et dédit à la fois les démocrates de tout temps qui brûlent de l’encens sur l’autel du souvenir de la démocratie athénienne dans une chaîne ininterrompue.
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Aristote, philosophe grec. Pedro Berruguete et Juste de Gand, crédit RMN photo.

Une cité aux citoyens 

 

À la fois complètes et complexes, les institutions d’Athènes sont un modèle du genre. Parmi elle, l’Ecclesia se détache du lot comme étant la plus démocratique, la plus représentative de ce désir d’associer l’entièreté du peuple aux décisions communes. Tous les citoyens peuvent y prendre part afin de voter les nomos (lois) et les psēphismata (décrets). Dans cette démocratie, aucune condition de revenu est nécessaire, tous peuvent prendre la parole, du plus riche à l’indigent. Pour que ce vœu pieux puisse se réaliser, les institutions d’Athènes prévoient un fonds spécifique : le théôrikón. Cette caisse commune assure un misthos (gage, salaire) aux plus pauvres des citoyens afin de leur permettre d’assurer des magistratures, de participer aux séances des différentes assemblées, ainsi que de prendre part aux spectacles et fêtes civiques.

 

À côté de cette institution très populaire qu’est l’Ecclesia, nous trouvons la Boulè, aussi appelée le conseil des 500, en raison des cinquante citoyens de chacune des 10 tribus qui la composent. C’est l’assemblée représentative de la démocratie censée manifester la continuité de l’État, un tiers de l’Assemblée seulement étant réélu tous les ans. Pour en faire partie, il faut être un citoyen de plus de 30 ans et surtout, être tiré au sort. Dans l’Antiquité, le tirage au sort est considéré comme la plus démocratique des élections, mettant sur un même pied d’égalité les hommes éduqués et ceux qui ne le sont pas. Enfin, couronnant le tout, deux collèges de magistrats, eux aussi élus tous les ans, les archontes et les stratèges, concentrent les pouvoirs exécutifs de la cité pour faire appliquer les lois et les décrets.

Il serait bien entendu ambitieux d’expliquer le fonctionnement de ces institutions dans le moindre détail, mais aussi complexes qu’elles aient été, elles ne permirent pas moins à Athènes d’être l’immortel modèle de la démocratie à travers les âges, de prouver l’efficacité de ce système en s’assurant l’hégémonie du monde égéen un siècle durant et de se positionner en champion de la civilisation face à la monarchie perse.

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L'assemblée du peuple, Philipp von Foltz.

Travers d’une démocratie parfaite

 

Il ne s’agit pas de faire l’apologie manichéenne d’un système en ne regardant que ce qui flatte nos propres conceptions de la politique. À l’heure où certains crient : « Plus de démocratie !», nous serions tentés de regarder vers Athènes pour avoir un modèle historique de ce qu’a pu créer le génie du peuple. En réalité, les Athéniens n’ont pas la même conception du peuple et de la démocratie que nous. Pragmatiques, leur régime privilégie l’efficacité au dogmatisme démocratique. En 315, Démétrios de Phalère, disciple d’Aristote, demande un recensement que nous livre Athénée, source tardive du IIᵉ siècle ap. J.-C., tardive mais précieuse. À côté des 21 000 citoyens se dresse la masse impressionnante des 10 000 métèques et des 400 000 esclaves dans lesquels les historiens pensent que sont aussi confondus les femmes et les enfants des citoyens. C’est donc moins de 5% de la population totale qui exercent un pouvoir politique dans la cité d’Athènes. Aristote lui-même craint l’ignorance de la masse populaire et aimerait au contraire réserver les charges les plus hautes à une seule élite. Le peuple oui, la plèbe, non ! 

L’inégalité criante de la confiscation du pouvoir par cette aristocratie qui s’autoproclame peuple se retrouve également en son sein dans la gestion de la guerre. En effet, le niveau d’argent définit la place des Athéniens dans l’armée. Ainsi, les plus riches sont amenés à être incorporés dans la cavalerie ou dans la phalange hoplitique en raison du coûteux équipement que nécessitent ces formations.

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 Eubule, crédit musée national archéologique d'Athènes 

En plus d’intégrer ces corps prestigieux, les jeunes citoyens riches, entre 18 et 20 ans, bénéficient d’un entraînement militaire intensif durant la période que l’on appelle l’éphébie. Les plus modestes sont condamnés à servir dans les troupes légères ou même comme rameurs dans les trières du Pirée. L’armée révèle donc les fractures sociales du peuple athénien et manifeste les limites d’une égalité civique pourtant revendiquée. À tel point qu’au milieu du IVᵉ av. J.-C., un dénommé Lycurgue réforme le système de l’éphébie pour l’étendre à l’ensemble des citoyens afin de ranimer le vieil idéal du citoyen-soldat.

Malgré cela, durant les dernières années de la splendeur athénienne, lors de la lutte contre Philippe de Macédoine, l’orateur Démosthène fustige sa démocratie qui se perd en palabres. Il lui semble qu’elle s’essouffle en de vains discours tandis que la Macédoine jouit de l’autorité tranchante et rapide d’un unique monarque. Pour le célèbre orateur, l’invasion de la Grèce par les Macédoniens n’est qu’une question de temps, il s’agit dès lors de préparer la guerre. Son ennemi politique, Eubule, préconise une politique pacifiste, faisant miroiter aux plus riches citoyens les dividendes de la paix et les potentiels coûts de la guerre. Grâce aux écrits d’Isocrate, Sur la Paix et l’Aréopagitique, nous connaissons la pensée d’Eubule. Des paroles de paix, des perspectives de richesse, l’instrumentalisation des peurs, en clair le dévoiement de discours – qui devraient être démocratiques – en discours démagogiques. « Je crois d’un bon citoyen de préférer les paroles qui sauvent aux paroles qui plaisent » prononce Démosthène. Plus qu’une adresse à ses compatriotes, c’est un message murmuré aux oreilles des démocrates de toutes les époques. 

                                                                                                                                                                                              Hervé de Valous