Actualité

Anne Hidalgo et la chasse à cour(re)

 

Qui peut sincèrement prétendre être surpris par la réélection d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris ? Déjà grandement annoncée par les résultats du premier tour où elle arrivait en tête avec 29% des suffrages, cette victoire avec 48,7% des voix confirme ce que l’on sait depuis longtemps : les Parisiens passent leur temps à la critiquer, mais ne sauraient trouver de meilleure alternative.

 

Il faut dire qu’aucun de ses opposants n’aient été vraiment crédibles. Passons rapidement sur les candidatures vouées à l’échec, comme le libéral soutenu par le Rassemblement national (RN), Serge Federbusch, ou le candidat forain “antisystème“ Marcel Campion, mais aussi celle du marcheur dissident Cédric Villani. Sa campagne, très médiatisée à ses débuts venant affaiblir une candidature LREM alors donnée gagnante, aura été artificiellement maintenue en vie, pour finalement révéler sa véritable base électorale le soir du premier tour : moins de 8% des voix. Concentrons-nous plutôt sur la candidature de la majorité présidentielle. D’abord représenté par Benjamin Griveaux, le parti dut en urgence se trouver un nouveau candidat après les révélations sur la vie privée et les mœurs du candidat. Agnès Buzin, alors ministre de la Santé, quitta en urgence son poste pour tenter de rattraper une campagne bien mal lancée. En 2018, alors qu’Anne Hidalgo était fortement critiquée pour la piétonnisation des voies sur berges, le fiasco de Vélib et Autolib, ainsi que par la démission de son adjoint Bruno Julliard, bon nombre de macronistes rêvaient de conquérir l’Hôtel de Ville. Les deux années suivantes ne furent qu’un progressif désillusionnement pour la majorité, et Buzin ne remporte finalement que 14,87% des voix, ce qui ne lui permet même pas de siéger au Conseil de Paris. A l’inverse, Les Républicains s’en sortent très bien, avec 34,31% des voix. Le parti, représenté par Rachida Dati, arrive en tête dans tout l’Ouest parisien (V, VI, VII, VIII, XV, XVI et XVIIème arrondissement) et se place donc en véritable meneur de l’opposition à Anne Hidalgo au Conseil de Paris avec un peu moins de 60 sièges. C’est donc une nette progression par rapport aux dernières municipales, où le parti n’avait conservé que 25 sièges. La campagne républicaine, critiquant la saleté de la ville et l’insécurité, aura bien mobilisé l’électorat traditionnel de la droite parisienne. Pour autant, Dati garde en travers de la gorge le refus de LREM de passer une alliance, comme cela a pu avoir lieu dans d’autres grandes villes, et ce qui aurait peut-être constitué une aide pour détrôner Hidalgo.

 

Ce qui est sûr, c’est que la candidate socialiste a parfaitement su séduire l’électorat de l’Est parisien, en axant son programme sur l’écologie. Avec sa réputation de femme forte, rigide sur ses engagements comme pour les voies sur berges, Hidalgo s’est construit une image d’intransigeance écologique, ce qui a beaucoup séduit, notamment chez les jeunes. En cela, la candidate reflète bien son électorat, que l’on pourrait désigner par le terme “bobo“. Pour que l’usage de ce terme soit justifié, il faut l’analyser en profondeur : il ne convient pas d’en rester au simple “bobo gauchiste“ utilisé à tort et à travers par certains. En effet, l’expression bobo nous vient de la contraction de bourgeois et bohème, ce qui représente bien cette population : des bohémiens vivant comme des bourgeois. En effet, derrière une consommation frénétique, des habits dernier cri et un immense capital social et culturel, la situation des bobos est en fait extrêmement précaire. Ils ne possèdent que très rarement leur logement, louant le plus souvent de microscopiques chambres de bonne. Ils ont souvent une situation assez incertaine, travaillant en freelance, en indépendants, en intermittence, etc. Si une partie est issue de la bourgeoisie parisienne, beaucoup de bobos viennent aussi de province, et n’ont donc peu de véritables connaissances en dehors de leur travail et leur groupe d’amis. Si les bobos ont donc les attributs de la bourgeoisie (hauts diplômes, vie culturelle dynamique, capital social), ils sont loin d’avoir le même statut économique. Leur pouvoir et leur statut viennent de leur place dans le microcosme parisien, de leur capacité à être suffisamment “cool“, “branchés“, “in“  pour intégrer les cercles de pouvoir culturel de la capitale.

 

Il y a en cela un parallèle amusant à faire avec la Cour versaillaise du XVIIIème siècle qui a aussi su attirer des jeunes gens éduqués partant de leur province pour tenter leur chance, pour s’élever socialement par leur personnalité, leur charme, leur humour, etc. Si les attributs changent, la logique reste la même. Les rooftops éphémères remplacent les petits pavillons et les bosquets, les sneakers Axel Arigato remplacent les souliers vernis, les vernissages et les soirées électro remplacent les feux d’artifices et les bals dansants, mais les carrières se font et se défont toujours aussi rapidement. L’on construit son nom en maniant avec brio l’ironie et le sarcasme, et l’on tombe en un instant dès que l’on est ridicule ou l’objet d’un scandale (hier pour immoralité, aujourd’hui pour des propos “problématiques“). Il n’y a pas de débats, pas d’affrontements, tout n’est qu’amusement et légèreté. C’est un monde d’idées apparemment rebelles, mais en fait parfaitement sanctionnées par le système. Hier, on pensait être un anticonformiste en lisant Rousseau, aujourd’hui on se bat pour la justice sociale et l’écologie.  Anne Hidalgo était donc assurée de repartir pour 6 ans de mandat, car elle sait parfaitement parler à cette cour parisienne. En s’alliant avec les écologistes, en s’engageant à construire plus de parcs et de pistes cyclables, à piétonniser plus de rues, la candidate a brossé les courtisans dans le sens du poil, et a sécurisé leur terrain de jeu. En faisant « respirer Paris », Hidalgo ferme la capitale aux automobilistes venus des alentours, et s’assure que le microcosme ne sera pas perturbé.

Pour en finir avec ce parallèle, il faut regarder ce que la cour versaillaise a produit : une élite hédoniste et oisive bien sûr, mais surtout un profond ressentiment chez ceux qui “n’en étaient pas“, ressentiment qui sera fortement exploité par les meneurs d’opinions parisiens à partir de 1789. Si les municipales de dimanche dernier sont effectivement marquées par cette “vague verte“ sur la plupart des métropoles françaises, il faut aussi observer les victoires des partis qui critiquent ces microcosmes métropolitains. La victoire de Louis Aliot (RN) à Perpignan en est le meilleur exemple.

 

Hervé d’Yrlan de Bazoges

Histoire

Capitale d’un pays, pays d’une capitale

 

Haïe ou adulée, crainte ou respectée, notre capitale ne laisse pas indifférente.  Humble ville fluviale, elle est devenue l’un des mastodontes du « global village » (McLuhan).

 

Le géographe J.-F. Gravier publiait en 1947 un ouvrage intitulé Paris et le désert français. La macrocéphalie qui y est détaillée hante notre imaginaire tant et si bien que beaucoup se persuadent qu’il en a toujours été ainsi. Paris aurait eu de tout temps vocation à guider une France prompte à suivre ce phare du génie humain.

 

Une souveraine méfiance

Lutèce, prospère mais petite cité gallo-romaine, sort à peine des ténèbres de l’Histoire en plein cœur du Moyen Âge. Paris est déjà son nom depuis le IVème siècle de notre ère. Sa chance est de faire partie du domaine royal d’un certain Hugues Capet désigné roi des Francs, en 987, par l’assemblée des barons ; pour autant rien ne la désigne pour être capitale royale. D’autant que les rois ont, jusqu’aux Valois arrivés sur le trône en 1328, une tradition de cour itinérante et que Paris est une ville très mal exposée : la proximité des côtes normandes et le couloir naturel d’invasion du Nord sont une constante menace. Ce n’est que timidement que les rois implantent des organes de l’État de façon durable : le Palais de Justice, l’hôtel Saint-Paul, le Louvre, etc. Mais la présence d’une bourgeoisie ambitieuse, d’une populace capricieuse et de parlementaires incommodants effraie les royales consciences. En pleine guerre de Cent Ans, durant l’année 1358, le Dauphin, futur Charles V, voit ses conseillers se faire massacrer par les partisans d’Étienne Marcel, prévôt des marchands et partisan d’une refonte de la monarchie. Nous comprenons, dès lors, pourquoi ce même Charles V fait ériger une immense forteresse à l’écart de Paris : le château de Vincennes. Ceci n’est que le début d’une longue tradition royale de méfiance vis-à-vis de Paris et de ses vicissitudes : les rois boudent le Louvre et les Tuileries pour les confortables châteaux de la Loire. Malgré ces précautions, le premier des Bourbon, Henri IV, meurt sous les coups d’un personnage exalté : Ravaillac ; dans cette même ville qui valait pourtant bien une messe. Louis XIV pense mettre un terme à ces relations conflictuelles en installant, une fois pour toute, sa cour à Versailles. Le prestige du château relègue au second plan la capitale et affirme sublimement que le cœur de la France n’est pas une simple ville mais bien là où le roi réside. La prudente et habile décision du monarque est oubliée par son descendant Louis XVI qui se constitue prisonnier de Paris avec la fin que nous connaissons un beau matin de janvier 1793. La monarchie a fait Paris, Paris a tué la monarchie. Freud a raison, c’est toujours le fils qui tue le père.  

 

Paris et la province : je t’aime, moi non plus

C’est une vieille relation faite de mépris, d’incompréhension et de crainte. Nous pouvons y voir des traces originelles dès le Moyen Âge, mais il est plus éloquent d’évoquer la Révolution française où Paris mène la danse et saigne fiscalement et humainement la province. C’est le conflit politico-symbolique qui oppose les Girondins et les Jacobins. Les premiers souhaitent une France fédérale où Paris ne serait qu’une province parmi les autres, tandis que les seconds sacralisent la centralisation à outrance. Ces derniers finissent par se débarrasser de ces provinciaux quelque peu encombrants, en les envoyant au « rasoir national » à partir du 2 juin 1793. Néanmoins, nous aurions tort de croire que la province a, sans cesse, subi l’imperium de Paris. La Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, est la revanche furieuse d’une province trop souvent humiliée par les Parisiens. Ils ont imposé la vie politique du XIXème à une France qui recherche désespérément de la stabilité : les révolutions de 1789, de 1830, de 1848 et maintenant la Commune de 1870. Cette dernière naît dans la débâcle du IInd Empire, refuse l’armistice et se veut un modèle universel. Une adresse solennelle est envoyée aux villes françaises, enjoignant d’imiter l’exemple parisien. L’échec est éloquent. Au contraire, le nouveau gouvernement de monsieur Thiers rassemble une armée à Versailles pour écraser l’insurrection. Cette armée est composée avec soin de ruraux qui ont une haine indescriptible de Paris et de ses sempiternelles révoltes. L’occasion est trop belle pour ne pas être saisie. Les consignes draconiennes de Thiers sont appliquées avec zèle : près de 20 000 communards sont massacrés en une semaine. Le Paris révolutionnaire ne s’en relèvera pas, du moins pas pour l’instant… 

 

Une ville, trois régimes

Nos trois grands régimes ont laissé à Paris une image, une histoire, une émotion qu’il est toujours possible de ressentir. La monarchie s’est incarnée dans Paris par sa célèbre nécropole : Saint-Denis. Vaste temple qui permet à un millénaire de monarques de dormir dans leur capitale. Lieu essentiel où le défunt roi est reçu après une procession depuis Notre-Dame. Les Parisiens ont le privilège de se recueillir sur ce funèbre convoi jusqu’à la basilique. Des chroniqueurs relatent la douleur et les sanglots qui se voient sur les visages de ce peuple charnellement attaché à cette figure paternelle. C’est dans Saint-Denis, au moment de l’inhumation, que le cri « Le roi est mort, vive le roi » est poussé et que l’oriflamme et l’épée sont dressées au ciel pour acclamer le nouveau roi. Un sacre avant le sacre où Paris communie intensément au rite royal.

Mais Paris, c’est aussi un couronnement, celui de Napoléon Ier. Il faut se replonger dans Notre-Dame de Paris le 2 décembre 1804 : des tapisseries de bas en haut, les uniformes chamarrés de tous les dignitaires de l’Empire qui se pressent, le trône pontifical du Saint-Père qu’entourent une nuée de prélats croulant sous les dentelles et les ornements. Et au centre : le couple impérial. Les tenues sont étouffantes, Napoléon se croit ridicule mais veut supplanter en majesté le sacre de Reims. Tout y est identique, mais avec excès jusqu’au couronnement lui-même : Napoléon s’empare de la couronne pour se l’imposer à lui-même. La cérémonie finie, la foule en liesse acclame le nouvel homme-dieu que la nation adopte, Paris voit la véritable naissance de l’Aigle. 

Enfin, la République : depuis 1792, elle ne fait que renaître de ses cendres. L’une de ses renaissances se passe à l’Hôtel de Ville de Paris. Le 25 août 1944, De Gaulle, depuis l’un des salons de la mairie, s’apprête pour s’adresser aux Parisiens libérés, son entourage le presse de proclamer la République. La réponse est cinglante : « La république n’a jamais cessé d’être. La France Libre, la France Combattante, le Comité français de la Libération nationale, l’ont, tour à tour, incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu ». Le mythe de la continuité républicaine est fondé. Plus rien ne semble pouvoir entraver son chemin, même le réel. Les Parisiens sont témoins que la République, comme les rois de France, règne même si elle ne gouverne pas.

Hervé de Valous

Littérature

Péguy ou l’odyssée parisienne

 

Paris, sainte Geneviève et sainte Jeanne d’arc : trois thèmes, dix poèmes extraits de La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc (1913) et recueillis pour dresser une épopée parisienne, historique, humaine et spirituelle sous la plume de Charles Péguy.

 

La voix du poète s’adresse à la ville, Paris, puis à sa patronne sainte Geneviève, qu’il relie indissolublement à Jeanne d’Arc : bergères rejoignant la ville, saintes rejoignant la plèbe, terre rejoignant le ciel. Plus qu’une poésie, c’est une prière du poète, une invocation qui prend, par endroits, la forme d’une litanie, pour l’âme de la ville, une hymne à sa grandeur malheureuse, à sa faiblesse grandiose.

 

Ancrage aux bords de Seine

Tantôt “vaisseau de charge”, “double galère” et “vaisseau de guerre”, c’est sous ce triptyque naval que Péguy place la ville : “vaisseau de charge” parce que porteuse d’une richesse aux mille visages avec les champs de blés alentours et la majesté des pierres ; “double galère”, parce qu’humble rameuse aux ordres successifs des César et des Napoléon ; et enfin “vaisseau de guerre” parce que construite dans le sang et les larmes. Et sous quelque jour que se présente la ville, la Seine y joue un rôle de témoin, rarement nommée, mais toujours présente au gré des vagues alexandrines. “Aux deux rives de Seine”, odyssée temporelle, une fresque historique se déroule : ici “cèdres bibliques”, là “César”, et plus loin “canons” d’une guerre sans nom. Mais quelle qu’ait été l’Histoire, la ville a cela d’éternel que son mât la relie sans faille à la terre et au ciel. Ancrée dans les flots, elle est aussi un “vaisseau de blé, de seigle et de justesse d’âme”, qui a donc pour cargaison les fruits de la terre, même vaisseau “creusé de flamme”, celle du cœur brûlant de ses habitants, et porteur d’un nouvel élément : à l’eau, la terre, le feu et l’air battant les “oriflammes”, le poète apporte en effet “le sang”. Elément humain par excellence, ce sang versé sous “Septime Sévère” se mêle aux flots et fait fleurir la terre : à son ancrage aux bords de Seine, Paris doit ainsi une universalité empreinte de douleur. Il est le lieu de l’union mystique entre les éléments, achevée par le sang des hommes. Sous la plume du poète, Paris prend ainsi figure de perfection de l’action humaine où se relient les éléments fécondés par le sang des aïeux.

 

Histoire d’une âme : le Paris des hommes

Or il n’est pas de sang versé sans hommes qui y soient disposés. C’est alors que la voix du poète épouse la forme d’une litanie. Par son intermédiaire, s’élève vers la patronne de la cité une véritable supplique qui dresse dans ses plus fins contours un portrait de la ville. Mais plus que d’une ville, c’est d’un homme que se révèle l’âme. Aussi la prière ne fait-elle ni grâce de ses pires turpitudes, ni ne néglige ses plus humbles grandeurs : saisissante rencontre, parfois au sein d’un même vers, de ses parts d’ombre et de lumière, c’est le grand dévoilement du coupable qu’on ne cherche qu’à pardonner : elle est “la ville intempérante et pourtant salutaire”, offrant dans une honnête nudité l’âme humaine et ses perpétuelles contradictions. On ne fait plus, dès lors, de distinction entre l’abstraction de la ville et l’individualité de chacun de ses habitants, c’est finalement “la plus énorme horde où le loup et l’agneau aient jamais confondu leur commune misère”. Un étrange mélange de malandrins et de grands capitaines, de pauvres vagabonds et de grands saints, telle est cette “horde” parisienne qui puise son unité dans son immense faiblesse de pécheresse, d’amante, et de mère à la fois, faiblesse attendrissante aux yeux du poète. Paris pourrait alors n’être plus qu’un prétexte pour dresser un lumineux tableau de la condition humaine, d’autant plus que “soldats”, “gamins des rues”, “rois” et “gendarmeries” y trouvent leur place, lui donnent un visage. Le Paris de Péguy, c’est donc avant tout le Paris des hommes dans leurs plus intimes contradictions, un Paris de “monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame.” Sous un dehors d’abstraites litanies, c’est un tableau de l’humanité aux couleurs parisiennes, peut-être même un examen de conscience dans la crainte d’un jugement dernier.

 

La ville élue

S’il est bien question d’un jugement dernier, alors il est aussi question d’élection, puisque la voix du poète n’a de cesse d’invoquer sainte Geneviève : “Quand le monde et Paris viendront à fin de bail / Puissiez-vous d’un pas ferme et d’une main légère / [...] Ramener par la voûte et le double vantail / Le troupeau tout entier à la droite du Père.” Paris s’inscrit ainsi dans le cours de la destinée du monde, personnifié, il attend un salut collectif, qui ne méprise pas un seul de ses enfants. Or ce salut ne saurait lui être obtenu sans l’intercession de “la savante et l’antique bergère”. En effet, parce que sainte Geneviève est la figure de proue de ce grand vaisseau, le lien inaltérable entre la terre et le ciel, entre un passé tantôt douloureux, tantôt glorieux, et un avenir incertain bien que bercé d'espérance, alors la ville est la ville élue par excellence, celle qui rassemble le plus grand nombre : “Et par France j’entends le pays parisis.“  Ces quelques mots trahissent mieux que tous les autres la place centrale que le poète donne à la ville dans l’histoire des hommes : Paris, c’est la France tout entière, c’est le lieu de prédilection des saints, c’est la ville qui éclipse toutes les autres. Et parce qu’elle est à la fois centre et sommet de la France, elle rayonne, elle éblouit. Bref, à en croire Péguy, “hors de Paris point de salut”... 

Mais, élue entre toutes, la ville l’est aussi aux yeux du poète, car elle seule est capable de susciter une véritable mystique des pierres. C’est en effet “la roide équité de la pierre à bâtir” qui semble expier “la pauvreté de la chaire à pâtir” : la sainte exaucerait-elle mieux la silencieuse prière des pierres irréprochables, plutôt que le murmure si plein de manquements des voix humaines ?  Mais cette élection est encore le résultat d’une marche aux étoiles sur un chemin de crête : le sang versé par les aïeux si chers au poète paie le prix de sa faiblesse, puisque “jamais elle n’hésite au seuil de ses tourments, / Et parfois elle hésite au seuil de ses plaisirs.” En définitive, élu par le poète, élu par les hommes et par Dieu, Paris se dresse comme la ville qui a tout vécu, tout souffert, tout accepté, et à qui tout a été pardonné. 

 

Finalement, Péguy dépeint en Paris “la plus grande cité”, celle qui brille avant tout par son humanité ancrée dans une Histoire plusieurs fois centenaire et portée à sa perfection par la tutelle unificatrice de sa patronne. Plus qu’une ville, Péguy en fait un vaisseau naviguant à travers les âges au rythme des alexandrins.

Hélène Girardon

Histoire de l'art

Un atelier musée à Saint-Germain-des-Prés

Delacroix, c’est Paris et son peuple qui s’insurge. Delacroix, c’est La Liberté guidant le peuple et la révolution des Trois Glorieuses. Delacroix, c’est le peintre qui rend immortelle une capitale en révolte. Et pourtant, Delacroix, c’est aussi la douceur d’un jardin et le calme d’un atelier parisien, c’est aussi Saint-Sulpice et ses fresques murales. Oh toi parisien d’un jour ou de toujours, rends justice à ton fidèle serviteur et pousse cette porte camouflée par les branches des grands paulownias du 6 rue de Fürstenberg.

Au cœur du 6ème arrondissement, non loin de Saint-Germain-des-Prés, le musée national Eugène Delacroix se niche dans un recoin d’une petite place au charme discret. Depuis sa sauvegarde par la Société des Amis de Delacroix dans les années 1930, il poursuit fidèlement sa mission : faire connaître Delacroix et le transmettre à la mémoire.

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Paris et ses recoins intimes : au cœur de l’atelier

Paris cache soigneusement, au coin de ses rues, ces musées qui furent à l’origine des ateliers d’artistes. En flânant rive gauche, non loin des Invalides, l’on découvre aisément le musée Rodin ou encore, de l’autre côté de la Seine, l’ancienne demeure de Gustave Moreau. Le charme de ces lieux réside dans l’aspect intime qu’ils mettent en scène. Le musée Eugène Delacroix n’échappe pas à cette règle. Dans les ancien atelier et appartement de l’artiste, le visiteur vibre au contact des vieilles défroques orientales, des palettes et des chevalets disposés dans les salles. Au mur, les effigies du Tout-Paris de l’époque, Sand et Chassériau, Balzac et Victor Hugo, acquiescent gravement. L’atmosphère du lieu trahit les grandes pensées qui y prirent forme ; la tonalité spirituelle qui s’en dégage fait de cet endroit un véritable havre de paix. Si Paris est une fête, ce lieu offre une accalmie propice à la douce quiétude. Maison d’artiste et lieu de mémoire, il n’a rien à envier aux autres musées parisiens. Le jardin, dont les fleurs de printemps se bercent au gré des sons des cloches de Saint-Germain-des-Prés, voyait déjà Delacroix flâner dans les allées ombragées. Nous sommes au cœur de la création même. Surplombant le jardin, toujours identique à celui qu’a connu le peintre : l’atelier où Delacroix esquissait solennellement ses dessins préparatoires pour la réalisation de ses dernières œuvres telles que les fresques de Saint-Sulpice, les extraordinaires lithographies d’Hamlet, des carnets de botaniques et les délicates aquarelles. Pénétrons maintenant dans ce qui fut sa dernière maison ! Entre ces murs, la présence de l’artiste est encore vivante. Le petit escalier étroit qui mène à l’appartement conduit le visiteur au cœur d’une intimité surprenante, celle de l’homme solitaire, voyageant peu car chérissant Paris plus que tout, mais qui sut susciter, des décennies après sa mort, l’admiration fervente de la Société des Amis de Delacroix. Son art ? connu et méconnu. Car Delacroix, c’est aussi un écrivain remarquable, dont la culture classique et les qualités d’expression littéraire donnent une extraordinaire capacité narrative. S’il oscilla longtemps entre une carrière d’écrivain et celle de peintre, il sut user de cet amour pour les lettres et pour Paris pour alimenter ses œuvres. Amoureux de littérature et de Shakespeare, prenez le boulevard Saint-Germain jusqu’à déboucher rue de Fürstenberg, vos efforts seront récompensés !

 

Delacroix à Saint-Sulpice

C’est en 1857 que Delacroix décide de quitter son atelier de Notre-Dame de Lorette, dans le 9ème arrondissement, pour s’installer dans le petit appartement du 6 rue de Fürstenberg. Il doit achever la réalisation de la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice, et la localisation de ce nouvel atelier à proximité de l’église lui facilite l’exécution de ces grandes fresques religieuses. 1857 marque également, après sept tentatives, l’entrée de l’artiste à l’Institut, situé à deux pas de son atelier. Cette dernière demeure s’imprègne de son génie, dont les six dernières années couronnent une vie dédiée à la couleur et au dessin. Le peintre n’aura presque jamais voyagé, il affectionne le calme et la tranquillité de la capitale. Le brio avec lequel il interprète les thèmes bibliques à Saint-Sulpice consacre le parcours parisien de Delacroix. Après avoir connu dix logements et six ateliers, c’est ici qu’il termine sa carrière. Il aura parsemé Paris d’œuvres laïques et religieuses. Ses trois dernières réalisations monumentales pour la chapelle des Saints-Anges, Jacob luttant avec l’Ange, Héliodore chassé du temple de Jérusalem, et Saint Michel terrassant le dragon, révèlent la sensibilité avec laquelle il interprète et comprend les textes religieux. Son Journal, qu’il tient avec rigueur jusqu’à sa mort, témoigne de la passion qui l’anime et qui porte ses pas chaque jour à Saint-Sulpice. Le peintre a beau connaître un mauvais état de santé, il vit pour Paris qu’il aime profondément et qui inspire sa peinture. Il confie en 1861 à George Sand : « Depuis plusieurs mois, je fais un métier qui m’a rendu cette santé que je croyais perdue. Je me lève le matin, je cours au travail hors de chez moi : je rentre le plus tard que je peux et je recommence le lendemain. [...]Rien ne me charme plus que la peinture et voilà que par-dessus le marché, elle me donne une santé d’homme de trente ans. »

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L’héritage spirituel de Delacroix

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Pourtant, il s’en fallut de peu que le lieu ne fût détruit. En 1929, Maurice Denis et, à sa suite, des artistes, collectionneurs, conservateurs, s’oppose à la destruction de l’atelier. Il faut à tout prix sauver les lieux pour faire vivre la mémoire du peintre. La Société des Amis de Delacroix s’est créée, à l’instigation d’une fervente admiration née pour l’artiste, admiration dont la publication du Journal de Delacroix en 1893 a été l’une des causes majeures. Ceux qui avaient pu connaître le peintre, ou dont les liens étaient étroits avec celui-ci, disposaient du moyen le plus efficace pour converser avec l’artiste, même à des années d’écart. Pouvaient-ils rêver mieux ? Ils possédaient la relique la plus précieuse, celle qui créait un lien continu et fort avec Delacroix, celle qui légitimait leur statut d’héritiers et d’élèves. Il leur fallait illustrer le Journal - soit la vie intime et méconnue de l’artiste - qu’il avait lui-même annoté mois par mois. Le Delacroix qu’il fallait ressusciter n’était pas tant celui de La Liberté guidant le peuple que le Louvre exposait déjà aux yeux du monde. Non, il fallait ressusciter l’homme de lettres, celui qui longtemps avait oscillé entre une carrière de peintre ou d’écrivain, l’auteur d’une correspondance immense, l’illustrateur des drames shakespeariens, l’ami de George Sand. Il fallait faire éclater aux yeux de tous la vie intime de l’artiste, réhabiliter le peintre méconnu, le hisser au Parnasse glorieux des artistes à redécouvrir.

100 ans après sa sauvegarde, le dernier appartement de Delacroix offre toujours sa quiétude aux visiteurs. Douce oasis, il concède aux visiteurs une pause hors du temps, et procure cette accalmie salvatrice, loin du grondement féroce du métro et des vrombissements incessants du trafic parisien. Blotti entre deux rues, visible pour qui sait le voir, l’ancien atelier de l’artiste donne à regarder l’intimité de cet artiste dont Paris fut toujours l'éternelle muse.

Hélène Lecointre

​​Économie

Les JO de Paris 2024, fausse bonne idée ?

C’est un clin d’œil historique que cette organisation des Jeux olympiques à Paris en 2024. Il y a cent ans, en 1924, la Ville Lumière accueillait déjà cet événement à la renommée mondiale et à l’existence multiséculaire. L’influence française fut d’ailleurs déterminante dans la création progressive des Jeux olympiques modernes, depuis la fin du XIXème siècle. Aujourd’hui encore, le français demeure la langue officielle des Jeux. Cependant, la sélection de Paris pour recevoir la compétition en 2024 ne fait pas l’unanimité, notamment en raison des interrogations concernant son coût économique.

 

Les JO, historiquement synonymes de déficit budgétaire

D’après l’économiste français Alexandre Delaigue, « à part à Los Angeles en 1984, jamais une édition des JO, d’été comme d’hiver, n’a été rentable. Tous les comités d’organisation de ces villes ont vu leur budget exploser. » Le déficit est donc la règle, et l’excédent l’exception. Ceci s’explique notamment par un phénomène systématiquement constaté : l’explosion budgétaire. En clair, toutes les villes candidates doivent chiffrer le coût de l’organisation et les recettes attendues, puis, remettre ce budget au Comité international olympique (CIO) qui sélectionne ensuite la future ville organisatrice des JO. Or, en moyenne, la facture initialement prévue est presque multipliée par trois. Certains Jeux ont battu des records affolants. A Sotchi, la note a quadruplé. La médaille d’or en la matière revient aux Jeux d’été de Pékin, en 2008, dont la facture fut in fine multipliée par... douze !

Contrairement aux JO 2028 de Los Angeles, commerciaux et portés par le privé, ceux de Paris seront grandement financés par l’État. Si dépassement du budget il y a, il sera comblé par les contribuables. Ceci explique la réticence des populations des villes organisatrices : les Romains et les Budapestois se sont mobilisés et ont obtenu le retrait des candidatures de leurs villes respectives pour 2024.

Cette explosion budgétaire est aussi due au processus de sélection des villes par le CIO : la disqualification des trop gros budgets est une règle implicite, car le CIO les analyse comme le signal faible d’une incapacité à recevoir un tel événement. Le maître de conférence de Paris I, Patrick Bouvet, évoque une « malédiction du vainqueur », tenu d’honorer des engagements pris sur la base de budgets utopiques.

 

Le cas de Paris

Pour le moment, le budget prévisionnel des JO de paris 2024 s’élève à 6,6 milliards d’euros, ce qui en fait le plus élevé de l’Histoire. Ceci ne veut pas dire que l’on se dirige vers des Jeux plus dispendieux que les précédents, mais simplement que les prévisions sont plus réalistes. Fabrice Lacroix (alumnus de l’ESCP et de l’ENA), directeur administratif et financier du comité d’organisation des JO de 2024, explique que le secret de la rentabilité des Jeux de Los Angeles réside dans l’utilisation d’infrastructures existantes. Or, il semblerait que Paris soit déjà équipé de 70% des installations requises, que ce soit en stades, ou en capacité d’accueil des athlètes et des supporters.

 

En somme, la moitié du budget sera remboursée par le sponsoring et les billets vendus. Sur les 3,3 milliards restant, au moins 2 milliards concernent des investissements structurels que le Grand Paris avait prévu de faire, ce qui pourrait réduire « le trou des JO » à 1,3 milliard. Cependant, il existe un aléa : le coût de la sécurité. Ce poste s’avère de plus en plus lourd chaque année. Il est difficile de prévoir le niveau de la menace terroriste en France dans 7 ans, mais on peut tout de même légitimement penser que le comité d’organisation ne prendra pas le risque de voir cet événement festif, taché du sang de nouvelles victimes du terrorisme.

 

La clé de la rentabilité : les retombées économiques

Pour interroger les bienfaits économiques des JO, il convient de ne pas seulement analyser la perspective budgétaire, mais de se tourner vers les retombées économiques, quand bien même elles seraient plus difficiles à mesurer. Cela fait plusieurs décennies que les villes organisatrices ont renoncé à l’équilibre budgétaire. Mais le pari économique demeure. Toutes espèrent que cet événement générera plus de retombées économiques positives que de coûts. Et pour cause : si le déficit budgétaire est systématique à court terme, plusieurs villes revendiquent cependant un excédent. Par exemple, Barcelone déclare in fine avoir fait 5 millions d’euros de bénéfice grâce à ses jeux de 1992. Atlanta en 1996, revendique un bénéfice de dix millions de dollars. Enfin, les Jeux de Londres auraient, eux aussi, réussi le tour de force, à savoir la rentabilité. La capitale du Royaume-Uni revendique en effet un bénéfice de 11,6 milliards d’euros. Contrats commerciaux, recettes touristiques et investissements étrangers semblent avoir largement couvert les frais des trentièmes olympiades de l’ère moderne. Boris Johnson, actuel Premier ministre et ancien maire de Londres, constata même la création de 31 000 emplois liés au dynamisme impulsé par les JO. Des JO rentables sont donc possibles et Paris a bien raison de tenter sa chance. On estime, par exemple, que les JO de Paris devraient créer 250 000 emplois à court terme, bien qu’il soit difficile d’établir la proportion des emplois durables.

 

Certains relativisent la capacité de Paris à bénéficier de retombées économiques réelles. Ils répondent, en effet, que, puisqu’il s’agit d’une des villes les plus touristiques du monde, il serait plus légitime de s’attendre dans le cas de Paris, à un effet d’éviction du tourisme habituel par le tourisme olympique, plutôt qu’à un effet cumulatif des deux. Bien qu’intellectuellement séduisante, cette perspective n’a rien de certaine, puisque Londres bénéficie d’un poids touristique similaire.

Quoi qu’il en soit, le véritable enjeu économique est de profiter de cet événement pour construire pour le futur. Le comité organisateur a réfléchi très en amont à l’héritage laissé par les JO, en faisant concorder les politiques publiques d’investissement initialement prévues, et l’organisation des Jeux. On constate en effet une accélération du développement du Grand Paris, des nouveaux métros en perspective et un village olympique destiné à se transformer en logements pour répondre à la pénurie d’habitation en Île-de-France.

 

Quid de la fierté nationale

Peut-être qu’il ne faudrait pas tomber complètement dans les travers de notre époque avide de rentabilité. Alexandre le Grand se demandait-il si les Jeux olympiques étaient rentables ? Sûrement pas. 

Selon un sondage de l’Ifop de 2017, 83% des Français estiment que l’attribution de Jeux olympiques 2024 à Paris est une bonne nouvelle. De même, à l’issue des Jeux de Londres, 80% des Britanniques se disaient fiers d’être de cette nation. N’oublions donc pas que recevoir les JO est aussi une démonstration de prospérité, et une façon de jouer un rôle dans la diplomatie mondiale, en particulier à une époque où le soft power n’a jamais été aussi à la mode.

Arthus Bonaguil