Philosophie

Tu ne diras point

 

La liberté d’expression est ce qui permet la démocratie, et pourtant elle n’y est pas toujours acceptée. Elle se trouve face à une censure souvent dissimulée mais tout aussi dangereuse qu’une censure d’État.

 

Dans le débat public, nous sommes souvent paralysés par la difficulté de saisir cette formule aussi brumeuse que répétée. D’abord, il faut fixer la liberté à son acception politique : dans les limites de la loi, pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. L’expression, ensuite, a un sens infiniment large si elle comprend n’importe quelle forme d’expression (parole, comportement, et même expression artistique, etc.). Nous pouvons également rappeler l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, puisque c’est un droit fondamental que la liberté d’expression :

 

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit ».

 

À la suite du docteur en Science Politique Denis Ramond, il est intéressant de percevoir la double dimension de ce droit. Il y a, d’abord, une dimension négative de la liberté d’expression que pourrait illustrer la loi Gayssot (1990) en France ; loi justifiée par la nuisance supposée et son lien avec la “haine raciale“. Ensuite, il y a une dimension positive qu’illustre alors le droit au discours négationniste aux États-Unis ; suivant le principe selon lequel toute idée doit participer au débat public – fut-ce de la pire des manières. Si les États-Unis peuvent se targuer d’une liberté d’expression quasi-totale (manifestations de suprématistes blancs ; cf. Charlottesville, 12 août 2020), le droit français rencontre plus de difficulté à établir une ligne claire. Il lui est difficile de bâillonner d’une main la liberté d’expression, avec la loi Gayssot que Paul Ricœur appelait une « politique de la juste mémoire », et de l’autre, préserver le droit au blasphème dans nos théâtres et nos collèges au nom de la laïcité et d’une plus grande liberté d’expression.

 

 

Il n’y a pas de petite censure

 

Comme nous l’avions définie, la liberté est circonscrite « dans la limite de la loi », et la loi veut empêcher une action de « nuire à autrui ». Alors, la liberté s’établit selon un critère de nuisance. Tout le problème de la formule, et peut-être celui de la liberté politique, est la définition du critère de nuisance.

 

Il est complexe de mesurer l’offense d’une expression, surtout si elle doit entraîner une répression. En France, elle est juridiquement limitée à l’incitation à la haine, la violence, la discrimination et la ségrégation. Sans nous interroger sur ces limites presque aussi vagues que la définition elle-même, il faut étudier le risque d’établir une censure quel qu’en soit le degré.

Une telle mission ne peut incomber à personne d’autre qu’à l’État, puisqu’il a la fonction de l’organisation du politique. Alors, nous ne pouvons pas ne pas penser à Miniver. Dans la dystopie orwellienne 1984, Miniver est le Ministère de la Vérité dont la tâche est de lisser l’Histoire en la réécrivant si nécessaire. Ce genre d’institution étatique n’est pas sans risque. Le risque est la sélection du vrai par l’État, et la société serait alors la victime du premier gouvernement malveillant. Il faut choisir entre aucune restriction, c'est-à-dire aucune protection, ou une restriction ciblée, c'est-à-dire prendre le risque de la propagande. Tu ne tueras point, on arrive à Tu ne diras point.

hqdefault.jpg

 

Le politiquement correct, sournoise censure

 

Mais il y a peut-être plus dangereux encore que les pires régimes de censure. Il y a la censure spontanée. Il y a cette censure polymorphe et presque imperceptible. Il y a ce qu’on appelle le politiquement correct.

 

Née outre-Atlantique à la fin du XXème siècle, cette expression voulait dénoncer et moquer une attitude sociale qui cherchait à n’offenser aucune minorité. Plusieurs décennies plus tard, l’expression veut qualifier une façon socialement acceptable de s’exprimer. Il faut entendre ici qu’une personne s’interdira d’exprimer une opinion ou une idée, si elle est susceptible de ne pas être acceptée par son cercle social. Dans l’autre sens, un cercle social moquera les opinions ou les idées s’opposant à celles du groupe. Est-il possible d’exprimer publiquement de la bienveillance envers certains politiques et écrivains sans être considéré comme déviant ?

 

Davantage que la polarisation et l’appauvrissement du débat public, le danger du politiquement correct est l’autocensure, et donc la soumission. En ce sens, il est fondamentalement un ennemi de la démocratie. Si une partie du peuple s’interdit l’expression de certaines opinions, l’intérêt général devient l’intérêt d’une élite. Le développement dans une société d’une “manière acceptable de s’exprimer“ frappe en plein cœur le fonctionnement démocratique et sa liberté (d’expression). De plus, il faudrait étudier l’efficacité d’une politique qui veut priver d’existence les opinions et les idées jugées trop graves. Quelle que soit sa forme, la censure n’aboutit-elle pas à la création de forces opposantes dans l’ombre très difficiles à combattre ?

 

La libre circulation des idées

À l’opposé, laisser libre cours à certaines opinions menaçantes n’est-il pas imprudent ? Non, une liberté d’expression totale n’est pas imprudente si chaque individu politique participe au débat public ambiant.

 

Dans son essai De la liberté (1859), le philosophe et économiste britannique John Stuart Mill, pense cette liberté comme une libre circulation des idéesthe marketplace of ideas »), analogiquement au concept économique du libre marché. Cette pensée se retrouvait déjà en creux chez John Locke (1632-1704), et sert à présent de fondement à la pensée libérale anglo-saxonne. Cette libre circulation des idées doit permettre la défaite des idées fausses si elles sont en compétition avec la vérité. Cette méthode repose sur une confiance envers la raison ; Kant croit que chaque homme est capable d’utiliser son entendement car nous possédons tous quelque chose de l’ordre de la Raison. Cette confiance envers la raison est aussi la foi des Lumières dont le devise est “Aie le courage de te servir de ton propre entendement“. Ces réflexions donnent à l’essai de Kant Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) une actualité brûlante. Il y expose comment la liberté est aussi le fruit d’un « travail ennuyeux ». Repousser toute forme de censure implique un effort : contourner la censure aussi insidieuse qu’elle soit, et s’impliquer dans le débat public.

 

 

Combattre les mauvaises opinions avec encore plus d’opinions.

Alban Smith