Littérature

Libres de penser

    

    La liberté d’expression a été assez malmenée durant les récentes élections américaines. Pourtant, c’est au nom de ce rêve de liberté qu’Ayn Rand fuit la Russie communiste où elle est née, en direction des Etats-Unis. Cette philosophe publie La Grève en 1957, à mi-chemin entre l’ouvrage de fiction et le roman d’anticipation.

 

 

Utopie ou dystopie ?

Ce livre est une dystopie : en tournant les pages, on pénètre un monde métallique, gris, glacial, où les personnages, de grands industriels à la tête de puissantes entreprises, semblent tout entiers dévoués à leur travail et à leur réussite. Ces personnages, d’ailleurs, n’ont pas vraiment de famille : la femme de l’un d’entre eux fait vainement valoir ses droits d’épouse auprès de son mari qui la délaisse, entièrement occupé à la production de son usine, et terriblement seul à la tête de son empire de métal. 

Une scène m’a marquée en particulier. Elle oppose Dagny Taggart, l’implacable vice-présidente d’une puissante compagnie ferroviaire, à un vieux philosophe nommé Hugh Akston. La femme d’affaires, quand elle découvre l’identité d’Akston, se montre incapable de comprendre pourquoi un homme doué d’une telle intelligence a pu choisir de vivre reclus et préfère diriger un petit restaurant sur le bord d’une autoroute. Elle lui propose de travailler pour elle à New York et lui offre un très bon salaire, mais le philosophe, mystérieusement obstiné, refuse et ne donne pas d’explications.

On découvre, en avançant dans le roman, que tous les puissants de cette société choisissent, les uns après les autres, de se mettre en grève, fatigués d’être les seuls à travailler et à produire pour les autres, et même malgré les autres. A rebours d’un Etat totalitaire qui s’efforce de les empêcher de sortir du lot et de devenir trop riches, à rebours d’une société passive qui exige qu’on fasse tout à sa place au nom d’un pseudo-socialisme insensé, ces cerveaux s’enfuient, et choisissent de se regrouper dans une Atlantide moderne, utopie dans la dystopie, pour élaborer une nouvelle morale avant de partir à la reconquête du monde.

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La responsabilité de penser

Cette nouvelle morale est développée dans la dernière partie du livre. John Galt est celui qui a entraîné tous les grands du monde dans cette gigantesque grève. Il prend la parole dans un très long discours diffusé à la radio, et il s’explique : « J’ai arrêté le moteur du monde, […] j’ai privé votre monde de l’esprit humain. » Comme remède à la crise morale qui étouffe la société, John Galt présente la faculté de penser, inhérente à l’homme, et il dénonce la société qui néglige cette liberté fondamentale. La philosophie morale d’Ayn Rand est ainsi une sorte de rationalisme absolu : « S’il veut rester en vie, l’homme doit penser ». 

« Si vous choisissez de vous dérober, vous vous dérobez à l’existence et vous chargez un être moral de penser à votre place, attendant de lui qu’il sacrifie son intérêt au vôtre pour vous laisser survivre dans l’absence totale d’éthique. » Quelle étrange résonance trouve aujourd’hui la voix de cette femme qui se dressait en 1957 contre un socialisme mis en œuvre par un Etat-providence qui décharge l’homme de ses responsabilités les plus essentielles…

« Il y a indépendance quand l’homme accepte le fait d’être le seul maître de son jugement et que rien ne peut le dégager de cette responsabilité. » Il y a emprisonnement quand l’homme se décharge de sa raison et perd son bon sens le plus élémentaire. Il y a emprisonnement quand l’homme se sent libre de discourir, mais bien moins libre de méditer. 

« Après avoir renoncé à la raison, celui-ci s’est retrouvé ainsi à la merci de deux monstres qu’il ne pouvait ni comprendre ni contrôler : un corps mû par de mystérieux instincts, et une âme guidée par des révélations mystiques. » Le discours de John Galt, avec ses accents cartésiens prêchant un rationalisme indépassable, ne satisfait pas. Si son appel à la réflexion individuelle est séduisant, son long discours ne propose à l’homme aucune perspective plus haute, aucune transcendance capable de dépasser la mesure de la raison humaine, et n’offre aucun bonheur autre qu’individuel. La raison de vivre d’un homme ainsi que sa valeur morale se mesurent à l’aune de son propre bonheur, terriblement égoïste, et de l’application de ses talents. Au-delà, le vide : il n’y a pas d’immensité à l’horizon bouché de La Grève, il n’y a pas d’étoiles dans le ciel gris d’Ayn Rand. 

 

« Vivre sans musique, sans joie et sans amour »

Il est une autre chose qui m’a glacée, chez Ayn Rand : elle ne laisse dans sa dystopie aucune place à la poésie, à l’art, à la beauté ou à l’amour. En un mot, elle ne laisse pas de place à la contemplation dans son monde de profit, parce que la contemplation est fondamentalement gratuite. La traduction française de Sophie Bastide-Foltz rend hommage à l’acuité fascinante de la plume d’Ayn Rand : ses héros ne sont beaux que de leur volonté de fer, de leur détermination implacable, de leur résignation à toute épreuve qu’on peine cependant à trouver héroïque tant elle est inhumaine. L’amour, quant à lui, apparaît terriblement égoïste, lié à une sexualité qui ne devient plus que l’expression de l’estime de soi.

C’est à Ayn Rand que Jankelevitch aurait pu répondre quand il disait : « On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. » Dans un tel monde, le titre original de La Grève prend tout son sens : Atlas shrugged. Atlas hausse les épaules, et, fatigué de porter un monde absurde, il dépose son fardeau. Avec sa société qui se mesure en dollar, avec son quotidien vidé de musique, de couleurs, de rêve et de passion, avec son ciel privé de ses étoiles, le monde d’Ayn Rand est un globe de métal qui veut raisonner sans son âme. Pas si étonnant qu’Atlas choisisse de s’en décharger. 

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Ombeline Chabridon