Histoire de l'art

Les croquants croqués

 

Les caricatures d’Abel Damourette (1842-1878) ne craignent pas de dépeindre les mœurs quelque peu hypocrites de la société bourgeoise du XIXème siècle, dans une langue toutefois charmante. 

A l’heure où l’on fait beaucoup de bruit autour de certaines caricatures, revenons à des dessins plus légers, issus d’un autre siècle où la liberté d’expression, si chère à notre temps, était déjà en vigueur. Laissons de côté la satire politique et ouvrons le bal avec le croqueur de mœurs, Abel Damourette, actif à Paris. Puisque trop peu d’éléments biographiques nous sont parvenus, que l’homme laisse place à ses œuvres ! Les noms des recueils sont évocateurs — Les chattes parisiennes ou encore Fourberies des hommes — et dévoilent d’ores et déjà les charmes de ces savoureuses planches de lithographie. Que le spectacle commence !

 

Les chattes parisiennes

Les dessins sont raffinés, les minois jolis, mais la plume mordante. Ne nous y trompons pas, la caricature est bien là. Elle ne réside pas ici dans la déformation des traits physiques, mais dans l’exagération des scènes et des échanges entre les personnages. Le genre de la caricature connaît en effet un essor fulgurant tout au long du XIXème siècle. La valse des gouvernements entre 1848 et 1870, largement raillée par les contemporains, se fait scène de théâtre, et les caricatures politiques pullulent. Au cœur de cette singerie, une nette évolution des mentalités et des mœurs se développe. C’est en fait toute une société que fustigent la plume réaliste d’un Honoré de Balzac (1799-1850), la plume insolente d’un Oscar Wilde (1854-1900) et le crayon délicat d’Abel Damourette.

Les « chattes parisiennes » sont la ligne de mire du lithographe qui campe deux élégantes minaudant sur la vie :

-    « Qui aimes-tu en ce moment ?

-    Personne……..

-    Malheureuse! et ton loyer ? »

Cri d’un cœur hypocrite. Damourette pourrait dire avec Balzac que « le véritable amour ne calcule rien » et dénoncer ainsi l’hypocrisie des femmes qui profitent de leurs amours pour en tirer quelque profit pécuniaire. Mais à l’audace on pardonne tout. Pire encore, on en acclame le charme indéfinissable. Et c’est ce double miracle de la fourberie couronnée que met en scène le lithographe.

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©ParisMuséesCollections

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©ParisMuséesCollections

Rien n’est plus universel que cette coquetterie féminine. Consciemment ou inconsciemment, la femme exerce un pouvoir qui fait dire à Oscar Wilde : « L’histoire de la femme est l’histoire de la pire forme de tyrannie que le monde ait jamais connu : la tyrannie du faible sur le fort. C’est la seule tyrannie qui perdure ». Mais encore une fois, l’artiste absout le crime grâce à un dessin raffiné où la femme ne peut être effectivement qu’adorée tant elle est plaisante à voir dans sa robe délicatement soulevée. Gare tout de même aux caprices de femmes, nous dit Damourette !

Fourberies des hommes

 

Si le dessinateur prend un malin plaisir à moquer les femmes dans ses caricatures, les hommes ne sont certainement pas en reste. Hommes et femmes reçoivent le même coup de bâton, tous sont logés à la même enseigne. A un dessin finement tracé, à la tendresse de l’enlacement des deux jeunes gens, dans un bel intérieur bourgeois, l’artiste oppose un dialogue tout en ironie qui met le doigt sur les « fourberies des hommes » : 

-    « Tu relis mes lettres, chéri ?…..

-    Tous les jours, mon ange…..

-    Il y a six mois que je les ai brûlées, mon amour!….. »

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©ParisMuséesCollections

Comment ne pas esquisser un sourire devant ce pauvre galant pris à son propre piège ? En français de cuisine, nous dirions que c’est le « dindon de la farce » et que « tel est pris qui croyait prendre ». L’échange est à la fois si tendre et si désopilant que l’on rit de bon cœur et que l’amant fourbe est pardonné. L’art de Damourette réside en ceci qu’il n’est ni vindicatif ni amer. Il est bon enfant et son charme  est suranné. Aux scènes dépeintes font écho des dialogues exquis et spirituels qui conservent la fraîcheur des modèles. Ce sont des écrins pour les yeux de velours, les bouches en cœur, les moues des amants, dont on rirait comme d’une personne que l’on aime mais dont on se moque d’autant mieux qu’on la connaît bien. « Qui aime bien, châtie bien » dit le proverbe. Le ton est percutant, universel même. Nous ferions bien de nous y reconnaître également. Caricature de mœurs, caricature de charmants charmeurs.

Olivia Jan

Caprices de femmes

 

Le crayon de Damourette n’a de cesse de s’aiguiser contre la gente féminine dont Balzac dit qu’elle « est un délicieux instrument de plaisir » mais qu’il « faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la prose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux ». Les délicieuses coquettes sont démasquées. A son amant qui lui dit qu’elle est toujours adorable, en voici une qui lui rétorque : « Et à adorer !! ». La demoiselle sait jouer de ses charmes et fait une moue élégamment capricieuse propre à faire fondre le vert galant, trop heureux de succomber à ses artifices.