Histoire

Une tradition si gauloise

 

S’il y a bien quelque chose que les Français peuvent se targuer de posséder, et c’est en général ce qui fait la saveur de notre langue et de nos conversations, c’est la liberté d’expression. Et croyez bien qu’ils n’ont pas attendu la Révolution pour se l’octroyer.

 

Fort de son franc-parler, de sa méfiance naturelle envers toutes les formes d’autorité, de ses habitudes moqueuses et de son goût de la contradiction, notre Français manie naturellement une prose rabelaisienne voire voltairienne. C’est un véritable art qui s’est érigé siècle après siècle et ayant la spécificité d’être apprécié et pratiqué tant par le petit peuple que par les plus hautes élites.

Mille ans de caricature

Les pouvoirs royal et religieux ont tenté d’établir, en France, une organisation de la censure, mais en réalité une telle tâche n’est pas chose aisée, et si les écrits les plus dangereux sont brûlés et les auteurs les plus célèbres embastillés, le goût de l’exagération (caricare en latin populaire) s’impose comme exutoire d’une expression contrainte. La bourgeoisie se rie de la pédanterie des seigneurs, le paysan moque les curés paillards et les moines gras, le roi essuie les critiques des grands féodaux et c’est sans fin. L’imprimerie, inventée en 1450 par Gutenberg, change tout puisqu’elle popularise et atteste cette liberté de ton à l’ère moderne. Des milliers de libelles sont imprimés durant l’Ancien Régime sous forme de feuilles volantes que les colporteurs relaient afin de propager des idées politiques ou religieuses, ou tout simplement pour railler une autorité. Des auteurs passent à la postérité en égratignant au passage de nombreuses institutions de la société. En cela Rabelais, auteur du XVIème siècle, fait figure de monument comme l’atteste sa description moqueuse de frère Jean, un moine « beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles, bref, pour tout dire un vrai moine s'il en fut jamais depuis que le monde moinant moina de moinerie ». Volontiers graveleux, le peuple se régale des pamphlets pornographiques qui se répandent notamment au XVIIIème ; ce sont eux qui, entre autres, popularisent le surnom de madame de Pompadour : « la putain du Roi ».

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Caricature d'un paysan portant un noble et un prélat

À travers l’ironie, des auteurs s’attaquent aux piliers de l’Ancien Régime comme le fait Beaumarchais avec les nobles qui sont ridiculisés dans ses pièces car ils se sont seulement « donnés la peine de naître » (Le Mariage de Figaro, 1778). La liberté d’expression explose en France sous Louis XVI du fait de la mollesse de Malesherbes à appliquer la censure dont il est pourtant responsable. Et nous savons aujourd’hui tout le tort que cela put causer à la monarchie.

 

La Révolution et la folie de l’expression

La période révolutionnaire est le moment d’une explosion de la liberté d’expression dans les formes les plus hyperboliques que nous puissions imaginer. Le nombre et l’expression sont excessifs, violents, immodérés. Entre 1789 et 1800, nous passons de quelques dizaines de journaux à plus de 3 000. Toutes les tendances y sont représentées favorisant une sorte d’émulation malsaine, une course au pire où chacun chercherait à rédiger des lignes plus violentes que ne sont celles de son adversaire. Marat et Hébert en sont les tristes représentants. Le premier affirme à la convention qu’il faut « exterminer sans pitié tous les conspirateurs si nous ne voulons pas être exterminés nous-mêmes », radicalisant la politique révolutionnaire avec son journal L’Ami du Peuple. Ses prises de position lui valent bien des haines qui vont jusqu’à provoquer son assassinat par une jeune femme, Charlotte Corday. Son ami Hébert, le fondateur du Père Duchesne, en fait un martyr de la Révolution, une victime des ennemis des libertés.

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Weerts Jean Joseph (1847-1927), L’assassinat de Marat

Il reprend le flambeau avec encore plus de violence, demande la mort pour « les suspects », accuse Marie-Antoinette d’inceste lors de son procès et écrit ces mots en guise d’oraison funèbre après la mort de cette dernière : « la plus grande joie du Père Duchesne après avoir vu de ses propres yeux la tête du Veto femelle séparée de son col de grue et sa grande colère contre les deux avocats du diable qui ont osé plaider la cause de cette guenon ». Dans cette période, tous les coups sont permis, la parole se libère pour accompagner les pires excès. Cette liberté est pratiquée jusqu’à la lie par ceux qui en sont autorisés, car selon la formule de Saint-Just « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». La presse et les autres organes royalistes sont interdits dès la fin 1792 : la liberté est totale, mais à sens unique. Plus elle est invoquée, plus elle est respectée de manière partiale. C’est un classique de l’Histoire : la discordance entre l’invocation systématique d’un principe politique et sa réalité effective dans la société.

Une liberté qui fait tomber les trônes

Il est incontestable que la Révolution a créé un appel d’air à propos de cette liberté d’expression. Plus que jamais, les Français y voient un principe essentiel et constitutif d’un État libéral. Napoléon l’avait assuré de la main droite tout en le muselant de la main gauche. Il sauve les apparences et achète la paix civile. Louis XVIII joue le même tour d’équilibriste dans la Charte que sa royale personne octroie à ses peuples. L’article 8 garantie la liberté de la presse en ces termes : « Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté ». En réalité, la censure réapparaît avec force, peu après l’assassinat du duc de Berry, héritier de la couronne. Effectivement, les Ultras, défenseurs d’une monarchie sans lien, veulent en finir avec cette liberté qui, au travers de la presse libérale, gangrène chaque jour un peu plus les marches du trône. Pourtant, leur chef de file, Charles X, devenu roi en 1824 après son frère, surprend l’opinion en rétablissant une liberté totale de la presse. Les libéraux sont conquis par cette heureuse surprise. Toutefois, cela ne suffit pas à apaiser les ennemis des Bourbons qui redoublent les critiques contre le monarque.

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La France reçoit de Louis XVIII la charte constitutionnelle de Blondel Merry Joseph (1781-1853)

Acculé, ce dernier décide d’en finir avec les humeurs d’une presse décidément hostile à son encontre : le 25 juillet 1830, il légifère quatre ordonnances dans son château de Saint-Cloud dont une qui supprime tout bonnement la liberté de la presse. Cette nouvelle provoque une déflagration dans le peuple parisien qui se soulève et, en trois jours, obtient l’exil de son roi qu’il avait appelé de ses vœux quelques années plus tôt. La liberté d’expression provoque un raz-de-marée qui fait disparaître une dynastie millénaire que rien ne fera revenir. Elle obtient en trois jours ce qu’une révolution d’une dizaine d’années n’a pas obtenu : « ce sont les idées qui mènent le monde » aurait dit Renan.

Hervé de Valous