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De la prestidigitation du discours sur la liberté d’expression

À première vue, tout semble déjà avoir été dit sur l’acte barbare qui a eu lieu à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020. Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège, décapité par Abdoullah Anzorov pour avoir montré des caricatures du prophète, devient rapidement un symbole de la liberté d’expression. L’enseignant, figure par excellence de la République, est victime de l’obscurantisme religieux, et meurt pour avoir défendu jusqu’au bout notre droit à dire ce que l’on veut sans avoir à en être inquiété. C’est un récit beau et facile, que les media vont relayer unanimement. Le problème, c’est qu’après avoir peint cette belle histoire, nous ne sommes pas vraiment plus avancés.

 

 

Dans ces moments de recueillement national, on attend des responsables politiques de la solennité, de la décence et de la fermeté. L’époque semble ne plus nous le permettre, et nous avons vu les couacs se multiplier.

Commençons par celui qui est sans doute le plus drôle tant il est osé. Le chef de file de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a ainsi déclaré sur LCI le surlendemain de l’attentat qu’il y avait « un problème avec la communauté tchétchène ». Il faut admettre que la manœuvre est audacieuse. Comment condamner la tragédie sans froisser une part très importante de son électorat ? Rien de plus simple, camouflez un problème religieux en simple problème ethnique. Vous perdez ainsi le petit vote tchétchène sans indisposer le vote musulman dans son ensemble, ce qu’une appréciation complète du problème aurait nécessairement causé. En effet, difficile de trouver des origines tchétchènes chez Abdelhakim Sefrioui, le salafiste franco-marocain qui a demandé la mort de l’enseignant, et qui a été mis en examen le 21 octobre pour sa « complicité d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste ». De même, la tâche se révèle ardue pour trouver un quelconque lien entre la République de Ramzan Kadyrov et Brahim Chnina, le père d’un élève de Monsieur Paty, et mis en examen le 21 octobre pour « complicité d’assassinat terroriste ». Si le sujet n’était pas aussi grave, un tour de passe-passe aussi malhabile ferait presque sourire.

Passons ensuite aux polémiques absurdes qui ont eu lieu sur la scène internationale, à la suite des déclarations de notre cher Président. Dans un premier discours prononcé le 21 octobre, engagé sur la forme, consensuel sur le fond, le Président réaffirmait le droit à la caricature. Dans nombre de pays arabes, ces propos furent mal compris, parfois volontairement comme dans le cas de la Turquie, et l’on vit se multiplier les manifestations anti-françaises et les boycotts. Dans ces pays où la liberté d’expression est au mieux un rêve, on a compris que c’était la République elle-même qui demandait et diffusait des caricatures du Prophète, tant l’idée qu’un journal puisse indépendamment décider de caricaturer qui que ce soit paraissait impensable. Inversement, lorsque le Président essaya de calmer la situation par un entretien le 31 octobre avec la chaîne qatarie Al-Jazeera, ce furent les media français qui surinterprétèrent ses propos comme un aveu de faiblesse et une atteinte à la sacro-sainte liberté d’expression.

L’humble opinion de votre serviteur est que se focaliser sur la notion de liberté d’expression est une impasse, car l’on ne peut tout simplement pas combattre une force belliqueuse comme l’islamisme par la simple proclamation d’une idée. Dans une folle hubris fukuyamienne, les républicains pensent qu’opposer une valeur abstraite, une simple absence de représailles à des propos, suffit à apaiser la force conquérante qu’est l’islamisme. Chaque année depuis la publication de cette thèse naïve de Fukuyama, les événements nous offrent des raisons de nous en moquer. Non, le marché et la démocratie libérale ne sont pas destinés à apaiser la planète tout entière, non, nous ne sommes pas arrivés à une situation de fin de l’Histoire. Tout au plus, on pourrait dire que l’Occident, dans son nihilisme, souhaiterait sortir de l’Histoire, et que c’est donc pour cela qu’il ne trouve plus la force de combattre des menaces qui sont, objectivement, bien malingres.

Mais admettons que l’on veuille tout de même mettre en avant la liberté d’expression dans ce combat. Dans ce cas, ne faudrait-il pas remarquer que le gouvernement, qui se fait aujourd’hui le défenseur farouche de la liberté d’expression, est le même qui, il y a quelques mois, a fait passer la loi Avia, qui vient toujours plus limiter cette même liberté d’expression ? Avec une certaine interprétation, la caricature  C’est dur d’être aimé par des cons de Charlie Hebdo, tant encensée aujourd’hui, pourrait effectivement être considérée comme haineuse par cette même loi Avia. 

L’on ne pourrait trouver de meilleur exemple du grand paradoxe qui entoure aujourd’hui la liberté d’expression en France. D’un côté, nous continuons à nous penser comme de grands défenseurs de la liberté d’expression, de la liberté de critiquer et de caricaturer quelles qu’en soient les conséquences. Mais dans le même temps, nous élargissons toujours plus la définition des  “propos haineux” , et les possibilités de poursuite (réseaux sociaux, cadre privé, etc.). On remarquera ainsi que la France ne cesse de chuter dans les classements des organismes évaluant l’indice de démocratie. Le Democratic Index du journal britannique The Economist a ainsi placé en 2017 la France au bas du classement pour l’Europe occidentale, tant le passage en loi de mesures d’état d’urgence met en danger nos libertés, notamment d’expression.

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Crédit Charlie Hebdo 2005

Ces mesures naissent d’un raisonnement naïf, qui suggère qu’il suffit d’interdire la propagation de certaines idées pour que celles-ci disparaissent. C’est une ridicule politique de l’autruche, qui veut que l’on s’attaque aux symptômes plutôt qu’à la maladie, et qui est destinée à échouer.

Dans une société fragmentée, où les populations ne sont plus très loin de vivre « face à face », pour reprendre l’expression de notre ancien Président, une parole libre ne peut se cristalliser qu’en des propos violents, haineux, car ceux-ci ne sont que le symptôme d’un refus de vivre ensemble.

Le corps de l’enseignant encore chaud, toute la classe politique et médiatique chantait déjà son discours lyrique sur la belle et grande liberté d’expression. Qu’il est simple de répéter ces paroles hypocrites sur la liberté contre la barbarie. Qu’il est difficile d’admettre les problèmes sous-jacents. Mais Samuel Paty, et la République tant invoquée ces derniers temps, méritent mieux que ça.

 

Alain d’Yrlan de Bazoges