Philosophie

Les frontières d’aujourd’hui

 

 

Nous passons notre temps à établir des frontières et des limites. Nous les traçons autour de ce qui nous appartient, mais aussi à notre convenance autour des autres. Aujourd’hui, elles sont souvent l’objet de débats houleux, surtout quand il s’agit de confidentialité ou de pouvoir.

 

 

Une première approche de la frontière nous inspire l’idée d’une limite qui sépare deux choses différentes ou opposées. Mais le principe de frontière porte son lot d’ambigüités. Une frontière est ce qui sépare l’un et l’autre, et de ce fait, elle n’existe que si elle est partagée. Si elle sépare deux choses, elle les retient aussi l’une à l’autre. En les séparant, la frontière distingue et en ce sens elle définit. En effet, de même que nous “définissons un périmètre“ ou “un terrain“ en délimitant son étendue, de même, quand nous définissons un mot, nous en délimitons le sens.

Mais cela ne suffit pas pour percevoir tout le sens que peut prendre ce concept de frontières : sont-elles hermétiques puisqu’elles séparent ou plutôt poreuses puisqu’elles sont partagées ? À quel point sont-elles mobiles ?

 

Faire de la frontière une borne ou une limite

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René Magritte, La Lunette d’approche (1963)

Il y a deux grandes manières de considérer une frontière : limite poreuse ou limite hermétique. Kant propose une distinction intéressante entre la limite et la borne. Dans Prolégomènes à toute métaphysique future (1783), il présente d’abord la borne comme la frontière qui est sans au-delà, alors que la limite est la frontière qui délimite un espace à l’intérieur d’un autre espace. Ainsi, la borne est cette frontière qui n’a qu’un côté, celui du connaissable. La limite est cette frontière qui sépare le connu de l’inconnu. Cette distinction est intéressante pour considérer la frontière : soit elle est la limite après quoi il n’y a rien, entendre après quoi nous ne pouvons et devons pas aller, soit elle est seulement la limite du connu, entendre seulement une limite mobile. La limite est une frontière qui peut être repoussée, la borne est une frontière fixe et infranchissable. Ces deux conceptions différentes de la frontière entraînent deux manières différentes de l’appréhender.

Si la frontière est seulement une limite personnelle, ou une limite du connu mais pas du connaissable – plutôt qu’une borne indéfectible – alors la frontière appelle à un dépassement. Dès que nous nous confrontons à une frontière, la confrontation est une invitation à la repousser. Nous pouvons dire avec Hegel « établir une frontière c’est toujours la franchir ».

Les frontières du public et du privé, entre voyeurisme et transparence

 

La frontière entre les sphères publique et privée est souvent discutée de nos jours. Cette limite définit ce qui relève de la sphère publique ou de la sphère privée. Il faut observer une tendance actuelle qui va d’un côté dans le sens d’une plus grande transparence : nous la réclamons aux personnalités politiques (sur leur passé, leurs relations, leurs moindre faits et gestes, etc.), aux entreprises à propos de leurs produits (l’origine, les conditions de production, etc.). Mais d’un autre côté, cette tendance est accompagnée du désir d’une plus grande confidentialité, c'est-à-dire vers le respect le plus strict de la sphère privée. Il semble presque que nous désirions tout connaître des autres et tout cacher de nous.

 

Cette question se pose d’autant plus dans notre temps marqué par la présence extrême des réseaux sociaux qui s’immiscent partout. Mais un besoin de confidentialité a été exprimé récemment quand l’application de messagerie Whatsapp a voulu changer ses conditions de partage de données avec sa maison-mère, Facebook. Une vague d’indignation a créé une migration vers d’autres applications mettant en avant un meilleur respect de la confidentialité de ses utilisateurs ; Signal et Telegram, pour ne pas les nommer.

 

Cet appétit de transparence pour les autres et de confidentialité pour soi est un mouvement paradoxal. Il montre surtout toute l’ambigüité de la frontière entre la sphère privée et la sphère publique : elle est limite pour les uns et borne pour les autres.

 

Les frontières des pouvoirs

 

Une autre frontière très actuelle est mouvante : celle qui tente de séparer le pouvoir politique du pouvoir scientifique. La crise sanitaire a renversé une certaine hiérarchie qui pouvait exister entre les pouvoirs politique et scientifique : bien que ce dernier ait le devoir de protéger la population, le pouvoir politique doit aussi protéger la population mais également la gouverner (responsabilité sociale et économique). Nous comprenons bien que le pouvoir politique doit assurer davantage que seulement la protection sanitaire de la population. Ainsi, lorsque le pouvoir politique cède sa place au pouvoir scientifique, et cela même pour un temps limité, il commet une faute. Soit celle de ne considérer que l’enjeu sanitaire au sein d’une population, soit celle de penser que le pouvoir scientifique remplirait aussi bien que lui ses devoirs envers ceux qui l’ont choisi. Une hiérarchie entre les différentes autorités est nécessaire afin qu’un bien commun soit atteint.

Et il faut penser à Platon lorsque l’on traite de la hiérarchie entre ces deux pouvoirs en particulier. Dans le Gorgias (455b - 461a), Socrate demande à Gorgias qui, du médecin ou de l’orateur, parviendra à convaincre un malade de prendre son médicament. Et Gorgias de répondre que l’orateur parviendra toujours à mieux convaincre une assemblée grâce à l’outil de la rhétorique alors qu’un spécialiste ne saura s’adresser qu’à une audience instruite. Ce passage est intéressant en ce qu’il montre la puissance de la rhétorique : il souligne aussi que la rhétorique est un pouvoir qui doit être utilisé vers le bien, non pas à l’encontre des autres professions, mais à leur service.

 

En France, depuis le début de la pandémie, nous assistons à une lutte de pouvoirs : le Conseil scientifique Covid-19 face au pouvoir politique (et particulièrement l’exécutif). Cette lutte met en scène un premier pouvoir qui essaie de réfréner les désirs du second qui analyse la situation à travers le seul prisme sanitaire. Nous pouvons facilement nous imaginer cette lutte par un face-à-face entre Jérôme Salomon et Emmanuel Macron, un directeur général de la Santé (une direction rattachée au ministère des Solidarités et de la Santé), et un président de la République.

Cependant, les récentes décisions gouvernementales à l’encontre des volontés des figures sanitaires montrent qu’une certaine hiérarchie des pouvoirs semble se retrouver – et donne au texte de Platon une actualité percutante.

Alban Smith