Histoire de l'art

Architectures sans borne

 

A la frontière de l’imagination, se trouvent trois époques bien distinctes défiant toute création et technique architecturales : le Moyen Âge gothique, le léger XVIIIème et l'innovant XXIème siècle. La voûte d’ogive va-t-elle plus loin que le béton fibré ? 

 

 

L’architecte, avant d’être expert en techniques structurelles, est un artiste. Or le génie créatif de tout artiste est souvent associé au caractère un peu fou de celui-ci. En effet, il faut parfois une dose de folie pour réaliser des œuvres fantastiques et grandioses tant par leurs techniques que par leur forme. « Toute imagination est réalisable » disait Hugo Vanbellingen. Jusqu’où ces maîtres d’œuvre ont-ils pu aller ? La création architecturale a-t-elle une limite ?

 

La course à la hauteur de l’architecture gothique

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Comment ne pas parler de l’architecture gothique qui a sans cesse repoussé les frontières du possible avec ses chefs-d’œuvre de cathédrales qui ont fleuri surtout entre les XIIème et XVème siècle ? 

A force d’expériences, l’architecture romane, limitée en hauteur par ses arcs en plein cintre et ses voûtes en berceaux, a laissé la place aux arcs brisés et aux voûtes ogivales de l’architecture gothique. Les cathédrales se sont alors élevées à des hauteurs inimaginables auparavant. La cathédrale de Laon, dont les voûtes s’élèvent à 26 mètres, fut premièrement dépassée par la cathédrale de Paris qui culmine à 33 mètres (sous voûte) : un véritable record pour la fin du XIIème siècle, considéré comme audacieux et novateur. 

Saint-Pierre de Rome, cathédrale du cœur de la chrétienté, n’était alors haute que de 30 mètres. Un nouveau record est ensuite établi à Notre-Dame de Chartres (36,5 m de haut), puis Reims (38 m), et enfin Beauvais, l’aboutissement de la hauteur gothique : 48 mètres, une hauteur vertigineuse pour l’époque et le matériau utilisé, à savoir la belle et lourde pierre de taille. Malheureusement l’architecte avait été trop ambitieux ou pas assez précautionneux : en 1284, à peine soixante ans après l’inauguration de la cathédrale, les voûtes droites du chœur s’effondrèrent. Cette date marque le point d’orgue de la course à la hauteur. 

Il fallait être d’une audace sans borne pour prétendre créer des murs de pierre qui fussent à la fois d’une hauteur et d’une légèreté étourdissantes.  C’est donc la contrainte que représente la pierre de taille qui a freiné l’ambition des architectes : lourde, elle nécessite des supports verticaux ou des contrebutements, fonctions que remplissent les arcs-boutants.

 

Les folies XVIIIème

Au XVIIIème siècle, la folie architecturale désigne une petite maison édifiée dans un temps très court sous le coup d’un pari entre aristocrates ou bourgeois aisés. Bâtie de manière extravagante, elle témoigne du pouvoir et de la richesse du prince qui la commande pour ne l’habiter parfois que quelques jours. Un caprice, dirons-nous.

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Le château de Bagatelle ou la « Folie d’Artois », édifié en 1777 par François-Joseph Bélanger était un pari entre le comte d’Artois et Marie-Antoinette, sa belle-sœur ; celui-ci devait construire un petit château en cent jours. Il fut réalisé en 64 jours seulement, avec l’aide de 900 ouvriers qui ont travaillé jour et nuit. Il fut un lieu de folles dépenses : il a coûté 1 200 000 livres.

Ces édifices à l’architecture extravagante et au caractère déraisonnable donnèrent de nombreux défis à l’architecte qui devait produire une œuvre plaisante et raffinée en un temps très court, une prouesse à une époque où les engins mécaniques n’existaient pas. 

Le renversement de l’architecture traditionnelle – Le jeu sur les façades

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Mais jusqu’où peut aller l’audace de l’architecte créateur ? Ce petit jeu d’architecte-artiste qui remet en question la maison traditionnelle semble commencer avec la création folle et scandaleuse, pour les années 1970, du Centre Pompidou. Qui aurait pu imaginer que la tuyauterie et les machineries que des siècles d’architecture avaient travaillé à cacher, se seraient trouvées montrées au grand jour en plein cœur de Paris ? Joli pied de nez de Piano et Rogers aux architectes classiques et à leurs encyclopédies qui prônaient l’ordre, la tradition, la hiérarchie et la sagesse.

Quelques années plus tard, l’architecte se demande pourquoi, après tout, le toit se trouve avoir toujours la fonction de couverture et le sol de fondation ; pourquoi ne pas faire l’inverse après tout ? Qui l’en empêcherait ? Et la maison devrait-elle toujours avoir une forme de maison ? Pourquoi ne pas lui donner la forme d’un piano, d’un panier ou d’un canard ? Cela aurait l’avantage de faire deviner plus rapidement au visiteur sa fonction ! Un procédé classique finalement : le bâtiment doit être le reflet de sa fonction. Une architecture de pouvoir doit être imposante et stricte, une architecture de plaisance doit être légère, alors une école de musique doit être un piano !

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L’architecture contemporaine et ses limites ?

Les réalisations architecturales ne semblent limitées que par le matériau et la technique. La pierre était contraignante par son poids. Ainsi le béton armé, innovation sans précédent, ouvrit-il à l’architecture de nouvelles perspectives : résistant à la pression ainsi qu’à la traction, il permet désormais de défier les lois de l’attraction. Une dalle de béton armé est capable d’être projetée en porte-à-faux (sans soutien vertical) sur de longues distances. Puis le béton fibré fit son apparition : l’or de l’architecture ; résistant à la flexion et à la ductilité, le béton peut se déformer sans se rompre. Un réel miracle lorsqu’il est utilisé dans un bâtiment.

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Le musée national du Qatar de Jean Nouvel, terminé en 2019, réel défi technique, est réalisé en partie grâce à cette merveille de matériau. Surnommé "la rose des sables", c'est à cette roche typique du désert qatari que l’architecte a voulu faire ressembler le musée. « La rose des sables est la première architecture auto-créée par la nature, par le vent, les embruns, le sable et les millénaires, elle est d’une complexité et d’une poésie surprenantes. » Le défi était de réaliser ces immenses disques les uns sur les autres, avec des diamètres gigantesques : le plus grand mesure 87 mètres de diamètre. Sans le béton fibré et les logiciels performants, l’aventure était impensable.

Frank Gehry, autre grand nom de l’architecture contemporaine, fit montre d’audace en 2014, en créant le bâtiment de la Fondation Louis Vuitton. Ce vaisseau posé sur un bassin est le fruit des prouesses technologiques contemporaines. L’utilisation de l’invention d’un verre courbé au millimètre près pour réaliser les douze voiles du bâtiment, ainsi que le béton fibré et un    « processus de conception inédit »,  c’est-à-dire de logiciels sans précédent, permirent la création de ce chef-d’œuvre. « Chaque étape de la construction a repoussé les limites d’une architecture codée pour inventer un bâtiment unique à la mesure d’un rêve ».

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Les frontières de la création architecturale ne sont que le matériau, la technique et l’imagination ; plus le temps passe, plus les limites semblent repoussées plus loin chaque jour, mais jusqu’où ? Les prouesses techniques et l’extravagance mère des sensations fortes, arriveront-elles à dépasser en renommée et en intemporalité les voûtes et les dentelles gothiques ? L’architecte de la Burj Khalifa de Dubaï (2e plus haute tour mondiale) a reconnu son infériorité face aux exploits techniques de la tour nord de la cathédrale de Chartres… Dans un millénaire, la Burj Khalifa sera-t-elle toujours aussi notable ? Toujours repousser les limites et tendre au plus extravagant, mais dans quel but ?

Jeanne Jordan