Histoire

Le nationalisme, c’est la guerre” (F. Mitterrand)

 

 

Vaste et éternel débat que sont les frontières. Elles sont devenues un sujet de crispations entre une gauche no border tombée dans un déni géopolitique inquiétant et une droite nationaliste cramponnée à un pré-carré fantasmé. La vérité réside peut-être ailleurs. 

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La tâche noire d’Albert Bettannier (1851-1932)

14 496 km2, c’est la superficie de l’Alsace-Moselle. La République française a estimé qu’un territoire de cette taille valait bien la vie de près d’un million et demi de Français, tous tombés entre 1914 et 1918. Il fallait que la France recouvre ses frontières naturelles, et ce morceau d’âme française sans laquelle la France ne serait plus vraiment la France. C’était pourtant une région où prédominaient les mœurs allemandes ; une région qui fut intégrée à notre pays presque simultanément à la Martinique et à la Guadeloupe... De quoi rester songeur. Le poison du nationalisme avait fait effet depuis la Révolution française où nous avions appris que « la République est une et indivisible ». Le couple infernal - un peuple, une nation - était né avec l’annexion des régions dites ‘‘naturellement françaises’’ : le Comtat Venaissin, les Pays-Bas autrichiens (actuelle Belgique) et les principautés rhénanes. Ainsi, depuis 200 ans, de capacité souveraine qu’elles étaient, les frontières sont devenues un mythe national. 

La frontière souveraine

Loin des excès nationalistes, l’Ancien Régime manifeste une conception plus apaisée de la frontière. Avant 1789, en temps de paix, la frontière est un marqueur de souveraineté et une réalité fiscale. En temps de guerre, elle est un lieu d’affrontements et d’enjeux militaires. Nous serions sans doute heurtés de constater que les territoires du royaume subissaient les influences les plus diverses, voire  qu’ils étaient utilisés comme monnaie diplomatique. Ainsi Philippe III cède-t-il le Comtat Venaissin à la papauté en 1274 pour sceller l’amitié entre le trône de France et celui de saint Pierre, créant ainsi une incise étrangère en plein cœur du royaume : une aberration nationaliste mais un coup de maître diplomatique puisque cela permet à la France de contrôler la papauté durant près d’un siècle. Le rapport des cours européennes à la frontière a quelque chose d’extraordinaire tant elle paraît être un non sens avec nos schémas nationalisants de la Patrie. Nous avons tous en mémoire l’épisode où saint Louis rétrocède l’Aquitaine à Henri III d’Angleterre. En retour, ce grand roi, en tant que duc d’Aquitaine, s’agenouille devant son rival et prête l’hommage du vassal à son suzerain. De même, les rois de France récupèrent, siècle après siècle, des territoires de l’Est. Les nouvelles frontières ainsi formées, loin de devenir une barrière entre les nouveaux Français et un ‘‘autre’' fantasmé, sont des lieux d’interconnexions complexes. De nombreux nobles des États allemands continuent d’administrer des seigneuries en terres françaises. Une souveraineté française et une administration allemande : l’Union européenne avant l’heure ! Cette situation est si vraie que l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août provoque des incidents diplomatiques en cascade puisque ces mêmes seigneurs allemands refusent de se soumettre à la législation française qu’on veut leur imposer. Leurs terres sont françaises, eux ne le sont pas.

Malgré tout, les populations massées autour des plus vieilles frontières du royaume ont une indéniable maturité patriotique. Les pillages et tout ce qui s’ensuit, provoqués par les différentes incursions des armées étrangères sur les marges de la France, ont provoqué un profond sentiment de rejet des puissances étrangères. Cela peut se vérifier à Bouvines en 1214 où les milices communales des villes du nord de la France se massent autour de l’oriflamme royale avec la farouche détermination de rester sous l’égide de Philippe Auguste. Du jamais vu dans une Europe qui fait reposer l’essentiel de l’effort de guerre sur l’ost féodal. C’est surtout lors des levées en masse de la Révolution que ce phénomène se confirme : si les patriotes sont nombreux dans le Nord et l’Est à s’enrôler dans les armées républicaines, ils le sont beaucoup moins dans l’Ouest. C’est d’ailleurs la levée en masse de 1793 qui met le feu aux poudres en Vendée, entraînant une guerre civile : les populations vendéennes préféreront mourir en Vendée pour défendre leurs libertés que mourir sous le drapeau tricolore pour défendre La Liberté. Il a fallu attendre plus d’un siècle pour voir ces populations monter au front avec une « ferme résignation » (Stéphane Audoin-Rouzeau) et se faire ensevelir dans la boue des tranchées.

 

Une nation, une loi, un peuple

« Vive la nation » est bien l’un des cris les plus fameux de la geste révolutionnaire. Pour la première fois, les Français prennent conscience  qu’ils sont un peuple. Pendant mille ans d’histoire royale, les souverains avaient pourtant pris l’habitude de s’adresser à « leurs peuples », dans un pluriel qui manifestait que rien ne rassemblait le Breton et le Marseillais, si ce n’est la couronne de la famille de France. La monarchie mettait un point d’honneur à laisser en place les frontières intérieures du royaume. Il en résultait une superposition de langues, de privilèges provinciaux, de barrières douanières et de règles juridiques s’opposant à toute logique nationaliste. La souveraineté reposant uniquement et intégralement sur la personne du Roi, la France pouvait être plurielle sans que cela ne nuise à la force de l’État. Le millefeuille est tel que les provinces militaires, fiscales et ecclésiastiques ne correspondent jamais entre elles. 

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Sacre de Charles X, baron François Gérard (1770-1837). Dernier chef d’État à unifier la France autour de la couronne et non autour de concepts nationalistes.

Cette sensibilité du moindre particularisme, cette volonté de faire correspondre les frontières administratives au plus près des réalités historiques et traditionnelles de chaque peuple de France vont se heurter de plein fouet à l’esprit rationaliste des Lumières. Car les Jacobins sont peut-être cartésiens mais il n’en sont pas moins créatifs : l’abbé Sieyes propose de découper la France en départements carrés de 100 km de côté avec des cantons de 10 km de côté ! Le projet n’est pas retenu et ce sont finalement 84 départements de taille sensiblement similaire - Égalité oblige - qui voient le jour. Une frénésie unificatrice secoue la France lors de la Révolution : les frontières intérieures sont les ennemies à abattre car elles s’opposent à l’idée même de peuple souverain. Comment un peuple pourrait-il être souverain s’il n’est pas unifié ? La Révolution associe dangereusement le concept de Nation à celui d’unicité du peuple. Ainsi le plurilinguisme est-il vu comme une atteinte aux projets de la Convention et comme le sceau de la Contre-Révolution, souligne l’historien Jean-Clément Martin dans Contre-Révolution, Révolution et Nation en France. Le projet nationaliste de la République française met plus d’un siècle à se réaliser. Les lois Ferry en 1881 et 1882 portent un coup fatal aux dernières frontières intérieures de l’ancienne France. Désormais « les hussards noirs de la République » sont envoyés dans chaque village de France pour unifier l’enseignement, la langue, la culture. L’écrivain Henri Vincenot témoigne des coups portés par les instituteurs sur les écoliers qui laissaient échapper un mot de ‘’bourguignon’' durant un cours. C’est cette même Troisième République qui impose en 1905, par la loi Berteaux, le service militaire national et universel (forme aboutie de la conscription), accomplissant les propos de Gambetta qui, en 1871, déclarait : « Quand en France un citoyen est né, il est né soldat ».

Un seul peuple et une seule nation pour un seul combat : les boucheries du XXème siècle peuvent commencer.

Hervé de Valous