Littérature

Michaux l’explorateur

 

 

La littérature est un départ en voyage. Elle est examen du monde, découverte des autres, exploration des marges, inspection de soi. Les mots sont ces souliers ferrés qu’on enfile à l’aube d’une randonnée vers l’horizon des pages blanches de son cahier.

Henri Michaux est un poète franco-belge du début du XXème siècle (1899-1984). Chez lui, écrire, c’est traverser des frontières : frontières géographiques, mais frontières mentales aussi, et symboliques. Son voyage commence au-dehors, en pays lointain, et se poursuit naturellement dans l’espace plus mystérieux du dedans.

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Le récit de voyage : à voir et à penser

Ces frontières sont d’abord géographiques : les premiers essais de Michaux sont des récits de voyage. Après Ecuador (1929), Un barbare en Asie (1933) : chacun d’eux se présente comme un carnet de bord, une feuille de route au long des pérégrinations de l’auteur en Amérique du Sud, en Chine ou au Japon. L’écriture, quoique poétique, est brute, concrète, un peu âpre : elle est celle des voyageurs, celle qui fige sur le papier la sensation de la découverte, l’impression volatile du nouveau. Elle vise à traduire par des mots le mystère du dehors et de l’altérité. Le récit de voyage est le genre hybride par excellence, à mi-chemin entre observation scientifique et interprétation lyrique. Il fait voyager, il donne à voir et à penser. Et si le journal de voyage présente un équivalent littéraire de réalités géographiques, loin d’être une simple description du réel, il représente la réalité au prisme de l’intériorité de l’écrivain. C’est l’écho d’une âme saisie par le spectacle du vent, de la montagne ou de l’océan. C’est le cri douloureux du voyageur poussé au bord du vide, miroir de l’infini : Mon vide est ouate et silence (« Je suis né troué », Ecuador). C’est un parfum mystérieux et sacré, celui qu’on respire en lisant les explorateurs ; il donne au récit de voyage des airs de viatique. Ce qui frappe, chez Michaux, c’est de sentir que l’homme, étourdi par l’immensité de contrées lointaines, reste envahi de sa propre intériorité ; qu’un explorateur est l’homme le mieux porté à l’introspection ; que tout voyage finalement est une méditation. 

 

Le poème en prose : aux confins du dedans

Michaux est aussi l’auteur de poèmes en prose. Avec son recueil La nuit remue (1935), il poursuit son exploration dans l’espace de son intériorité, en suivant ce renouveau de l’écriture poétique du XIXème siècle qui instaure l’exploration de soi comme d’un autre. Selon Bernard Noël, Michaux distingue deux panoramas : celui qui se trouve autour de votre tête, déjà trop exploré et convenu, et celui, essentiel, qui se trouve dans votre tête. Pour Michaux, c’est là qu’il faut pousser l’exploration, c’est là qu’il faut poursuivre une étrange quête de soi. Dans La nuit remue, l’intériorité du poète se présente d’abord tourmentée : le deuxième poème du recueil fait intervenir une figure oppressante que le poète nomme « Mon Roi ». Cette instance impérieuse (la Raison ?), Michaux la tourne en ridicule et tente violemment de l’écarter : Dans ma nuit, j’assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou. « Ma nuit », « mon roi » : autant de possessifs qui traduisent une intimité mystérieuse que le poète s’efforce de décrypter. En plus d’être l’expression d’une fondamentale discordance psychique, le poème est l’occasion pour Michaux de se parcourir : il arpente l’espace de son intériorité comme une terra incognita. Au début du poème intitulé « Le sportif au lit », le poète se représente en train de patiner, seul sur une étendue silencieuse, bordée de terres dures et noires. Ainsi, pour son introspection, Michaux refuse les outils traditionnels que sont, par exemple, la psychologie, la méditation ou la philosophie ; il préfère écrire des poèmes en forme d’exorcismes. L’exorcisme, c’est plus qu’une catharsis, plus qu’une purification spirituelle : c’est une délivrance surnaturelle. 

 

Franchir les conventions sociales

L’écriture ainsi entendue se justifie d’être l’exploration de l’envers du monde social, à rebours des conventions, dans cette mouvance surréaliste du début du XXème siècle. Dans la postface à « Mes Propriétés », Michaux l’indique clairement : Ni thèmes, ni développements, ni construction, ni méthode. […] Jamais pour construire, simplement pour préserver. Bien loin d’une rationalité apaisante, le surgissement de l’invraisemblable est une constante dans les poèmes d’Henri Michaux, et cela rend l’atmosphère inquiétante, toujours instable : le poème liminaire et éponyme du recueil La nuit remue fait apparaître un mort d’une armoire, un cri d’un édredon, une belette dans la chambre. Les valeurs traditionnelles, comme la santé ou le bonheur, sont renversées. La littérature n’est plus une institution qui œuvre au polissage des mœurs - la civilisation au sens actif, mais elle est un espace d’interrogation et de connaissance de l’interdit dans lequel l’homme s’affronte sans voile et se confronte à ses réalités les moins avouables, sa violence, son immoralité la plus fondamentale. La poésie est l’essai d’une connaissance nouvelle de soi en opposition au monde extérieur ; l’exploration individuelle passe par une déconstruction sociale, et cela se manifeste notamment dans le poème intitulé « Contre ! » :

Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussière de sable sans raison.
 

 

Bannir l’immobilité​

Chez Michaux, on remarque un antagonisme foncier entre un espace du dedans trouble et mouvant, et un dehors hostile et oppressant qui voudrait interrompre ce mouvement vital. L’écriture chez Michaux est l’expression de ce remuement perpétuel, de cette instabilité fondamentale qu’il ne s’agit pas de fixer, mais bien d’encourager. L’intériorité du poète est un secret qu’à défaut de percer, il entend parcourir. Sa poésie est donc foncièrement intime, singulière et subjective, mais elle est aussi remarquablement universelle. Car elle exprime cet élan constant, cette marche incessante et générale vers l’absolu… Baudelaire, avant nous, déjà l’avait bien dit : Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie.

Ombeline Chabridon