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L’éternel retour frontiériste

 

La frontière est, dans sa forme la plus simple, une séparation. D’un côté il y a quelque chose, de l’autre côté il y a une chose qui est autre. S’il nous vient rapidement à l’esprit la frontière terrestre séparant deux territoires, ce concept est considérablement plus vaste, et il convient d’explorer toutes ses dimensions, sous peine de se borner dans cet article au seul examen des conflits géopolitiques frontaliers.

 

Le terme frontière apparaît toujours un peu comme quelque chose de négatif, quelque chose qu’il faudrait dépasser. Diogène le Cynique et Emmanuel Kant promeuvent le cosmopolitisme et la fin des frontières, Fréderic Nietzsche et Julius Evola mettent en avant une Europe post-nationale, et le punk à chiens du parking d’Auchan chante les louanges du no border. Quels que soient l’époque, le lieu, la famille politique, il est toujours de bon ton de critiquer les frontières, qu’importe leur type, car un tel discours crée chez l’auditeur un élan. Faites tomber le mur, et la pulsion humaine d’expansion, d’exploration, de conquête s’emballe. C’est un discours très efficace, mais illusoire, car en faisant tomber une frontière, une limite, on en crée nécessairement une autre : la frontière entre ceux qui adhèrent à votre projet, les bons, et ceux qui n’y adhèrent pas, ou pas assez, les mauvais. 

Comme un serpent qui se mord la queue, lorsque l’on détruit une frontière, on en crée nécessairement une autre, car c’est un concept nécessaire. On ne peut désigner quoi que ce soit qu’en désignant par là-même ce qui n’est pas ce que l’on désigne. L’existence ne peut être que dans un monde où la différenciation existe, comme chez René Guénon avec l’apparition de l’Empire du Démiurge, à savoir notre réalité, après la substitution de la Multiplicité à l’Unité. Le je n’existe que parce qu’il est différent du tu, du nous et du vous, et cette différence se manifeste par la frontière physique qu’est l’enveloppe corporelle. 

 

Une fois ces nécessité et variété de la frontière posées, nous pouvons facilement en trouver diverses illustrations dans l’actualité récente. 

 

Par exemple, bien que souvent repoussées, les frontières morales ne tombent jamais vraiment, et ce que l’on peut maintenant qualifier  « d’affaire » Duhamel nous le prouve bien. Même dans ce milieu si licencieux qu’est la haute bourgeoisie libérale-libertaire du faubourg Saint-Germain, il y a encore une frontière indépassable. L’interdit social de l’inceste, universellement reconnu comme nous le montre Claude Lévi-Strauss, résiste à toutes les tentatives de déconstruction, de questionnement, de relativisation. Au contraire, pour ce milieu si prompt au trans-frontiérisme, la réaction est des plus violentes. On exige la démission d’Olivier Duhamel, naturellement, puis on exige et obtient la démission de Frédéric Mion pour avoir couvert l’affaire.

Pour ce qui est des frontières terrestres, on a l’embarras du choix quant aux problèmes et conflits qu’elles peuvent causer, par leur tracé ou par les conséquences de celui-ci. Par exemple, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont affrontés en fin d’année dernière pour la possession de la région du Haut-Karabagh, et la victoire de l’Azerbaïdjan début novembre a abouti à un changement dans le tracé de la frontière entre ces deux pays.

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© Satellite image ©2020 Maxar Technologies/AFP/Archives/Handout

Si une frontière discutée peut aboutir à la guerre, elle peut aussi aboutir à l’inaction, comme on le voit dans le cas de ce tanker abandonné au large des côtes yéménites. Le tanker « FSO Safer » est en effet ancré depuis 2015 au large du port de Hodeida, au nord du Yémen. Officiellement, ce port et son espace maritime sont contrôlés par le régime internationalement reconnu du Sud, basé à Aden, mais dans les faits ce tanker de la société nationale de pétrole yéménite est dans un espace contrôlé par les rebelles Houthis, basés à Sanaa. Les deux gouvernements yéménites se rejettent à l’avance la faute de l’inévitable catastrophe écologique qui risque d’arriver (si sa coque se brise, la cargaison du tanker provoquerait une marée noire quatre fois supérieure à celle de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989), tout en revendiquant les fruits de la vente du pétrole à bord du tanker.

Ce flou frontalier aboutit à une inaction totale de la part des deux parties, et les organismes internationaux ne peuvent qu’attendre l’inéluctable marée noire, les rebelles houthis empêchant la venue d’équipes de spécialistes qui pourraient réparer la cale endommagée. 

La frontière peut aussi poser problème lorsqu'elle réapparaît. La frontière peut revenir dans les consciences avec une action étatique, comme c’est le cas actuellement avec la fermeture des frontières intra et extra-européennes par les gouvernements dans le but d’endiguer la propagation de la Covid 19 et notamment des variantes britanniques et sud-africaines. Si certains vont critiquer la lenteur de telles décisions, arguant que l’on aurait dû fermer ces frontières dès mars 2020 pour réellement arrêter le virus, d’autres pleurent la fermeture des frontières, comme les étudiants et expatriés à Londres, ou les diasporas maghrébines qui ne peuvent plus rendre visite à leurs proches âgés restés en Afrique, et que la Covid décime peu à peu. 

Les frontières peuvent  en outre se rematérialiser par l’action d’organismes indépendants, comme on a pu le voir avec la deuxième opération « Defend Europe » du mouvement Génération identitaire à la frontière pyrénéenne entre la France et l’Espagne. 

Enfin, si le tracé et la renégociation des frontières terrestres fait toujours l’objet de la plus grande attention, on remarque par contraste le silence médiatique dans lequel s’opèrent le partage et la frontiérisation des espaces maritimes. Ainsi, l’on commente beaucoup plus le petit conflit frontalier du Haut-Karabagh, entre deux acteurs géopolitiques assez malingres, que les tensions en mer de Chine entre la Chine et le Japon, ou les tensions entre la Grèce et la Turquie en Méditerranée, dominées par la question des Zones Économiques exclusives (ZEE), codifiées en 1982 par la convention dite de Montego Bay. Ces ZEE sont pourtant une ressource stratégique considérable, apportant aux pays côtiers dans ces zones des droits souverains pour l'exploration et l'exploitation des ressources naturelles du sol et du sous-sol. Au vu de ces enjeux, il est surprenant de voir la très faible couverture médiatique sur l’ajout, annoncé la semaine dernière, de 150 000 km2 au domaine marin français.

 

Souvent critiquée, présentée comme dépassée ou oppressante, la frontière est au contraire un concept des plus actuels, pertinents et nécessaires. Plutôt que d’illusoirement appeler à son extinction, il convient d’embrasser ce qui est sans doute l’un des prismes analytiques les plus pertinents et efficaces.

 

Alain d'Yrlan de Bazoges