Histoire de l'art

Le prophète des temps modernes

 

 

Reconnu pour son talent de peintre, Léonard de Vinci excellait surtout en qualité d’ingénieur, d'architecte et de scientifique. Retour sur “l’œuvre de papier“ du génie sans frontières.

Vendue 450 millions de dollars en 2017 au prince héritier d’Arabie Saoudite, l’œuvre la plus chère de toute l’histoire tire sa valeur de ce qu’elle est peut-être de la main de Léonard de Vinci… ou pas ! Le Louvre jugerait le Salvator Mundi authentique, mais le laboratoire de recherche des musées de France, le C2RMF, situé dans le Louvre, aurait examiné confidentiellement le tableau et réfuté cette thèse. Depuis son achat à prix d’or, l’œuvre n’a jamais été revue du grand public. Les Saoudiens se seraient-ils fait berner ? Toujours est-il que les experts ne parviennent pas — du moins officiellement — à arracher le tableau des ténèbres du mystère Léonard.

Salvator Mundi, attribué à Léonard de Vinci

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Du peintre toscan ne sont conservés qu’une quinzaine de tableaux, de son activité d’architecte aucun bâtiment, et de son fourmillement en tant qu’ingénieur, de nombreuses réalisations dont on ne sait si elles sont réellement de sa main. Le maître de Vinci laisse peu d’œuvres qui soulèvent d’ailleurs plus de questions que de réponses. Meilleur peintre, meilleur sculpteur, ingénieur brillant, Léonard est aussi musicien hors pair, excellent danseur, étonnant metteur en scène, homme séduisant et affable, d’une beauté époustouflante. La géologie, les sciences, l’anatomie, la botanique n’ont pas de secrets pour lui. Il semble réunir toutes les qualités qu’un homme puisse posséder et ses inventions ont une allure prophétique. Jamais on ne louera plus dignement cette figure qu’en la baptisant de quasi-divine, ainsi que l’a fait Giorgio Vasari  (1511-1574) dans son recueil des vies des artistes : « On voit la Providence réunir sans mesure en un même être la beauté, la grâce, le talent et porter chacune de ces qualités à une telle perfection que, de quelque côté que se tourne ce privilégié, chacune de ses actions est divine. C’est ce que l’on a pu voir dans Léonard de Vinci, qui réunissait à une beauté physique au-dessus de toute éloge une grâce infinie dans tous ses actes ; quant à son talent, il était tel que, quelque difficulté qui se présentât à son esprit, il la résolvait sans effort ». Homme d’élite tel qu’il en existe peu, Léonard de Vinci est un feu-follet qui navigue entre l’ombre et la lumière.

 

Les temps de la démesure

Fils illégitime de notaire et de paysanne, Léonard naquit en 1452 dans une petite bourgade de Toscane, à Vinci. Terre sobre et solide, sa patrie ne lui lègue ni le génie riant ni l’esprit libre qu’on lui connaît, mais une nature robuste et vigoureuse qui ne s’essoufflera pas devant le départ en France, même à l’âge de soixante-quatre ans. Sur son berceau, se penchent son grand-père et son père, tenu responsable de l’éducation de son fils, tandis que la mère de l’enfant en est éloignée.

La Vita di Leonardo, Fête du Paradis

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On ne sait ni où ni comment les dispositions du petit génie se manifestèrent, mais son père eut toutefois l’intelligence de les mettre à profit, l’année de ses douze ans, en l’envoyant en apprentissage chez Andrea del Verrocchio, sculpteur, peintre et orfèvre attitré des Médicis. Léonard part donc s’installer à Florence, où il suit un apprentissage d’excellence, à l’aune des plus grands maîtres. Il est aisé d’imaginer le jeune homme jouer avec habileté de ses mains et de son esprit, malgré l’enseignement exigeant, sans connaître les balbutiements du débutant. Il y signe rapidement ses premiers coups d’éclats, protégé par les Médicis.

Ces dix-huit années à Florence lui impriment un caractère incroyablement perfectionniste qui l’empêchera toute sa vie durant de terminer ses œuvres. Mais c’est aussi à Florence, ville totalement en chantier, qu’il puise aux sources sa frénésie créatrice. Il est marqué par les grandes fêtes qu’organise la capitale toscane pour la Saint-Jean, l’Ascension et le Carnaval. A cette occasion, des mécanismes théâtraux sont commandés aux ingénieurs de la ville : Brunelleschi, pour ne citer que lui, fait voler un Christ parmi une nuée de petits chérubins. Et lorsqu’en 1482 Léonard est appelé à Milan, à la cour de Ludovic le More, c’est en qualité d’ambassadeur artiste, d’ingénieur, d’hydraulicien, mais aussi d'organisateur de fêtes et de divertissements qu’il s’y rend. Ses talents ne sont pas démentis par le duc régent de Milan qui lui commande une fête à l’occasion du mariage de son neveu Jean Galéas Sforza avec Isabelle d’Aragon. La Festa del Paradiso — telle que nous la retenons — est une ode à la princesse napolitaine, dans laquelle les dieux de l’Olympe tissent les louanges d’Isabelle. La pièce est d’un ami de Léonard, mais la mise en scène est d’un indiscutable virtuose. La fête s’ouvre sur de virevoltantes danses napolitaines en hommage à la nouvelle duchesse de Milan et se poursuit avec un coup de prestidigitateur : un rideau de satin tombe et dévoile le Paradis dans toute sa merveille, tandis que musique et lumière éclatent. Extraordinaire pour l’époque, le Paradis est une pièce de mécanique sur axe avec différents plateaux : un gigantesque demi-œuf doré avec de nombreuses lumières qui rappellent les étoiles et les sept planètes, orné à l’extérieur des douze signes zodiacaux et précédé des cortèges des dieux aux chants doux et suaves. L’originalité de Léonard réside dans la parfaite synchronisation des sons et des lumières et dans le soin apporté à chaque détail : il dessine lui-même les costumes des figurants et les jeux de pyrotechnie, et surveille chaque note de musique. C’est une œuvre d’art totale qui émerveille la cour, tant l’artifice est maîtrisé et le spectacle hors du commun. C’est l'œuvre d’un magicien.

 

Au service du prince des arts et des lettres

Le maître florentin demeure presque vingt ans à Milan au cours desquels son esprit fonctionne en permanence. Il est contraint de fuir à l’arrivée de l’armée française menée par Louis XII qui fait valoir ses droits héréditaires sur le duché de Milan et qui chasse les Sforza. Âgé de cinquante ans, Léonard de Vinci retourne sur les routes du mercenariat artistique : appelé de toutes parts, il hésite un temps à se ranger du côté français, se rend à Mantoue, multiplie les voyages à Rome et à Florence, en attendant l’homme providentiel. Cet homme idéal c’est François Ier. Léonard de Vinci aurait fait sa connaissance à Bologne, aux côtés de la délégation papale venue signer le concordat, suite aux revendications du vainqueur de Marignan sur le duché de Milan. Cultivant le beau et à la quête de la perfection, Léonard trouve dans cette figure royale le protagoniste idéal du troisième acte de sa vie. 

Etude pour escalier à quatre volées, Léonard de Vinci

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Il est fasciné par ce roi séduisant, ce chef de bataille, jeune de dix-neuf ans. Le roi qui veut créer une cour brillante presse Léonard de venir en France. Le maître italien hésite peu, franchit les Alpes en 1516, conscient qu’il effectue son dernier voyage, emportant avec lui La Joconde, Saint Jean-Baptiste et Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant Jésus (tous trois conservés au Louvre). Il est royalement reçu au manoir de Clos Lucé à proximité d’Amboise où il coulera les trois dernières années de sa vie. Il charme le prince des arts et des lettres qui trouve en lui son âme sœur. Une franche complicité s’établit entre les deux hommes, fondée sur une vive passion intellectuelle. Léonard est nommé premier peintre, “architecteur“ et ingénieur du roi et bénéficie à ce titre d’une rente annuelle.  Ce sont des années encore très fertiles pour le maître de Vinci. Il noircit ses carnets de considérations scientifiques, écrit un traité du mouvement, fait rejouer la Fête du Paradis, met au point un odomètre avec cinq siècles d’avance, construit un lion automate dont le mécanisme de base est le même que celui qui sera mis au point pour les automobiles… Son champ de réflexion est impressionnant ! 

Escalier à double révolution du Château de Chambord

Écrin royal, le château de Chambord est une énigme, tout comme son légendaire concepteur. L’ombre du maître toscan plane en effet sur cette demeure royale dont l’ambitieux chantier démarre quelques mois après la mort de Léonard. Le projet originel lui aurait-il été confié ? Il semble difficile d’imaginer que François Ier n’ait pas fait appel à lui pour un projet d’une telle envergure : avec ses 77 escaliers, ses 156 mètres de façade, ses 282 cheminées, ses 426 pièces et ses 800 chapiteaux sculptés, Chambord est le fruit ambitieux du vainqueur de Marignan, et son harmonie et son ingéniosité portent sans aucun doute l’empreinte de Léonard de Vinci. Il n’est que de rapprocher les ingénieux systèmes d’étanchéité du château aux croquis du maître pour s’en convaincre. Que dire encore des très nombreuses études de plans centrés qui parcourent ses carnets et qui semblent trouver un aboutissement parfait dans le plan quadripartite et rigoureusement organisé de Chambord ? Que dire enfin du célèbre escalier à double révolution qui est au cœur du château et qui trouve un écho, sinon exact, du moins troublant, dans les études d’escalier à double ou quadruple révolutions du maître toscan ? Si preuve était fournie que le château de Chambord fût bien de Léonard de Vinci, il revêtirait une double importance : ce serait son œuvre ultime, mais surtout sa seule réalisation architecturale de  “pierre et d’os“. 

Laissons au génie florentin son aura de mystère…

 

Olivia Jan