Littérature

Le roman de chevalerie ou la quête de l’idéal

Ce mois-ci, les romans de chevalerie se sont imposés comme une évidence. Perceval ou le conte du Graal de Chrétien de Troyes dormait depuis bien trop longtemps sur son étagère, et c’était l’occasion. J’ai ouvert le livre, et j’ai laissé pointer les interrogations au bout des lignes vieilles de huit cents ans.

Car le livre de Perceval est de ceux qui surprennent. Il faut lire l’ancien français, ou au moins quelques vers. Il faut faire résonner ces mots du XIIème siècle : « Ce fu au tans qu’arbre foillissent, / Que glai et bois et pre verdissent, / Et cil oisel en lor latin / Cantent doucement au matin… » Ce qui donne, avec le charme en moins : « C’était au temps que les arbres fleurissent, que les bocages se couvrent de feuilles et les prés d’herbe verte, alors que dès l’aube les oiseaux chantent doucement en leur latin… » (Lucien Foulet). La langue médiévale, même « traduite » en français moderne, garde ce je-ne-sais-quoi d’à la fois poétique, enchanté, et un peu lointain. Ce français, qui n’est pas si ancien, parvient à représenter les sentiments avec la délicatesse un peu naïve d’une enluminure. Ainsi, pour évoquer l’amour naissant de Perceval et de Blanchefleur, Chrétien de Troyes écrit doucement : « Elle lui mettait la clé d’amour en la serrure du cœur »…

 

L’idéal chevaleresque

 

C’est en cette langue qu’a été forgée la littérature courtoise. A moins que ce soit le genre courtois qui ait forgé la langue ? Peu importe. Les romans de chevalerie ont la noblesse, la dureté, la fierté et la poésie de la langue qui les porte. Ils dressent un idéal, ils sont un étendard. Le roman de Perceval est à ce titre le plus exemplaire, car il est le roman d’initiation par excellence. Perceval est ce jeune valet rustre et ignare du début du roman qui devient un chevalier excellent et dépasse Gauvain, le vaillant compagnon et frère du roi Arthur. Perceval surmonte sa niceté (mot du XIIème siècle pour désigner l’idiotie, la naïveté) pour attendre la prodomie, c’est-à-dire la bravoure, mieux : la magnanimité. Coupable d’une faute quasi originelle, celle d’être parti en laissant mourir sa mère de désespoir, il sort victorieux de plusieurs épreuves et de sa propre fragilité.

Au fil du récit cloisonné en différents épisodes bien précis, vestiges de l’oralité du texte, Perceval est amené à réaliser une triple initiation. Initiation amoureuse d’abord, puis chevaleresque, enfin religieuse. Interviennent auprès de lui plusieurs figures d’éducateurs : sa mère, qui lui donne les conseils fondamentaux avant son départ dans le monde, puis le vavasseur Gornemant, vraie figure paternelle qui lui apprend l’art de la chevalerie, et enfin l’ermite, qui le fait se tourner vers Dieu. Toutefois, leurs enseignements comportent des limites clairement identifiables au cours du récit : c’est que Perceval devra surtout faire un apprentissage seul. C’est là toute l’importance du sens du mot initiation.

Mais au-delà du Graal dont la dimension religieuse n’est même pas clairement définie dans le manuscrit de Chrétien de Troyes, la quête de Perceval, finalement, c’est celle de sa propre identité. Elle est en cela celle de tout adolescent. Il est signifiant d’ailleurs que Perceval ne soit nommé par son nom qu’au moment où il prend conscience de sa faute. L’identité apparaît ici liée à la conscience, et à la morale. Avant, il n’était désigné que par des périphrases. La découverte de son identité est progressive, mais l’éclairage vient surtout d’une jeune femme, sa cousine. Cela souligne un autre caractère prégnant dans Perceval et dans le cycle arthurien en général : la place centrale des femmes. 

Sans titre11.jpg
Sans titre12.jpg

La cour du roi Arthur

 

Les héros de ces romans de chevalerie, rassemblés sous le nom de « Matière de Bretagne », évoluent dans un cadre qui est celui de la cour du roi Arthur. Même s’il n’est pas toujours présent et qu’il peut même sembler un peu lointain (sa première apparition le montre   « pensif et muet »), le souverain apparaît comme une figure tutélaire dont l’ombre plane tout au long du roman, incarnant l’idéal, l’ordre et la paix. Arthur est un roi civilisateur dans une société belliqueuse : il est intéressant à ce titre que la place des femmes y soit centrale. La reine Guenièvre, modèle féminin par excellence, suscite autant, si ce n’est plus d’admiration que son mari. Gauvain, à la fin du roman, s’étend sur ses qualités : « Elle est si belle, si courtoise et si sage que Dieu ne fit climat ou pays où on trouva sa pareille. […] Ma dame la reine enseigne et instruit tous ceux qui vivent. D’elle descend tout le bien du monde, elle en est source et origine… » Face à ces dithyrambes, les attributs d’Arthur tiennent en trois mots : « plus sain, plus ardent, plus vigoureux » que jamais. Si Arthur est la tête de cette société, Guenièvre en est le cœur et l’âme.

La femme a une place essentielle jusque dans la progression de Perceval. C’est sa mère qui lui donne les premiers conseils au moment de son départ, rudiments élémentaires de courtoisie et de religion. C’est Blanchefleur ensuite qui non seulement opère l’initiation amoureuse de Perceval, en lui révélant la délicatesse des sentiments, mais qui le pousse aussi à se dépasser, en lui offrant la possibilité de s’illustrer en tant que chevalier. C’est la cousine de Perceval, enfin, qui lui apprend son identité, et qui donne un sens à l’épisode du Graal survenu dans le château du roi Pêcheur. La dame des romans de chevalerie est belle, douce, souveraine, inspirante et forte. 

 

La légende arthurienne est antérieure à Chrétien de Troyes. A la même époque, Geoffroy de Monmouth, gallois, et Wace, normand, firent d’Arthur une sorte de roi national : descendant d’Énée, figure légendaire et héroïque, défenseur de l’identité bretonne contre les Saxons et les Angles, Arthur était protecteur de la chevalerie, de la culture et du christianisme contre les peuples païens. Chrétien de Troyes atteint avec Perceval un niveau inégalé de subtilité et de densité, et l’inachèvement-même de l’œuvre (l’auteur est mort avant d’avoir achevé le roman) pousse à la réflexion et à la méditation. Lisez, si m’en croyez, Perceval de Chrétien de Troyes, et écoutez Parsifal, l’opéra de Richard Wagner : sept siècles d’écart peut-être, mais le même frémissement.

Ombeline Chabridon