Histoire

« Les aristocrates à la lanterne »  

 

 

Un siècle d’influence marxo-léniniste a dévoyé l’idée même d’élite. Quarante ans de trahison et de désintéressement du bien commun ont détourné les élites de leur rôle naturel auprès du plus grand nombre. Mais nous avons besoin d’elles ; l’Histoire a besoin 

 

 

Pendant près d’un millénaire, une élite a dominé l’Occident : la noblesse. Assumant son rôle et ses devoirs de manière fort différente selon les pays et les époques, elle ne fut pas moins une catégorie à part de la société, acquérant au fil des siècles une notoriété et un prestige qui la firent rayonner. En pleine Révolution, les comtes de Provence et d’Artois, frères de Louis XVI, adressèrent un manifeste à la noblesse française, résumant la diversité d’état de cette élite européenne que nous nommons sous le même vocable générique de ‘’noblesse’’ : « Souvenez-vous, noblesse française, que vous n’êtes ni souveraine comme en Allemagne, ni féodale comme en Pologne, ni législative comme en Angleterre, ni caste sacrée comme dans l’Inde ; mais que, née de l’honneur, vous devez vivre et mourir sur les marches du trône ». Les monarchies disparues, les noblesses n’en sont pas moins restées des références pour les nouvelles élites officielles, exerçant comme en France, un formidable pouvoir d’attraction et prouvant une formidable résilience au temps malgré la disparition de leur système politique de prédilection. L’époque contemporaine a néanmoins déstabilisé en profondeur et à grande vitesse le modèle élitiste de la noblesse en Europe, ceci ayant des conséquences dramatiques pour les sociétés.

 

Un monde sans élite : le paradis ?

En France, les années révolutionnaires ont transmis à certains la passion de l’égalitarisme et une sainte horreur de toute forme d’élite. L’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a, à jamais, enfoncé le clou de cet égalitarisme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». La nuit du 4 août 1789 qui mit fin aux privilèges, annonçait un paradis égalitaire où il n’y aurait plus « ni Dieu, ni maître ». La nature ayant horreur du vide, le privilège de la naissance ayant été supprimé, l’argent devint la nouvelle mesure de toute chose. Ce n’est pas sans raison que le XIXème siècle fut celui de la bourgeoisie. 

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Sérov Valentin Alexandrovitch, Le soulèvement des ouvriers. Les conséquences du paupérisme. 

 

 

Sous couvert d’égalitarisme politique, cette nouvelle élite instaura un nouveau critère de respectabilité indexé sur l’épaisseur du portefeuille. Ils étaient bons républicains et en faveur de l’égalité citoyenne, mais les bourgeois du XIXème siècle envoyèrent femmes et enfants au fond des mines ou dans des usines dans des conditions déplorables. De manière générale, les ouvriers travaillaient 10 à 12 heures par jour, n’avaient pas de congé, et leur espérance de vie avait chuté dramatiquement au point d’alerter de nombreux intellectuels, tel Villermé dans son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers (1840). « J’aime croire que, nous autres [les nobles], nous n’aurions pas fait travailler en usine des enfants de cinq ans » grince Frédéric de Foncrest dans Le professeur d’histoire de Vladimir Volkoff… Révélateur ! La forme républicaine du pouvoir empêchait les bourgeois de se considérer aux yeux de tous comme une véritable élite institutionnalisée, mais leur puissance financière leur donna la capacité de se comporter comme telle. Affranchis des devoirs politiques ou militaires, ils ne détenaient plus que le seul pouvoir de l’oppression sociale. Le paupérisme, engendré par cette élite capitaliste peu scrupuleuse, poussa les masses ouvrières miséreuses dans les bras du marxisme avec les conséquences que nous connaissons.

À l’échelle européenne, la Grande Guerre signa la fin du IIième Reich. En l’espace de quelques semaines, le personnel politique fut intégralement renouvelé. Les junkers allemands qui exerçaient une domination sur les sociétés germaniques depuis plus d’un millénaire furent mis à la porte de l’histoire sans coup férir. Des siècles d’éducation et de culture avaient pourtant fait d’eux une élite distinguée, possédant tous les codes de la civilité et auxquels le reste de la société se référait selon les mécanismes étudiés par Norbert Elias dans La société de cour. Cette élite fut remplacée, après l’échec de la République de Weimar, par les nazis. Dans Studien über die Deuschen (1989), Norbert Elias ne mâche pas ses mots sur les cadres du parti et les analyse comme étant des êtres « qu’à demi éduqués », des      « ratés de l’Ancien Régime ». C’est la seule justification qu’il trouve valable pour expliquer qu’ils aient pu avoir foi en une doctrine racialiste si primaire. Pour Norbert Elias, une élite ancienne et traditionnelle a toute son importance, comme gage le plus efficace de ne pas sombrer dans les pires travers et comme modèle pour accompagner les sociétés dans un « processus de civilisation ».

 

La noblesse à l’épreuve du temps

 

La noblesse est un objet de curiosité pour la sociologie et l’histoire. Elle est quasiment la seule élite spécifiquement attachée à un régime qui ait survécu à ce dernier. En effet depuis 1789 avec la fin de ses privilèges et plus encore depuis 1848, date à laquelle les républicains ont tiré un trait sur son existence juridique et légale, elle est restée très largement fidèle à tous les aspects constitutifs de sa singularité.

La tradition du service de la France est évidemment un des grands apanages revendiqués par la noblesse et cela est marquant quand nous nous penchons sur le cas particulier de l’armée. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, les nobles constituent 12% des effectifs de Saint-Cyr et 20% des généraux. Autrement dit, il y a une « surreprésentation relative » de la noblesse dans l’armée si l’on veut utiliser un terme pompeux de sociologie. Alors que rien ne les lie au régime républicain - loin de là - ils ne s’en font pas moins remarquer sur tous les champs de bataille français du XXème siècle : 5 à 6 % de nobles sont tués durant la Grande Guerre contre 3% de l’ensemble de la population ; 5% des compagnons de la libération sont des aristocrates ; ils sont encore 2% des officiers de l’armée de terre. 

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Les volontaires de l'ouest du colonel de Charette à la bataille de Loigny, le 2 décembre 1870. Charles Castellani. L’exemple même d’une famille passée du dévouement à la cause royale au service de la France.

Mais la dimension militaire n’étant pas la seule du service, nous pourrions citer les œuvres sociales instituées par les nobles dans les campagnes tout au long du XIXème et du XXème, à l’origine d’une véritable politique sociale en milieu rural. C’est ce qui a fait dire à l’historien Leroy Ladurie que « ces syndicalistes à particule ont souvent fait bien davantage pour transformer la société villageoise que ne faisaient les révolutionnaires en chambre, incapables d’appréhender les ruraux ». Et que dire de leur présence parmi les grands commis de l’État, là encore très représentative du désir de servir ce petit monde ? Six élèves de l’ENA sont d’origine nobiliaire en 1986, sept en 1987. Au vu du prestige de cette école, un tel nombre n’est pas anodin.

Que veulent dire tous ces chiffres ? Pas grand-chose si ce n’est que cette élite ne fut pas qu’attachée à de vains privilèges. Elle a su démontrer aux yeux de ses adversaires qu’elle demeura et demeure encore fidèle au bien commun contre ses propres intérêts, et qu’elle aussi revendique avec De Gaulle « se faire une certaine idée de la France ». Un beau défi jeté au visage de nos élites actuelles. 

Hervé de Valous