Un coup d'œil sur l'actualité…

 

J’y suis, j’y reste !

 

Les élites seront-elles le thème principal de la prochaine campagne présidentielle ? Ce motif a dominé ce quinquennat, et risque d’être au centre des prochaines élections. Et pourtant, c’est actuellement sur la question de la sécurité que s’affronte la classe politique. Avec le meurtre d’un policier à Avignon, mais surtout les deux tribunes de généraux dans Valeurs Actuelles, tout le monde médiatico-politique n’a plus à la bouche que les mots sécurité, délinquance et terrorisme.

 

Soyons sans crainte, les élites restent un des enjeux centraux de nos problématiques actuelles, et la droitisation actuelle du débat public n’est probablement que temporaire. Toujours est-il qu’actuellement, les élites font moins cliquer que des tribunes inoffensives de généraux à la retraite.

Prenons le cas de la suppression de l’ENA, mesure présentée comme anti-élite, venant mettre fin à une institution présentée comme déconnectée, uniformisatrice et sectaire. Rue Saint-Guillaume, on a compté trois morts par noyade dans les torrents de larmes des élèves de l'École d’Affaires publiques. Mais dans le reste de la France, peu de gens ont bronché pour une mesure que personne n’attendait, et qui n’est au fond qu’un changement de nom. Avec cette mesure, Emmanuel Macron, ancien énarque, nous fait du Lampedusa dans le texte : « Tout doit changer pour que rien ne change ».

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Emmanuel Macron à l'Hôtel de Ville de Paris, lors de son investiture en mai 2017. (Reuters)

A l’inverse, les deux tribunes des généraux dans Valeurs Actuelles nous refont la pièce Beaucoup de bruit pour rien. L’actualité politique est dominée depuis plusieurs semaines par ces deux textes gentillets, qui ne font que dire ce que tout le monde savait déjà, et qui ne font qu’appeler les élites politiques à plus d’actions. De ce brouhaha quelque peu inutile, si ce n’est le fait qu’il déplace la fenêtre d’Overton du bon côté, on peut tirer deux enseignements. Premièrement, l’opinion française apprécie considérablement son armée, bien plus que sa classe politique. Deuxièmement, la classe politique a si peu confiance en ses capacités et sa légitimité qu’elle prend n’importe quelle critique comme une menace de putsch.

 

Ce manque de confiance de l’élite politique ne se retrouve pas du tout au sein de l’élite économique. C’est là la thèse du professeur d’Harvard, Michel Sandel : l’idéologie méritocratique et la « diplomanie » actuelle créent des élites économiques capricieuses. L’idée que l’on accède à un statut d’élite par la force de ses bras, à la sueur de son front créerait des élites qui pensent mériter leur statut, et se permettent donc d’exiger ce qu’ils considèrent être leurs dus, sans se soucier aucunement de leurs devoirs. Sandel développe aussi une critique très juste du glissement des Démocrates américains, qui sont passés d’une relative critique des élites à un encensement des études comme moyen d’accéder à l’élite, se mettant, par là même, à dos le quart de la population américaine qui ne fait pas d’études supérieures. En caricaturant, une bonne partie de la gauche américaine ne se soucie plus de l’existence d’une élite, mais seulement de la proportion de femmes, de noirs, de gays, etc. dans celle-ci.

 

Cette critique de la méritocratie n’est pas nouvelle. En effet, il peut paraître assez naïf de penser qu’un individu soit entièrement et complètement responsable de sa vie, de ses succès et échecs éventuels. Bien entendu, même les défenseurs de ce concept en ont conscience. Ils répondront probablement que la méritocratie est une fiction performative, que c’est en insistant sur la méritocratie, en implantant dans l’esprit de tous que celle-ci existe déjà que l’on peut se rapprocher d’une société effectivement méritocratique.

 

On peut cependant s’interroger sur le bien-fondé de ce raisonnement au vu de ses résultats, et notamment des élites que celui-ci produit. Comme le défendait Julius Evola, la méritocratie empêche la stabilité politique car elle produit des élites qui pensent tout mériter, et qui n’hésiteront pas à tout changer si le système ne leur donne pas ce qu’ils pensaient mériter. Evola défend au contraire l’aristocratie, entendue ici dans son acception antique, car elle produit plus de stabilité mais surtout de meilleures élites. L’aristocrate est tenu par le fameux adage “Noblesse oblige“. Par conséquent, aussi puissant soit-il, il doit toujours se montrer digne de son rang et de ses ancêtres. Aussi doué, talentueux et méritant soit-il, l’aristocrate est toujours encadré par une sorte de transcendance. Par son institutionnalité, son caractère inné et non acquis, l’aristocratie produit une élite théoriquement mieux formée et moins capricieuse.

 

Ce raisonnement est tout aussi discutable bien entendu. Mais il est important de le poser, afin de sortir de l’interminable débat « Je suis méritant – Non tu ne l’es pas » qui éclot dès que des étudiants de grandes écoles et des étudiants en sociologie se rencontrent. Débat stérile, et débat tartuffe s’il en est, car dans cette situation les deux parties appartiennent à l’élite diplômée, les 20% de Français ayant un niveau Bac +5 ou plus. Plutôt que de continuer ce débat inutile sur le mérite de l’accès au statut d’élite, il serait sans doute plus intéressant de chercher à justifier son mérite à le garder. Passer d’une méritocratie de l’accès à une méritocratie du maintien.

Alain d'Yrlan de Bazoge