Un coup d'œil sur l'actualité

 

Télétravailleurs de tous les pays, unissez-vous !

Interrogé vendredi dernier sur le sujet, le président Emmanuel Macron balayait d’un revers de la main le sujet de la réforme des retraites, arguant que « là on a d'autres priorités », et « [qu’]on fera ça quand on tombera les masques ». Dans la période actuelle, la santé passe avant le travail. Pour autant, et le Président le sait bien, le monde du travail ne peut pas rester au second plan éternellement. La stratégie du « quoi qu’il en coûte » de Bercy prendra fin le 30 septembre et la prégnance du Covid sur l’actualité politique et médiatique devrait s’estomper à mesure que l’épidémie s’essouffle en métropole (nous devrions repasser sous la barre des 5000 cas par jour d’ici à une semaine). L’Élysée a beau ne pas avoir envie de lancer une réforme si controversée à l’approche des élections, l’exécutif sait aussi que cette mesure ne peut pas attendre. 

 

Nous vivons plus longtemps, nous commençons à travailler plus tard. Deux tendances qui augmentent mécaniquement notre poids sur un système de protection sociale déjà mal en point, et pour le financement duquel les actuelles contributions sociales ne suffisent plus. La solution évidente semble donc être de travailler plus longtemps. 

 

L’idée d’un report de l’âge du départ à la retraite est généralement bien acceptée parmi les classes supérieures, qui travaillent essentiellement dans le secteur tertiaire. Travaillant souvent à des postes de direction, elles voient dans cette réforme une marque de bonne gestion de l’entreprise-État, et s’en satisfont comme un actionnaire se satisferait d’une réduction des dépenses. Ce soutien s’explique aussi et surtout par le fait que ces travailleurs du tertiaire occupent généralement des emplois assez agréables, mêlant bonnes conditions matérielles, prestige et stimulation intellectuelle. Dans cette situation, quelques années de plus à travailler ne semblent pas poser problème. 

 

Pourtant, plusieurs tendances de fond, exacerbées par la crise sanitaire et ses conséquences, risquent de rendre le travail, même tertiaire, plus désagréable. 

 

Commençons par le télétravail, un mode de travail jusqu’alors assez marginal, qui s’est imposé à la quasi-totalité des travailleurs à la faveur de la crise sanitaire. A première vue, l’employé devrait accueillir favorablement ce changement, car il réduit le contrôle de ses employeurs et lui permet ainsi plus de pauses et autres instants d’absence ou de rêverie. C’est pourtant l’inverse qui se produit, le télétravail faisant même grimper la productivité de 22% (étude Kronos). Moins de perte de temps avec des réunions pas toujours utiles, mais aussi moins de distractions et perturbations comme les pauses café, les longues pauses déjeuner et autres bavardages. Tous ces moments sont pourtant essentiels pour se reposer dans des métiers essentiellement cérébraux. Il faut aussi prendre en compte la disparition des temps de transports, qui permet et donc enjoint les employés à travailler plus longtemps, la disparition des rapports sociaux informels et, plus largement, l’estompement de la frontière entre les sphères laborale et privée. Par une logique très foucaldienne, le télétravail force l’employé à internaliser sa propre surveillance. Dans les entreprises où le choix du nombre de jours de vacances est libre, les employés en prennent en moyenne moins que les autres. De même, en télétravail, les employés s’octroient moins de pauses qu’en temps normal. 

Le Coronavirus aura aussi révélé à beaucoup de personnes qu’elles ne sont pas essentielles. Si l’on a toujours besoin de médecins, d’éboueurs ou de cuisiniers, force est de constater que si un banquier ne vient pas travailler, le système financier ne s’écroule pas. Si un comptable chez Kering est injoignable pendant trois jours, l’entreprise ne perd pas sa place dans le CAC 40. Les grandes entreprises, qui emploient une large partie des travailleurs du tertiaire, sont des structures tellement grandes qu’elles survivent parfaitement à l’absence d’un individu. Face à ce constat, quel sens trouver dans son travail ? Que l’on travaille ou non, la machine continue de tourner. En réaction à cela, certains peuvent être tentés de tout quitter et de se reconvertir. On a tous en tête ces histoires d’anciens élèves d’HEC quittant Wall Street après la crise de 2008 pour ouvrir des B&B en Ardèche ou lancer des startups tournées vers le local et le développement durable. 

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Playtime de Jacques Tati, 1967

Si ces reconversions fulgurantes sont mises en avant par les écoles et les journaux, elles n’en demeurent pas moins minoritaires. Elles servent avant tout à entretenir des rêves illusoires pour tous ceux qui restent malgré tout à leur poste vide de sens mais confortable et mieux payé. Les employés de la Défense, tout aussi victimes du processus d’aliénation marxien que les ouvriers à la chaîne, ne se reconvertissent pas en bergers ou dans le milieu associatif, car très peu de gens sont prêts à accepter une réduction de leur niveau de vie. 

 

Ceux qui entrent sur le marché du travail en ce moment n’auront même pas à se poser cette question, leur niveau de vie sera naturellement plus faible et ce pour longtemps. Déjà observé lors des crises des années 2000 et de la Grande Récession de 2008, l’effet « cicatrice » sur les générations entrant sur le marché du travail en temps de crise est durable et se traduit tant par un début de carrière plus faible (ambitions de poste, de salaire  et d’expatriation revues à la baisse) qu’une évolution plus lente  (en moyenne sept ans pour

« rattraper » le retard de salaire initial). Nous pourrions ajouter à cela les perspectives de carrière bouchées, les postes « seniors » étant occupés plus longtemps par des générations partant plus tard à la retraite. 

 

Enfin, et c’est sans doute là l’un des impacts majeurs de la Covid, les nouveaux entrants risquent de se retrouver confrontés à une concurrence beaucoup plus féroce sur le marché du travail. En effet, maintenant que les entreprises ont expérimenté le télétravail, et ont pu constater, comme évoqué plus haut, qu’il n’avait pas d’incidence sur la productivité, qu’est-ce qui les empêche de délocaliser encore plus de leurs activités ? Les usines sont déjà parties, les call centers aussi, pourquoi pas les départements comptables, juridiques ? Les pays en voie de développement offrent une main d’œuvre de plus en plus qualifiée, anglophone et dotée d’un accès à Internet. Avec le télétravail, celle-ci n’aurait même pas à venir en Occident, et pourrait donc se satisfaire d’un salaire nettement inférieur aux salaires occidentaux, qui resterait considérable dans leur propre pays. Ce phénomène a déjà commencé. Les grands cabinets de conseil ont par exemple délocalisé une partie de leurs départements comptables ou encore la production de diapositives pour leurs présentations en Inde. La tendance devrait aller en s’accélérant. 

 

Nous allons donc devoir travailler plus longtemps, pour des salaires et des perspectives de carrière plus faibles, dans des conditions moins humaines, dans la crainte de se voir « voler son travail » par d’autres pays et dans une plus grande aliénation. Face à cette perspective décidément bien maussade, je me délecte d’avance en pensant au spectacle que sera la conversion de ce monde du tertiaire si souvent libre-échangiste et mondialiste à un protectionnisme de plus en plus virulent à mesure que la menace délocalisatrice grandira. On se rassure comme on peut.

Alain d’Yrland de Bazoges