Philosophie

Le travail, médiation de l’homme

 

 

« Travaillez, prenez de la peine : c’est le fonds qui manque le moins ». Voilà une perspective qui ne serait guère enthousiasmante si l’auteur de cette célèbre fable ne soulevait pas, bien au-delà de la simple productivité, la question de l’héritage, du rapport de l’homme à la nature et ainsi de la valeur du travail.

Réhabiliter le travail

Ce terme, qui désigne aujourd’hui toute activité pénible, physique ou intellectuelle, le plus souvent rétribuée, n’a pas toujours revêtu une telle acception. Dans l’antiquité gréco-latine et en France jusqu’au XIIème siècle, il n’existait pas de terme générique regroupant les diverses activités ou métiers. Cela résulte en partie de la distinction qu’a opérée la philosophie depuis Aristote entre le travail servile et les arts libéraux, entre “l’animal laborans” et “l’homo faber”. Dans Les Politiques, Aristote, à l’instar d’Euripide, de Platon ou encore de Cicéron, considère que ceux qui s’adonnent à une tâche purement utile, qui « tels les esclaves ou les animaux domestiques, pourvoient avec leur corps aux besoins de la vie », ne peuvent disposer de la même dignité que l’homme. Cette opposition entre deux types d’activités a marqué les langues européennes, le grec et le latin et, plus tard, le français, l’anglais et l’allemand qui distingue encore, par exemple, le travail du laboureur de celui de l’artisan. 

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C’est l’époque moderne qui a permis de concevoir une catégorie homogène en même temps que la possibilité de l’exercice de la liberté dans la soumission à la nécessité. Dans Les réflexions sur l’éducation, Kant observe que le travail permet de développer les facultés de l’homme et « l’estime raisonnable de soi ». De même que la moralité ne nous offre pas le bonheur mais nous en rend digne, le travail nous permet de mériter le bien-être qu’il peut procurer. Cette théorie s’étend ainsi à toutes les activités et à toutes les sphères de la société jusqu’à la religion, la famille, le droit, ou encore la science et les arts qui ne sont que « des modes particuliers de production ». Elle est reprise au XXème siècle par Marcuse qui définit le travail comme une notion ontologique, c’est-à-dire qui « saisit l’être même de l’existence humaine en tant que tel ». Le travail n’est donc pas le joug de la nécessité supporté par une part de la population mais plutôt « un mouvement de progression et de production permanente de l’existence humaine et de son univers ».

 

Échapper à l’insignifiance

La société moderne et l’économie politique ont pourtant favorisé l’aliénation du travail à travers l’exigence de la productivité et de la consommation, de sorte que ce que les Grecs croyaient laisser aux esclaves, à savoir l’humiliante nécessité vitale, est devenu la réalité de tous. 

Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt observe ce mouvement de réduction du travail à l’utilité et déclare : « Nous avons réussi à niveler toutes les activités humaines pour les réduire au même dénominateur qui est de pourvoir aux nécessités de la vie et de produire de l’abondance. Quoi que nous fassions, nous sommes censés le faire pour gagner notre vie ». Dans un cycle de consommation que les progrès techniques ne cessent d’accélérer, l’homme partage maintenant sa vie entre le travail et le divertissement, qui répond aussi le plus souvent à l’unique nécessité vitale. L’Homme est-il digne de son humanité s’il ne connaît d’autre finalité que celle de sa survie ?

Voilà ce que Castoriadis, philosophe grec contemporain, a nommé “l’insignifiance” ; cette incapacité dans laquelle l’homme se trouve de réaliser pleinement son existence, de développer un rapport au monde qui “signifie” notre humanité. 

Cette possibilité d’un rapport au monde à travers le travail, de même que la disponibilité au temps, n’est pas le privilège de certains, mais la caractéristique profonde de notre humanité. L’homme se distingue de l’animal en ce qu’il est un être de raison mais aussi en ce qu’il souffre d’une distance par rapport à la nature qu’il doit donc s’approprier, comme tout ce qui lui est autre. C’est parce que rien ne lui est acquis que le travail de l’homme est « mouvement de progression et de production » de l’existence humaine.

 

L’œuvre au-delà du travail

Pour parvenir à une conception saine du travail, il faut échapper à la double distinction de “l’animal laborans” et de “l’homo faber”, du travail et de l'œuvre. Si le travail est la satisfaction des besoins vitaux, tandis que l'œuvre, elle, s’apparente à une production plus durable, il faut croire en la possibilité de la réalisation d’une œuvre dans le travail. C’est elle, en effet, qui conditionne notre humanité, qui, selon l’expression d’Arendt, « donne naissance à la familiarité du monde, à ses coutumes, à ses rapports usuels, entre l’homme et les choses aussi bien qu’entre l’homme et les hommes ».

Le travail compris comme "œuvre" possède alors une triple valeur. Celle d’abord de garantir notre identité puisque nous réalisons par lui notre existence à travers notre liberté, nos projets et nos principes, celle, ensuite de nous inscrire dans une société par la production d’une œuvre qui perdure au-delà de notre vie et peut participer à un bien supérieur ou parce qu’elle témoigne simplement de notre appartenance à l’humanité. 

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C’est ce qu’observe Hannah Arendt par rapport au simple travail du cultivateur : « Le travail le plus nécessaire, le plus élémentaire de l’homme semble un parfait exemple de travail se transformant en quelque sorte de lui-même en œuvre. C’est que le travail de la terre, malgré ses liens avec le cycle biologique […] laisse après son activité une certaine production qui s’ajoute de manière durable à l’artifice humain : la même tâche accomplie d’année en année transformera une lande sauvage en terrain cultivé ». 

Le travail détient enfin une valeur spirituelle puisqu’il est aussi, dans le temps, l’occasion de la contemplation. « Lire la nécessité derrière la sensation, lire l’ordre derrière la nécessité, lire Dieu derrière l’ordre », c’est le cœur de l’œuvre immense de Simone Weil, elle qui a choisi de faire l’expérience des usines et de la misère qu’elles peuvent contenir pour forger une réflexion qui articule travail et contemplation dans une simplicité bouleversante.

Cette triple valeur du travail tient à un pacte qui nous dépasse, celui de l’homme et de l’univers, pacte de familiarité auquel nous devons croire pour ne pas désespérer et qu’il nous revient de signifier pour en être digne.

 

 

« Et celui-là qui eut lentement échangé sa vie contre l’ouvrage fait et qui dure plus que la vie, contre le temple qui fait son chemin dans les siècles, celui-là accepte aussi de mourir si ses yeux savent dégager le palais du disparate des matériaux et s’il est ébloui par sa magnificence et désire s’y fondre. Car il est reçu par plus grand que lui et il se donne à son amour ». Saint-Exupéry (Citadelle). 

 

 

Emmanuel Hanappier