Littérature

Saint-Exupéry : artisan du ciel

 

 

Antoine de Saint-Exupéry est un aviateur et un poète. Son métier de pilote et son talent d’écrivain se conjuguent et se confondent dans ses textes marqués par sa philosophie et son amour des Hommes. Comme pilote de guerre ou employé de l’Aéropostale, son travail d’aviateur lui inspire des méditations sur la condition humaine dans un style plein de profonde poésie et de délicate simplicité. 

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L’avion chez Saint-Exupéry est un outil de travail. Un instrument, comme une charrue ou un rabot. On lit ceci à la première page du roman Terre des Hommes (1939) : « Le paysan, dans son labour, arrache peu à peu quelques secrets à la nature, et la vérité qu’il dégage est universelle. De même l’avion, l’outil des lignes aériennes, mêle l’homme à tous les vieux problèmes ». Le pilote est le laboureur du ciel, dans le sillon des lignes. Dans Vol de nuit (1931), le bon pilote sait « parler de son vol comme un forgeron de son enclume. » L’aviateur est un artisan : artisan du ciel, artisan des nuages. Et comme dans l’artisan, il y a un peu d’artiste, dans le pilote, il y a un peu de poète.

 

Le respect du devoir et du travail des hommes

 

Dans Vol de Nuit, la figure du chef est terrible : Rivière est responsable de l’ensemble du réseau que couvre la compagnie Latécoère, future Aéropostale. A la fin de la Grande Guerre, Pierre-Georges Latécoère avait décidé de transformer les machines de guerre en avions de transport et créait une ligne aérienne postale entre la France et l’Amérique du Sud. Les pilotes de la compagnie sont ainsi chargés du courrier des hommes, et ainsi leurs vols tracent-ils des lignes entre les cœurs.

Face aux difficultés auxquelles se heurte la compagnie, et notamment à la terrible concurrence du chemin de fer plus fiable que les avions la nuit, Rivière impose à ses hommes le régime strict de l’excellence. A chaque faux pas, la sanction est implacable. L’auteur pose dans son roman la question de la justice, de l’autorité et de la rigueur. Rivière est tourmenté : il aime profondément ses hommes mais il se refuse à le leur montrer, à les plaindre, à s’attendrir. Il reste fidèle, malgré ses questionnements intérieurs, à cette fermeté inflexible et un peu inhumaine en laquelle il croit : « Ces hommes-là sont heureux, parce qu’ils aiment ce qu’ils font, et ils l’aiment parce que je suis dur. […] Il faut les pousser vers une vie forte. » Cette dureté de Rivière n’empêche pas la profonde admiration et l’estime qu’il porte à ses hommes « qui valent mieux » que lui-même. Aux sentiments faciles qui consolent et qui attendrissent, Rivière préfère la fermeté silencieuse et âpre qui contient le respect du devoir et du travail des hommes. Éternel berger qui fixe les étoiles en attendant ses pilotes, Rivière s’impose sur la terre une dureté égale au combat qu’ils mènent, là-haut, dans le ciel.

 

Une nuit qui unit les hommes

 

Le métier d’aviateur apparaît donc avec tout ce qu’il comporte de risques et d’épreuves. Dans cette optique, le pilote est totalement voué, donné, abandonné à son métier, et sa vie demeure suspendue à l’issue de son vol.

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Et ce qui frappe, au milieu de ce perpétuel danger, de ce risque inlassablement répété, c’est leur merveilleuse camaraderie. Non pas niaise fraternité, ou vague solidarité, mais bien profonde camaraderie : ce lien que tisse le métier partagé, l’épreuve vécue et échangée. Quand il erre dans les couloirs une nuit de veille en attendant le retour d’un équipage et qu’il croise un secrétaire silencieux, penché sur sa machine à écrire, Rivière pense : « Un camarade de combat… Cette veille nous unit. » Formidable nuit que celle qui unit des hommes ! Musiciens d’un même orchestre, ils savent le prix de leur métier, et communient dans une même passion grave et solennelle. 

Leur travail est aussi l’espace du partage d’une expérience tout individuelle, de la transmission d’un savoir éminemment singulier et empirique. Dans Terre des Hommes, Saint-Exupéry raconte la « veillée d’armes » qu’il fait, tout jeune homme, la veille de son premier vol avec le courrier d’Afrique. Comme il ne s’estime pas encore assez prêt, il ressent l’humble besoin de se frotter  aux anciens : « Guillaumet m’avait précédé sur les routes. Guillaumet connaissait les trucs qui livrent les clefs de l’Espagne. Il me fallait être initié par Guillaumet. » Il passe donc la nuit avec son camarade, et penché sur une carte de l’Espagne, sur les indications de Guillaumet, il travaille à se faire de l’Espagne « une amie » : « Je balisais ce fermier, ces trente moutons, ce ruisseau. Je portais, à sa place exacte, cette bergère qu’avaient négligée les géographes. » D’une voix lourde du poids des vols accomplis et des obstacles vaincus, Guillaumet éclaire la pauvre carte d’une lumière de vie.

 

Un devoir plus grand que celui d’aimer

 

Dans Vol de nuit, à l’héroïsme dramatique du pilote Fabien et à l’exigence rude du chef Rivière, Saint-Exupéry oppose la douceur aimante d’une femme, l’épouse de l’aviateur. Quand Fabien disparaît en vol, vaincu par un cyclone, la douleur intérieure de Rivière est accentuée par l’arrivée de la jeune épouse du pilote. Saint-Exupéry a un mot très juste pour exprimer leurs deux réalités qui s’affrontent : il parle de leur vérité. Sa vérité à lui, Rivière, responsable rigoureux d’un réseau tout entier, et sa vérité à elle, l’épouse, avec ses fleurs et sa jeunesse : « Elle révélait aux hommes le monde sacré du bonheur. » Les lignes de Saint-Exupéry sur ce conflit tacite entre Rivière et la jeune femme sonnent douloureusement justes. Justes, comme la revendication de cette femme de son droit au bonheur. Quel travail peut justifier aux yeux d’une épouse la perte de son mari ? Quelle cause plus grande que son amour ? « Rivière eut l’obscur sentiment d’un devoir plus grand que celui d’aimer… » Ces mots de l’auteur, sur les lèvres de Rivière, sont livrés comme un dénouement :  « Nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine… » 

Loin de toute dimension prosaïque ou marchande du métier, Saint-Exupéry présente l’accomplissement du devoir comme un moyen de sauver « quelque chose de plus durable » en l’homme, à savoir sa part de spirituel qui dépasse tout, jusqu’à dépasser l’amour. La même idée le tourmente encore, dans une lettre au Général X en 1944 : « Ah ! Général, il n’y a qu’un seul problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle… »

Ombeline Chabridon