Histoire de l'art

Geritt Dou ou les petites chroniques de ceux qui œuvrent

 

Très décrié entre la fin du XIXème siècle et jusque dans les années 1970 pour sa manière de peindre dite trop froide et trop lisse, sans âme, Geritt Dou sut pourtant exprimer beaucoup de l’intériorité de l’homme à travers ses petits tableaux des travaux quotidiens.

 

Redécouvert et véritablement apprécié à sa juste mesure à la fin du XXème siècle, Geritt Dou est le représentant principal de l’École de Leyden ou des « Fjinschilders », peintres raffinés, dont il fut d’ailleurs le fondateur. 

 

Fils d’un maître verrier, Dou montre très jeune une appétence pour le dessin et la peinture. Son père le place alors dans l’atelier de Rembrandt. Il retiendra surtout de son célèbre professeur le jeu des lumières et des clairs-obscurs, mais très peu de la manière de peindre. Geritt Dou développe en effet un style presque miniaturiste, d’une précision remarquable. Derrière ces résultats si minutieux se cachent des heures de travail, qui feront dire à Dezallier d’Argenville dans son Abrégé sur la vie des peintres qu’il pouvait passer trois heures à reproduire un simple manche à balai.

 

D’abord attiré par le portrait, il se tourne finalement vers la scène de genre, qui connaît alors un vif succès dans les Provinces-Unies. Dans ces régions conquises aux idées du protestantisme, la commande religieuse n’a pas lieu d’être. En revanche, cette société bourgeoise va énormément apprécier les petits tableaux aux tons assez froids et aux scènes paisibles, du plus bel effet dans des intérieurs cossus discrètement dissimulés par de sobres façades. Le XVIIème siècle est en effet le Siècle d’Or pour les Provinces-Unies : ce petit État de 25 000 km2 a su tirer son épingle du jeu grâce à son accès à la mer. Sa flotte sillonne les océans et joue un rôle essentiel dans le commerce maritime de l’époque. 

Dans cette société cultivée, citadine et très prospère, Dou s’applique à représenter ses contemporains dans leurs différents métiers, besognant studieusement. Peintre de marchands, de médecins voire de charlatans, de géographes absorbés par leurs tâches, il est l’un des premiers artistes en Hollande au XVIIème siècle à représenter les activités quotidiennes du bourgeois néerlandais, et se montre novateur en peignant le domaine féminin à l’ouvrage.

 

L’artiste exprime avec simplicité la vie quotidienne, comme s’il en faisait un reportage, commentant l’attitude de ses pairs dans les différents événements de la vie. Mais il ne s’agit pas d’une action purement documentaire de sujets de genre insignifiants, comme on a pu le croire. Tel Vermeer qui, dans La Laitière, reprend les codes allégoriques de l’iconographie de la Tempérance, les maîtres de la peinture fine illustrent derrière ces scènes simples et quotidiennes des réalités bien plus profondes. Et Geritt Dou, bien que tardivement compris, a parfaitement intégré à son œuvre cette illustration de symboles.

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Peintre dans son atelier, vers 1632, Huile sur panneau, 59 x 43,5 cm, Leyde, Musée de Lakenhal

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En témoigne par exemple une représentation d’un peintre œuvrant dans son atelier. Dou y ajoute un fatras d’objets, intégrant en réalité à son tableau une nature morte parfaitement réfléchie. Des objets tels que le globe, le crâne, le luth, le livre et l’épée pendue au mur sont traditionnellement associés à l’idée des Vanitas, rappelant l’aspect éphémère de la vie. C’est ici l’occasion pour le peintre de louer la permanence de l’art et de la science face à la nature fragile et mortelle.

Geritt Dou choisit donc de représenter ceux qui œuvrent, savants, commerçants et servants. En peignant L’astronome, il se réfère à une société qui étudie, à un moment où la grande université de Leyden connaît un renom sans précédent. Ce petit tableau montre un personnage absorbé par la lecture d’un traité, le compas à la main, posé sur le globe céleste, s’apprêtant à calculer la course des étoiles. Cette personnification de la quête de la connaissance, devant son sablier, qui, comme la boussole, était un attribut commun de l’astronome, selon l’iconologie de Ripa, permet à Dou de montrer sa virtuosité via les jeux de lumière tant sur les boucles du personnage que dans le liquide de la bouteille. Le travail des reflets rougeâtres laisse ainsi voir une facture lisse et nette. La présence de la bougie symbolise encore la lumière de la compréhension.

L’astronome à la chandelle, vers 1665, Huile sur toile, 32 x 21,2 cm, J. Paul Getty Museum

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Geritt Dou approfondit à travers la représentation du travail différentes questions morales. En adoptant des constructions picturales à travers le motif de la niche, récurrent dans ses œuvres, il vient signifier immédiatement la question de l’intériorité. Le trompe-l’œil, créant une profondeur de champ, joue sur le passage entre le monde réel et l’artifice de la peinture, permettant de solliciter la participation du spectateur à la scène, conscient de la supercherie.

 

Dans le faux cadre de pierre de La boutique de l’épicier, l’artiste saisit une scène de pesée en pleine action, captant au passage le regard d’une femme au troisième plan sur la droite. Discrètement, le peintre loue les vertus de l’industrie domestique, entre la piété et le devoir, surprenant les personnages avec une douceur soulignée par la délicatesse des traits de son pinceau et l’harmonie de ses couleurs.

La boutique de l’épicier, 1672, Huile sur toile, 41.5 x 32.0 cm, Royal Collection Trust, Buckingham Palace

Ces petites peintures narrent également d’autres combats moraux. Différents éléments de La jeune fille hachant des oignons ramènent ainsi à la perte de l’innocence, telles la cruche renversée et la cage à oiseau vide. Devant l’enfant qui tend candidement l’oignon qu’il vient de peler, rappel du fruit défendu, la jeune fille fixe avec assurance, mais peut-être avec un peu de méfiance, le spectateur en hachant ses oignons, considérés dans l’Antiquité comme aphrodisiaques.

La représentation du travail se fait ainsi le lieu où Dou réussit à montrer quelque chose d’intime, à la fois simple et profond. Loin de toute glorification héroïque du travailleur du début du XXème siècle, ou de la dramatisation des conditions de travail du XIXème siècle, le peintre dresse à travers ces minuscules narrations, douces et joyeuses, une ode aux petits métiers, chargée d’une symbolique lui donnant une dimension supérieure.

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Jeune fille hachant les oignons, 1646, Huile sur bois, 20,8 × 16,9 cm, Royal Collection of the United Kingdom, Londres.

Van Dyck a reproché à Dou de n’avoir su peindre qu’en miniaturiste, incapable de travailler à grande échelle, et donc de mettre en scène de grands concepts.

 

Au contraire, dans ses microcosmes, Dou propose un portrait de l’être humain riche de nuances, et en propose une lecture morale via la foultitude de détails. Le travail devient pour lui l’occasion de parler de l’homme dans toutes ses dimensions, entre quête d’absolu et vie éphémère, piété du travail quotidien et faiblesse de la chair.

 

À l’image de son propre travail, minutieux et appliqué, Dou s’intéresse à une forme de vertu loin de grands coups d’éclats dans ces petites scènes de travail qui renvoient finalement à des thèmes nettement plus profonds.

Lucie Mottet