Histoire

 

Arbeit macht frei

 

 

Si nous en croyons la Bible, Dieu infligea à l’homme, dès les origines, une terrible malédiction : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage » (Genèse, chapitre 3, verset 19). Mais l’homme s’infligea la double peine : outre le fardeau inhérent au travail, il fit de ce dernier un terrain d’âpres luttes idéologiques. 

 

Le rouleau compresseur libéral

 

Le XVIIIème siècle est couramment vu comme étant celui des idées dites nouvelles. La politique, la philosophie, les sciences sont profondément renouvelées à cette époque. Sur le plan économique et donc sur la conception du travail, ce sont les idées libérales anglo-saxonnes qui triomphent dès la fin du siècle mais surtout durant les deux autres qui lui succèdent. « Laisser faire, laisser couler », le fameux mot d’Adam Smith n’est en réalité que ce que retiennent brièvement les élèves d’une doctrine libérale complexe, exposée notamment dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Le monde occidental est très vite séduit par ces théories, notamment le monde de l’industrie. Ce dernier profite de la porte qui lui est ouverte par la déstructuration des sociétés traditionnelles qu’ont provoquée la Révolution et les guerres de l’Empire pour mettre peu à peu au pas le travail. Désormais il ne devra que reposer sur des logiques de productivité, de rentabilité et de gains. À partir de là tout est permis.

Le XIXème siècle et le début du XXème sont ceux de tous les excès concernant les ouvriers :  journée de 13 heures, travail des enfants et des femmes sous-payés, hausse des chantiers à risque comme les mines, etc. Bien entendu la fameuse division du travail, si chère à Adam Smith, est appliquée partout dans le monde. Elle en trouve sa meilleure expression avec la taylorisation d’Henri Ford, plus connue en France sous le nom de « travail à la chaîne ». Les ouvriers sont condamnés à répéter un geste indéfiniment sur une chaîne de montage, afin d’augmenter la productivité des usines. Cette manière de travailler est notamment critiquée au cinéma par Charlot dans Les temps modernes (1936). Néanmoins il n’est évidemment pas le seul à prendre conscience du détriment moral et physique dans lequel le capitalisme a plongé le monde des ouvriers. Dès le XIXème siècle, les institutions ont pris conscience de ce nouveau problème. Bismarck, Napoléon III, Léon XIII dans son encyclique Rerum Novarum (1891), ainsi que quelques capitaines d’industrie tentèrent de mettre un frein aux principaux excès en réglementant le travail. Mais ces excès ne finirent pas moins par provoquer des critiques amères et bien plus radicaux que les autres. Le marxisme et plus tard le communisme se nourrirent de la misère ouvrière, du déchirement de l’exode rural et de la fin de l’artisanat pour prospérer.

La lutte des classes

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Léon XIII, promoteur du catholicisme social

Dans le Manifeste du parti communiste (1848), Karl Marx revisite toute l’Histoire du monde sous le prisme d’un affrontement permanent entre les classes dirigeantes et les classes populaires. Au centre, la question du travail. Ce dernier serait une aliénation dans laquelle sont enfermées les classes laborieuses et dont seule une révolution prolétarienne pourrait les en libérer. Le travail salarié est la marque d’un capitalisme oppresseur qu’il s’agit, dans une société socialiste, de transformer en un travail obligatoire et universel, mais ludique et récréatif : « Pas de jouissance sans travail, pas de travail sans jouissance » écrit Auguste Bebel, président du SPD, dans La femme et le socialisme (1879). Le but poursuivi étant la création d’une société sans classe. Le travail aliénant serait dépassé pour atteindre un travail libre où la technologie et l’effort commun pour une production raisonnée (et donc non capitaliste) laisseraient le choix aux ouvriers d’employer leur journée comme ils l’entendraient, avec un repos journalier grandissant. Auguste Bebel, en se référant aux technologies de son époque, prévoyait des journées d’une demi-heure. C’est dans cette société que la célèbre phrase « Arbeit macht frei » (Heinreich Beta) doit devenir une réalité. Les tentatives d’instauration de telles sociétés n’ont abouti qu’à une précarisation plus intense des ouvriers et une dégradation des conditions de travail au profit d’une poignée d’apparatchiks.

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Le Capitalisme détruit - Le Socialisme construit

Petrits'ky Anatoli (1895-1964)

Les applications de société communiste ont été dénoncées brillamment en 1945 par Georges Orwell dans La Ferme des animaux. Les excès répondant aux excès, le capitalisme libéral répondit peu à peu à l’attente marxo-léniniste d’une libération du travail par la technologie, mais à sa manière. En effet, la mécanisation puis la robotisation et la délocalisation de l’industrie ont mis et mettent encore à la porte des milliers d’ouvriers. Les communistes ne voulaient plus de salariés : ils ont des chômeurs. Le grand capital gagne toujours.

 

Une troisième voie possible ?

 

Entre l’enclume et le marteau, le travail est déprécié quoi qu’il arrive. La puissance des idéologies qui s’en sont emparées empêche toute réflexion sur le sujet. L’histoire du travail semble déchirée par une vision binaire entre libéralisme économique et marxisme. Le corporatisme propose un tout autre modèle. Répugnant à séparer les hommes selon leur rang social ou leur fonction au sein des métiers, le corporatisme a pour ambition de rassembler maîtres et ouvriers au sein d’une même profession. À cheval entre les deux idéologies précédentes, cette conception renvoie dos à dos la lutte des classes et l’exploitation ouvrière, le collectivisme et l’individualisme. Les corporations, telles que nous pouvons les connaître, naissent véritablement à la fin du XIIème siècle, même si nous pouvons leur trouver des origines plus lointaines, dans la Rome antique par exemple. Ces unions professionnelles, d’abord nées spontanément, sont ensuite reconnues et encadrées par les pouvoirs princiers ou municipaux. Elles ont pour but de défendre leurs intérêts (en luttant contre la concurrence frauduleuse par exemple), d’accroître la solidarité entre les membres d’une même corporation (caisse d’aides) et enfin de se mettre au service du reste de la société par la quantité et la qualité du travail produit. Une réglementation très stricte du travail couronne de manière classique les statuts des corporations. Cette sévérité est grandement critiquée par les libéraux du XVIIIème, la considérant comme un frein à la production et à la libre concurrence. Toutefois, le modèle corporatiste de la société d’Ancien Régime n’a en rien un caractère obligatoire : les professions libres ont aussi cours. 

Cette conception modérée du monde du travail est balayée par la loi Le Chapelier (14 juin 1791) qui entérine la détestation des corps intermédiaires par la Révolution et le triomphe des idées libérales dans l’économie : « Il n’y a plus de corporations dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général ». Désormais, l’idée corporatiste est assimilée à la pensée réactionnaire et est évacuée du débat. Au XIXème siècle, devant la souffrance des ouvriers français, le duc de Bordeaux, mieux connu sous son titre de comte de Chambord, proposa de repenser le monde du travail selon un modèle corporatiste, notamment dans sa fameuse Lettre sur les ouvriers (20 avril 1865). Sa pensée, longue et élaborée, fut à l’origine du renouveau du catholicisme social dont Albert de Mun et René de la Tour du Pin furent les champions. Bismarck ne dit-il pas qu’« il n’y a que moi et le comte de Chambord qui possédions la question sociale » ? Les travaux du duc de Bordeaux sont sans doute à redécouvrir dans un monde capitaliste à bout de souffle et comme alternative à un communisme chimérique.

Hervé de Valous

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Buste du comte de Chambord, Tenerani Pietro (1789- 1869). Le grand promoteur du corporatisme moderne