Littérature

Sylvain Tesson et les merveilles du temps suspendu

 

 

Sylvain Tesson n’est peut-être pas religieux, mais il est certainement contemplatif. Son livre La panthère des neiges est un merveilleux antidote à notre culture de l’accéléré. Prix Renaudot 2019, son livre est un grand succès. Servi à point, semble-t-il, à l’aube des réclusions de 2020. A l’heure où la vie reprend, j’ai bien envie de me pencher sur cette douce apologie de l’attente, sur ce poème à la gloire du temps suspendu.

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Sylvain Tesson retrace dans son livre le voyage qu’il a accompli en 2018 et 2019 dans les montagnes du Tibet, pour suivre le prodigieux photographe animalier Vincent Munier, à l’affût d’une mystérieuse panthère des neiges qu’il cherche à capturer dans son boîtier. Dès l’avant-propos, Tesson met en garde son lecteur : « On avait des chances de rentrer bredouilles. Cette acceptation de l’incertitude me paraissait très noble – par là même antimoderne. » Cela sonnait comme une devise à la Cyrano, et j’ai tourné les pages.

A l’école de l’affût

Le livre de Tesson est un défi. Tesson le voyageur, l’éternel nomade, fait l’apprentissage de l’immobilité. Son livre est le fruit d’une féconde fixité. L’auteur raconte l’attente inlassable, à des milliers de mètres d’altitude, d’une panthère. Cette attente a quelque chose d’absurde, au début. Tesson le reconnaît lui-même : affronter les conditions extrêmes pour un résultat plus qu’incertain, cela avait quelque chose d’insensé. Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès… Et d’ailleurs, la récompense est inattendue : au-delà de la panthère tant espérée, Tesson fait une découverte. Celle de l’éclat merveilleux du silence, du charme dans le vide lourd d’absence, de la splendeur d’un horizon chargé d’immobilité. C’est l’école fructueuse de l’humilité et de l’observation - « l’affût est une foi modeste » - qu’il se promet d’observer, encore, à son retour : « Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. »

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La panthère, absente et féroce, est au cœur du livre. Mieux : elle est l’âme du récit. Les hommes, au cœur du vide, sont pleins d’elle. On l’attend, on se brûle les yeux à scruter son absence. Pour Munier, le photographe, la panthère est l’objet de sa quête et le sujet de son art. Pour Tesson, l’observateur, elle est l’incarnation d’une poursuite plus intime : celle, sentimentale, du souvenir d’une femme aimée. « J’offrirai chacune de mes rencontres à son souvenir défait… » Entre les lignes de La panthère des neiges, Tesson ouvre son cœur en scrutant l’espace. 

© Vincent Munier

Nature et métaphysique

C’est fabuleux, le silence. Et surtout le silence du monde sauvage. Il est le témoin mystérieux d’un monde intraitable et étranger. A son contact, Tesson est porté à méditer. L’altitude, qui isole, et la neige, qui ensevelit, concourent à forger un cadre propice à la contemplation. Et la longue attente de l’apparition de la bête dans l’objectif, « cela laissait du temps pour la métaphysique ». Le Tibet lui-même est un univers d’exception. Il a ceci de fabuleux qu’il porte en lui un peuple, une histoire, des traditions et une pensée : la civilisation chinoise. Tesson est saisi par une spiritualité intrinsèque à la terre. Le Tao est le nom que l’auteur donne à un lac tibétain, mais il est aussi un concept fondamental de la philosophie chinoise, désignant le principe vital de l’univers, la force fondamentale des choses et l’essence du réel. Il est la notion originelle du taoïsme. Tesson parvient à rendre compte de la puissance, de la sérénité, de la poésie et du mystère de la philosophie chinoise. « Le Tao reposait, lac sans ride. De sa placidité, naissait l’enseignement. » Face à cette doctrine qui le dépasse et le fascine, Tesson parle d’un « hermétisme narcotique » : « Le Tao comme la fumée du havane dessine des énigmes douces. »

Dans ce cadre recueilli, la panthère apparaît toute spirituelle et profondément symbolique. Le chapitre qui accueille son arrivée s’intitule L’apparition. Et en effet, elle est merveilleuse. Sous la plume de Tesson, comme dans le boîtier de Munier, le temps s’arrête et la panthère est saisie, altière, majestueuse, impériale. Aux yeux des hommes fascinés, enfin récompensés, elle incarne aussi le lien ineffable qui unit l’Homme à la Nature. Lien d’émerveillement, de respect, de crainte, aussi. Tout, dans la bête magnifique, est symbole : « Elle portait l’héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. […] Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s’était vêtue avec la Terre. » Elle est simplement sublime.

 

Surprendre l’instantané

La notion de ce temps suspendu dans La panthère des neiges apparaît symptomatiquement liée au grand art de la photographie. Si vous aimez la photographie (et même si vous n’aimez pas d’ailleurs), prenez le temps de visionner le fascinant documentaire sur YouTube intitulé « L’extraordinaire photographe animalier Vincent Munier. » Les photographies de Munier sont à la hauteur des lignes de Tesson : envoûtantes. Le récit de Sylvain Tesson articule de manière saisissante la lenteur de l'affût et l’instantanéité du cliché. L’une engendre - et mérite - l’autre. 

Tesson émaille son récit de très belles lignes sur l’art de la photographie. A propos de son ami Munier, dont on suit le travail au plus près, il indique : « Munier considérait la nature en artiste ». Il oppose l’art de son ami au travail des scientifiques, qui eux, mettent « le réel en équation ». Il ajoute : « Munier rendait ses devoirs à la splendeur et à elle seule. » Au-delà de l’esthétisme, c’est une sacralité puissante qui émane des photographies de Munier. Car ce qui frappe, dans l’œuvre de Tesson comme dans celle de Munier, c’est la proximité du sublime : le rêve définitivement saisi, le mystère enfin rendu accessible. Intemporel, l'absolu est dévoilé dans toute sa majesté. 

C’est donc en une symphonie silencieuse du sublime, depuis les monts ancestraux du Tibet jusqu’à la perfection visuelle des clichés de Vincent Munier, que Sylvain Tesson nous introduit aux noces rendues possibles entre Nature et Modernité, et qu’il éclaire d’un jour nouveau la vertu d’immobilité.

Ombeline Chabridon