Histoire

La grande horloge de l'Histoire 

 

 

Le temps est une donnée fondamentale en histoire. L’importance de la chronologie, c'est-à-dire de la succession des événements dans le temps, en est l’illustration la plus parfaite. Les historiens considèrent même qu’elle est la base de l’étude historique structurée. 

 

 

Entre mars et mai 2020, la grande horloge de l’histoire s’est arrêtée à l’échelle de l’humanité. Pendant des dizaines de jours, l’événement majeur du quotidien a été réduit à un non événement. Les gouvernements du monde entier, puissants ou faibles, prirent conscience que le temps leur était compté. Le Temps a donc finalement été l'enjeu majeur de ces confinements : on a enfermé la société pour laisser le temps aux hôpitaux de s'organiser, pour donner du temps aux laboratoires pour trouver un vaccin, pour inscrire dans le temps à venir la vie des plus fragiles, (et pour promettre à la jeunesse des temps meilleurs). Les chefs d’État, les uns après les autres, ont demandé à leurs populations de tenir dans le temps. À la surprise générale, les peuples ont accepté durant plus d’un an de donner librement quelques onces du contenu de leur précieux sablier. Aujourd’hui ces peuples demandent qu’on leur rende des comptes : qu’avez-vous fait du temps sacrifié sur les autels des confinements et des couvre-feux ? Le bien le plus précieux de l’humanité a été gaspillé une année entière pour des résultats plus que timorés. La mondialisation, les technologies et le numérique avaient fait oublier à l’humanité la rareté et donc la valeur du temps. Maintenant, c’est sur toutes les bouches : il faut rattraper le temps perdu. Mais « It’s Too Late », dit la chanson de Carole King.

Le domaine des puissants

Rien de nouveau sous le soleil. Le temps a toujours été un enjeu particulièrement âpre pour les puissants de la terre. Cela n’est pas pour rien que nous avons pris l’habitude de dire d’une grande personnalité qu’elle est le « maître des horloges ». En Occident, incontestablement, une puissance a su régler et donc discipliner mieux que quiconque le temps des sociétés : l’Église. À partir du moment où cette dernière s’implanta de manière durable dans le paysage européen, elle se mit à contrôler la vie des individus en particulier, et le rythme des sociétés en général. Certains historiens voient dans les sept sacrements de l’Église catholique des « rites de passage ». Ainsi le baptême, sacrement donné depuis le Haut Moyen Âge aux nourrissons (pédobaptisme), est le rite d’entrée par excellence dans la communauté chrétienne. Dans des sociétés intégralement arrimées à la Foi catholique, il assure une intégration totale au sein de ces dernières et c’est d’ailleurs à ce moment que le nouveau venu sort de son anonymat et prend un prénom. À l’autre bout de la chaîne, l’Extrême Onction et la cérémonie de l’enterrement accompagnent l’individu dans son départ physique de la communauté et le préparent en même temps à son entrée dans un autre espace-temps : l’éternité. Ce que l’Église définit volontiers comme ce qui est « hors du temps ». Ces rites de passage qui rythment les temps de la vie des individus sont absolument fondamentaux jusqu’au XIXème siècle. Ils s’appliquent régulièrement, à chaque génération, sur chaque individu, à la manière de l’aiguille d’une grande horloge qui marquerait les grandes heures de la vie. En être privé fait de vous un marginal dont l’avenir dans l’au-delà est plus qu’incertain.

De manière plus générale, l’Église exerce, avec une grande subtilité, un contrôle quasiment inégalé sur les sociétés dans leur ensemble. N’avons-nous pas en tête L’Angélus de Millet ? Les cloches des églises sont en effet l’incarnation de cette maîtrise du temps. Elles annoncent le temps du réveil, de la prière, des offices, des fêtes et des deuils. Les communautés villageoises vivent au rythme du temps imposé par les clochers. À des époques où les montres n’existaient pas ou très peu, les églises et leurs cloches sont en réalité les seuls marqueur du temps qui passe, et nous en saisissons alors tout le poids. Si l’activité journalière dépend du tintement canonial, l’année, elle, se déroule en fonction du calendrier liturgique. Les dimanches et autres fêtes d’obligation ainsi que les temps de pénitence et de réjouissance bercent l’Europe jusqu’à la fin de l’époque moderne. Les Révolutionnaires puis les Marxistes ont longtemps fustigé ce contrôle jugé oppressif des sociétés. Pourtant grâce à ce calendrier, les travailleurs jouissaient de près d’une journée sur trois de fêtes fériées. Une logique éloignée de l’exploitation capitaliste de l’époque contemporaine qui a profité de la suppression du calendrier religieux pour mettre les populations au rythme d’une nouvelle horloge : la sonnerie des usines.

Le temps des historiens 

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L’Angélus, Jean-François Millet (1814-1875)

Si le temps est un enjeu pour les acteurs de l’Histoire, il est aussi un enjeu pour les historiens eux-mêmes. C’est Fernand Braudel, connu pour son Histoire de la Méditerranée, qui, le premier, remit à l’honneur l’importance de l’étude du temps dans l’historiographie. C’est dans un article intitulé « La Longue Durée» qu’il différencie l’histoire événementielle, celle du temps immédiat et très bref, de l’histoire conjoncturelle que nous pouvons retrouver dans les histoires économiques et sociales, et enfin de l’histoire immobile : celle de la très longue durée à partir d’espaces géographiques. Braudel en parle lui-même comme d’une « une histoire lente à couler, à se transformer, faite souvent de retours insistants, de cycles sans cesse recommencés » (F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949). Cette façon tripartite de considérer le temps pour comprendre l’histoire des sociétés et des civilisations rompt totalement avec notre logique de l’instantanéité. Alors que raisonner sur quelques dizaines d’années nous paraît être souvent le bout du monde pour tenter de comprendre les problèmes et les atouts de nos sociétés actuelles, les historiens, du moins les héritiers de Fernand Braudel, raisonnent sur des siècles entiers. La profondeur de la réflexion n’est pas la même. 

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Hélas, le temps long n’est plus à la mode en Histoire. Les historiens et certains professeurs se battent pied à pied pour que l’étude chronologique reste la norme au collège et au lycée. Elle est à la base de toute pensée censée et crédible. Nous opposons traditionnellement l’histoire chronologique à l’histoire thématique. En réalité les deux devraient s’unir harmonieusement à condition de les remettre dans l’ordre. La chronologie, cette grande marmite de dates, d’événements et de chiffres peu digestes de prime abord, permet en effet de jalonner un récit par de grands moments, de grands hommes et de grandes périodes qui donnent une cohérence à l’enchaînement des faits. Car comment comprendre ou expliquer la Seconde Guerre mondiale sans les dates de la Grande Guerre (1914-1918), de la crise financière (1929), de l’arrivée des nazis au pouvoir (1933) ou encore des accords de Munich (1938) ? La chronologie est au service de logiques thématiques. L’absence de conscience et de connaissances chronologiques mènent insensiblement à l’anachronisme. Ce n’est pas un hasard si les étudiants en Histoire se retrouvent avec des listes interminables de dates, de règnes et d’évènements, fournies avec largesse par leurs maîtres qui s’effraient du niveau de connaissances historiques avec lequel ils retrouvent ces jeunes gens au sortir du bac. Quelque douze ans de scolarité à rattraper en trois années de licence afin d’ingérer avec intelligence les programmes thématiques des universités. Le temps, et qui plus est le temps long, au service de la réflexion : pour la génération de l’instantané, c’est à n’y rien comprendre !

Hervé de Valous