Un coup d'œil sur l'actualité

 

Élections, page à cons ?

La démocratie, c’est le pouvoir du peuple. C’est dans le nom, donc ça doit forcément être vrai. Malheureusement, il ne suffit pas de proclamer que le peuple a le pouvoir pour que ce soit le cas. Encore faut-il que le peuple soit capable de puissance, d’action. Il faut aussi que le peuple veuille exercer son pouvoir.

La tendance actuelle semble indiquer que le peuple fuit son pouvoir. Même pour les élections présidentielles, pourtant les plus importantes, une bonne partie du peuple français ne compte même pas se déplacer. D’après les derniers sondages, seuls 67% des sondés se disent « certains » d’aller voter le dimanche 10 avril. L’abstention monterait alors à 33%, dépassant largement le record en place de 28% pour le second tour de 2002.

Bien sûr, il faut relativiser ces chiffres. A vingt jours du premier tour en 2017, l’Ifop donnait 35% d’abstentionnistes, mais seuls 22% ne se sont finalement pas déplacés pour voter. Mais cette élection devrait assez peu mobiliser, tant son issue est certaine. Emmanuel Macron va remporter le premier tour avec le score que fera son opposant au second. Ajoutons à cela une campagne des plus inintéressantes, dominée par l’actualité ukrainienne, sans véritables débats, avec un favori qui ne prend même pas la peine de rentrer dans la bataille électorale.

ACTU Bureau de vote vide à Strasbourg, quelques jours avant le second tour du 28 juin 2020

Bureau de vote vide à Strasbourg, quelques jours avant le second tour du 28 juin 2020 © AFP

Le système électoral en soins palliatifs​

Face à ce théâtre électoral, le peuple voit donc difficilement le pouvoir que pourrait avoir son vote. Les classes populaires semblent particulièrement peu intéressées, et l’abstention devrait monter à 42% et 43% chez les agriculteurs et les ouvriers. A l’opposé, les CSP+ et les seniors, deux électorats assez largement acquis au macronisme, devraient comme d’habitude se déplacer aux urnes. Ce qui permettra au président réélu à l’africaine de se targuer d’une « légitimité populaire » les cinq prochaines années. Un argument dont il aura probablement besoin pour se justifier face à une contestation sociale prévisible. Les futurs manifestants contre le recul de l’âge de la retraite, la conditionnalité du RSA ou encore la baisse des allocations chômage seront rapidement dépeints comme minoritaires et illégitimes face à un président choisi par le peuple. 

 

Ces prévisions peu engageantes ont de quoi dégoûter du pouvoir politique traditionnel, et expliquent donc pourquoi certains se tournent vers d’autres moyens d’exercer leur pouvoir.  Pour aussi ridicule qu’ait pu être la déclaration de Benoît Hamon annonçant son retrait de la vie politique le 9 septembre 2021, elle pose un questionnement intéressant. En effet, que le spécialiste de la haute gastronomie anatolienne cherche à justifier par d’autres raisons son retrait de la vie politique, afin de faire oublier ses 6% à la présidentielle en 2017 et l’échec de son mouvement Génération.s, est tout aussi ridicule que prévisible. Son « C’est pas le quartier qui me quitte, c’est moi j’quitte le quartier » n’est pas très crédible. Mais il n’en reste pas moins que son constat de l’inefficacité du politique, du grippement de l’appareil démocratique est à prendre en compte. Il déclare ainsi « si on prend le féminisme, le mouvement #metoo a eu beaucoup plus d’impact sur le comportement des hommes et les lois que vingt ans d’action institutionnelle classique. Sur le climat, la mobilisation citoyenne a eu beaucoup plus d’impact sur l’appui des rapports du GIEC que la totalité des ministres de l’écologie réunis ». Le peuple, voyant son pouvoir castré dans le système politique traditionnel, aurait alors intérêt à se tourner vers d’autres modes d’actions pour se faire entendre.

Les faits donnent plus ou moins raison à cette analyse.

 

Un sursaut populaire inégal

 

D’un côté, réinventer les canaux de la politique et passer outre les systèmes de partis traditionnels ne portent pas toujours ses fruits. La Primaire Populaire qui se donnait pour objectif de dépasser l’immobilisme et la division des partis traditionnels de gauche n’aura finalement qu’abouti à ajouter à sa division, en y ajoutant une candidate aussi inaudible qu’inutile, et qui finira par se retirer deux mois après son annonce de candidature. Bien loin d’être l’occasion d’un rassemblement du peuple de gauche, qui aurait tordu le coup au système des partis pour faire entendre un front commun, cette primaire autoproclamée « populaire » aura été le dernier caprice du socialisme bourgeois parisien. 

 

Les exemples sont plus faciles à trouver si l’on sort de l’acception marxisante du mot peuple. Le peuple ukrainien est ainsi un exemple de peuple qui utilise son pouvoir. En 2014, sur la place Maidan, il s’est mobilisé contre un gouvernement corrompu et trop accommodant envers la Russie. Au prix de 82 victimes, le peuple ukrainien a obtenu la fuite du président Ianoukovytch. Dans la guerre du Donbass qui a suivi, le peuple ukrainien a préféré se structurer en bataillons de volontaires, indépendants du pouvoir de Kiev et de l’armée ukrainienne, comme le bataillon Azov. Les structures officielles étant alors vues comme trop vieilles, trop corrompues voire trop russes. A l’époque où certains militaires voyaient l’utilisation de la langue ukrainienne comme un signe ultranationaliste, les combattants populaires ont préféré créer leurs propres structures. Dans la guerre qui fait rage depuis février, le peuple est là encore pleinement mobilisé. L’état-major ukrainien estime ainsi que 70% des hommes ukrainiens ont contacté un centre de recrutement. Que ce soit par l’engagement dans l’armée officielle, dans les bataillons de la défense territoriale, ou par des actions volontaires non encadrées, le peuple ukrainien exerce pleinement son pouvoir de résistance.

Si l’on élargit notre définition aux peuples au sein des peuples, alors les événements récents en Corse sont aussi un bon exemple. Après l’annonce de l’agression d’Yvan Colonna le 2 mars par un codétenu, les mouvements autonomistes et indépendantistes, se réclamant représentants du peuple corse, ont obtenu en deux semaines de manifestations et d’affrontements plus que ce que Gilles Simeoni avait obtenu par la voie traditionnelle en cinq ans. En déclarant le 16 mars dans Corse Matin que le gouvernement était prêt à « aller jusqu’à l’autonomie », Gérald Darmanin entérine ici l’idée que le peuple ne doit plus passer par les urnes pour être entendu, mais par la rue.

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Manifestations en corse, crédit photo AFP

Le pouvoir du peuple ou le pouvoir des fragmentés

 

Au-delà des éventuelles limites de la notion de peuple, il ressort surtout de ce rapide coup d’œil sur l’actualité que le pouvoir traditionnel du peuple, par le levier des élections, séduit de moins en moins dans un système politique grippé, jouant une comédie toujours moins convaincante. Apparaît donc la tentation d’actions autonomes, hors les murs, sortant des cadres traditionnels. Ce développement d’initiatives indépendantes peut être encourageant, car il montre que le peuple n’est pas totalement apathique. Mais cette double tendance à la délégitimation du politique et le développement du para-politique n’est pas à applaudir, car elle pose les bases d’une société plus fragmentée, où le changement vient de petits groupes indépendants, sans contrôle ni légitimité populaire. Bien loin de donner le pouvoir au peuple, cela renforcerait le pouvoir des élites et des minorités structurées. 

 

Si l’on veut éviter cette fragmentation du peuple, il faut donc trouver un moyen de le faire retourner dans les urnes. Mais cela paraît de moins en moins réaliste. Prenant acte du désintérêt des Français pour la campagne, TF1 a annoncé qu’ils ne diffuseront pas de soirée électorale en prime-time le dimanche du premier tour, pour diffuser à la place le film Les Visiteurs. Pour sa dernière diffusion en avril 2020, le film avait réuni huit millions de téléspectateurs, contre six millions pour la soirée électorale du premier tour de 2017. Le pouvoir, cela nécessite avant tout de vouloir l’exercer.

Alain d’Yrland de Bazoges