Histoire de l'art

Une image pour séduire

A partir de l’instauration du suffrage universel en 1848 qui multiplie par quarante le nombre d’électeurs, la vie politique française prend un tour nouveau : chaque citoyen se voit désormais investi du pouvoir et du devoir de choisir. Le développement des techniques électorales, étudiées par Zvonimir Novak dans Le grand cirque électoral, est alors aussi fulgurant que spectaculaire : affiches, tracts, cartes, objets, tout est bon pour se faire connaître, et les candidats se mettent en scène à travers tous les supports possibles de la communication.

Avant l’arrivée de la propagande électorale de masse du début du XXème siècle, la population connaît rarement les visages des candidats, et seuls quelques ténors de la scène politique ont l’honneur de voir figurer leur portrait dans des journaux illustrés comme Le Petit Parisien ou L’illustration. Pendant les élections, en effet, seul le nom du candidat apparaît en lettres grasses sur des placards électoraux : ce sont des affiches de grandes dimensions, imprimées en format dit colombier (80x60cm) dont les couleurs vives attirent immanquablement le regard. C’est avec la popularisation de la photographie à la fin du XIXème que les candidats impriment leur visage dans l’esprit du peuple souverain, après que Hippolyte Marioni eut inauguré cette pratique en 1871.

Jouer avec le langage corporel

Dans un souci d’efficacité, la posture des candidats est soigneusement étudiée sur les affiches de campagne pour incarner le programme politique proposé, et conforter l’électeur dans son choix. A l’origine, les candidats vont jouer la domination : bras croisés, regard droit et ferme, ils ne cherchent pas à plaire mais à montrer leur supériorité. C’est après la Seconde Guerre mondiale qu’une évolution apparaît dans l’attitude des candidats affichés qui cherchent désormais à séduire, quand le vote des femmes (1944) et l’arrivée du marketing politique des Etats-Unis avec la loi du sourire inaugurée par Dwight Eisenhower puis JF Kennedy révolutionnent les vieilles ficelles électorales. Dans l’Hexagone, c’est Jean Lecanuet (candidat à l’élection présidentielle de 1965) qui bouleversera la mise en scène électorale pour consacrer l’ère de l’image et de la communication politique. Puis le sourire va engendrer la décontraction.

HDA 1ère partie. Affiche de campagne de Jacques Chirac pour les législatives et régionales

Affiche de campagne de Jacques Chirac pour les législatives et régionales de 1986

L’affiche de campagne de Jacques Chirac lors des élections législatives et régionales de 1986 est à ce titre emblématique : entouré de jeunes dirigeants du RPR, Chirac brise les conventions : sourires éclatants, accolades amicales et cravates emportées par le vent, il met en avant sa jeunesse et son dynamisme en délaissant la veste, ringardisant les affiches d’un Mitterrand à l’âge vénérable.

L’abandon de la cravate est un autre cap visant à casser définitivement la barrière sociale qui sépare l’homme politique de l’électeur. Le changement ne vient pas de la gauche mais de la droite libérale avide de modernité : Valéry Giscard d’Estaing est le premier homme politique à se présenter aux législatives de 1986 sur ses affiches électorales le col de chemise ouvert. L’abandon du nœud de cravate, en tant que représentation du carcan de la bureaucratie, est un symbole parlant. Et de plus en plus de candidats vont désormais se présenter « dans leur jus », ne semblant plus considérer la politique comme un sacerdoce ni même comme une fonction supérieure.

Le goût du déguisement et des accessoires

 

Entre la Belle-Epoque et le début des années 1930, les candidats portent une attention particulière à leur vêtement, permettant d’exhiber une position sociale précise. Ainsi l’uniforme, la tenue de l’homme de loi ou la soutane de l’ecclésiastique sont instrumentalisés sans hésitation. Le lieutenant-colonel de Puineuf, dragon, est élu député en 1914 ; après l’épisode de la guerre, il réintègre les bancs de l’Assemblée nationale en 1917, et auréolé par ses actes de bravoure, il se représente aux élections de 1919 arborant des médailles chèrement acquises (notamment la Légion d’Honneur), et est élu. De façon similaire, Robert Fournier-Sarlovèze pose en cavalier, cravache à la main ; il a en effet remporté la médaille de bronze de polo aux Jeux olympiques d’été 1900 et utilise avec succès ses exploits sportifs comme faire-valoir électoral à Compiègne et dans l’Oise.

Avec l’arrivée massive des écrans il faut trouver des moyens de se différencier et ainsi de se faire remarquer, notamment par des accessoires à la mode ou significatifs de convictions politiques. On pense ainsi à la pochette très vieille France du veston de Jean-Marie Le Pen, aux lunettes vertes d’Eva Joly, ou encore à la cravate rouge de Jean-Luc Mélenchon.

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Robert Fournier Sarlovèze

La tentation publicitaire

 

Progressivement, avec l’importance sans cesse croissante de la communication électorale, l’individu ne s’attache plus à un programme mais à des impressions ; c’est le début du marketing politique désidéologisé qui instrumentalise particulièrement paysages et références culturelles. Œuvre majeure de publicité électorale dénuée de convictions, l’affiche de Jacques Séguéla intitulée La force tranquille montre Mitterrand posant sur ses terres de la Nièvre ; on distingue à l’arrière-plan un paysage de la France éternelle, avec son village et son clocher sans croix, gommée pour ne pas froisser les susceptibilités laïques, se dégageant sur un ciel aux couleurs de la République française.

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HDA, 2è§, 3ème partie. Michel Dupart, élections cantonales de Poissy-Sud, 2011 .jpg
HDA, 2ème§, 3ème partie. Marie-Hélène Loiseau, élections municipales de Villeneuve-sur-Lot

Michel Dupart, élections cantonales de Poissy-Sud, 2011

Marie-Hélène Loiseau, élections municipales de Villeneuve-sur-Lot, 2014

La force tranquille, François Mitterrand, 1981

Parfois les techniques électorales vont jusqu’à mettre en scène les candidats dans des jeux de rôle ostensibles où élections et pop culture se confondent. Des candidats jouent ainsi les apprentis super-héros comme Michel Dupart, tête d’affiche qui associe les élections cantonales de Poissy-Sud de 2011 à des scènes de Matrix ou de X-Men : la prise de vue en triangle, la dramatisation du décor par des contrastes forts et des couleurs électriques, sont autant de signes qui ne trompent pas. On peut aussi évoquer l’affiche de Marie-Hélène Loiseau candidate aux municipales de Villeneuve-sur-Lot en 2014, parodie de la célèbre pochette de l’album Abbey Road des Beatles : se voulant moderne et audacieuse, la candidate choisit d’orienter ses pas vers la gauche (et non vers la droite comme les Beatles), mais ici le ridicule tue le message politique, aussi faible qu’il était.

Banalisant ce moment sacré de la vie de la cité, ces procédés en viennent à mélanger bataille électorale et produits de consommation courante, et ce au sens propre du terme : au premier tour des primaires de la droite en 2016, au magasin Carrefour de Condé-sur-Sarthe, Nicolas Sarkozy vendit des livres en provoquant des émeutes de consommateurs venus voir la vedette. Emmanuel Macron, lui, participa au débat public en dédicaçant ses livres à tour de bras, entre les rayonnages de barils de lessive et les produits soldés, au centre commercial Les Atlantes à Saint-Pierre-des-Corps en février 2017. Et on peut légitimement penser que le spectacle médiatique infantilisant que sont devenues les élections est très probablement en partie responsable de la montée régulière de l’abstention et du désintérêt généralisé des Français pour la politique.

 

 

Anne Hédé-Haüy