Littérature

Le silence est d’or

 

Pour parler d’Amour, j’ai choisi de réunir trois messieurs. Le premier écrivait en 1897, le second en 1942, et le troisième en 1990. Ils s’appellent Edmond, Jean, et Alexandre. Un petit demi-siècle les sépare chacun, mais s’ils s’étaient rencontrés, je suis sûre qu’ils se seraient bien entendus.

Ils ont l’amour chevillé au cœur. Ils en ont une idée haute comme un étendard, brillante comme une étoile, dressée comme une figure de proue. Ils ont voulu écrire l’amour, le représenter vibrant, douloureux, passionné… mais surtout silencieux. Laissez-moi vous parler de leurs héros : trois amants restés muets, trois amants au cœur grand comme leur idéal et à « l’âme lourde encor d’amour inexprimée ».

Aimer avec son âme

Cyrano est laid, mais il a l’âme du poète et le cœur du chevalier. Comme il n’ose pas déclarer son amour à Roxane, il épanche son cœur par les lèvres de Christian, très épris lui aussi de la belle, et il se décharge des mots qui lui brûlent la poitrine. Acmé de la « généreuse imposture », cette fameuse scène du balcon, chef-d’œuvre des mots d’amour : de l’amant, Christian est la figure, et Cyrano, la voix et l’âme. Roxane s’éprend passionnément de Christian dont elle croit qu’il possède l’esprit qui la charme. Quand Christian est emporté par une blessure mortelle, Cyrano est encore là, dans l’ombre, à consoler Roxane. Aux lamentations de l’amante qui pleure « l’être exquis, le poète inouï, l’esprit sublime, le cœur profond, l’âme magnifique et charmante », Cyrano répond des « Oui, Roxane », qui sonnent tristement juste.

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Les dernières scènes de l’œuvre sont d’une rare intensité dramatique. Elles rendent enfin justice à l’amour de Cyrano, parvenu au seuil de la mort. Pour la première fois, celui-ci laisse entendre à Roxane, tout simplement, tout doucement, que c’était lui, l’auteur des mots, des lettres, des poèmes qui reflétaient cette âme qu’elle chérissait tant. Roxane comprend, et s’exclame : « La voix dans la nuit, c’était vous ! […] L’âme, c’était la vôtre ! ». Et ces deux vers de Cyrano de résumer tout son héroïsme, évoquant la scène du balcon : « Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire, D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! »

Comment comprendre Cyrano ? Quelle est cette grandeur qui lui fait dire : « Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! non ! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! » Le mot est murmuré au tomber du rideau, envoyé comme une maxime et comme un testament : « Mon panache. » Merci, Monsieur Rostand, pour l’âme de Cyrano.

Aimer son pays

 

Jean Bruller (alias Vercors) est l’auteur de l’œuvre Le silence de la mer. La nouvelle s’étend sur une trentaine de pages, et le silence occupe tout l’espace, par sa densité et sa force dramatique. Vercors raconte l’histoire d’un vieil homme et de sa nièce qui se voient contraints d’héberger un officier allemand sous l’Occupation. L’oncle et sa nièce choisissent de manifester leur résistance à l’ennemi par un silence invincible. Chaque soir, l’officier, aimable, courtois, charmant même, se présente, leur adresse quelques mots, toujours bienveillants, et même admiratifs : « j’éprouve un grand estime (sic) pour les personnes qui aiment leur patrie » ; « je suis heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. » Chaque soir, il se heurte au mur de leur silence opaque sans jamais s’en offusquer : il semble même l’approuver. En longs monologues, il ouvre son coeur, il parle de son amour des grands maîtres de la littérature française, de ceux de la musique allemande, et de la fin de la guerre. Il met à jour son âme de rêveur et de farouche idéaliste. L’intrigue de la nouvelle repose sur le fil qui se tend peu à peu entre la jeune fille et l’officier ennemi, lien invisible fait d’admiration, d’estime et de respect mutuel. Le tour de force de Vercors, c’est de parvenir à rendre visible ce lien imperceptible, silencieux, douloureux. Tout, dans les lignes de la nouvelle, se mesure en reliefs et en creux, en sons et en silences. Des silences immobiles, épais, lourds. Des bruits de pas, des notes de piano. Les moindres gestes, la crispation des doigts, la tension d’une main, l’intensité d’un regard, revêtent eux aussi une dimension nouvelle et se chargent d’une fascinante éloquence. Dans une imbrication complexe des sentiments d’amour et de fierté patriotique, Vercors fait œuvre d’orfèvre et manifeste l’extrême délicatesse de l’âme ciselée par la dignité. 

 

Aimer à la folie

C’est encore une fois l’histoire d’un jeune homme qui rêvait d’amour. Classique ? Peut-être pas tant que ça. Les mots sont bien trop petits pour décrire l’amour auquel il aspirait. Il rêvait un amour plus enivrant qu’un ciel d’étoiles, plus puissant qu’un océan en colère, plus doux qu’un coucher de soleil après l’orage, plus éternel que la farandole des saisons autour de la terre. Il refusait la luxure, l’infidélité et la tiédeur qu’il observait chez ses proches. « Je voulais désespérément croire en l’éternité des mouvements du cœur, au triomphe de l’amour sur les atteintes du temps. Il y avait en moi un jeune homme romantique qui aurait souhaité n’éprouver que des sentiments inusables ». A vingt ans, il fait vœu de fidélité : il choisit de s'ensevelir dans son affection pour Laure, sa fiancée, et il pense être comblé. Mais voilà qu’intervient une jeune femme surnommée Fanfan, gigantesque effraction, tempête sur les eaux calmes de la vie d’Alexandre. La passion qu’elle lui inspire est sans mesure, fascinante, déroutante.

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La plus grande crainte d’Alexandre est de laisser cette pierre rare se polir et se ternir par l’usure du temps. Pour éviter l’affadissement, il choisit de faire la cour à Fanfan sans jamais céder aux désirs de ses sens. Il veut goûter éternellement les délices de l’amour naissant, fixer à jamais l’instant fugace du commencement. « Séduire Fanfan sans fléchir devint ma maxime. Ce livre est l’histoire de ce choix auquel je me suis cramponné ». Fanfan d’Alexandre Jardin est une ode à la jeunesse et à l’amour dans leur exigence commune d’idéal, de passion et d’éternité ; voilà, à mon sens, ce qui rassemblerait aujourd’hui Edmond Rostand, Vercors et Alexandre Jardin.

Ombeline Chabridon