Histoire de l'art

 

De amore Dei

 

La pietà est sans aucun doute la forme artistique qui exprime le mieux la souffrance de la Vierge à la mort de son Fils, et, à travers elle, l’amour incommensurable de la plus parfaite des créatures pour son Dieu.

Au catéchisme, on nous apprenait que le premier commandement de Dieu est : «  Tu adoreras Dieu seul et tu l’aimeras plus que tout ». C’est ce premier et le plus grand commandement, dont tous les autres découlent, qu’éclaire saint Bernard dans son traité de l’amour de Dieu — De diligendo Deo ou De amore Dei . À l’aube du XIIe siècle, le grand abbé de Clairvaux illumine ce principe métaphysique de mots limpides. « La mesure, dit-il, c’est d’aimer sans mesure ». Mais qui, mieux que tout ce que le Ciel et la Terre portent d’anges et de saints, peut prétendre à un amour sans mesure, si ce n’est sa divine Mère ? Elle qui aima son Fils jusqu’à la Croix, elle dont l’Ecriture nous dit que son cœur fut transpercé d’un glaive de douleur, elle que l’Eglise nomme Mater dolorosa.

Marie, pleine de grâces

 

La force de cet amour douloureux a souvent séduit peintres et sculpteurs qui aiment à représenter la Mère de Dieu en vierge de pitié. Le thème de la pietà connaît un succès tout particulier aux XVe et XVIe siècles, où la sensibilité religieuse est très forte. Ce sont trois artistes de cette époque, un Italien et deux Français, qui illustreront pour nous cet amour sans mesure.

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La première scène qu’il nous est donné de voir est la Lamentation sur le corps mort du Christ (Musée Saint-Marc de Florence). Toute en grâce et en délicatesse, cette pietà est caractéristique de celui dont la postérité a retenu l’épithète « d’angélique ». Documenté comme peintre à Florence dès 1417, Guido di Piero entre l’année d’après chez les Dominicains de Fiesole, petite ville de Toscane, et prend le nom de Fra Angelico. Toute sa vie, il demeure rattaché au couvent San Domenico où il continue son activité de peintre. C’est là qu’il réalise, en 1436, le panneau de bois représentant la Lamentation sur le corps mort du Christ, destiné au maître autel de l’église de la Compania di Santa Maria della Croce al Tempio. La scène est émouvante. Entourés des saintes femmes et de saint Jean, le Christ et la Vierge forment un groupe autonome, intimement lié, celui d’une mère et de son fils. Mais à en croire le « peintre des anges », la Vierge ne souffre pas. Son visage est paisible, à l’image de celui de son Fils. Le geste de ses mains traduit toute l’affection et l’affliction d’une mère pour son fils ; son visage, tout l’amour pour son Dieu, pour un Dieu rédempteur, mort pour le rachat des hommes. Contrairement aux saints qui l’entourent, la Vierge voit, au-delà de la mort, au-delà de l’apparence humaine, la promesse de la résurrection. Son amour transcende tout.

Douleur retenue

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En-deçà des Alpes et une vingtaine d’années plus tard, c’est un peintre Provençal, Enguerrand Quarton, qui reprend le thème de la pietà. Au XVe siècle, le panorama artistique français est complexe et certains foyers régionaux, telles que la Provence et la Champagne, sont particulièrement dynamiques. La leçon picturale italienne est assimilée, voire dépassée, pour suivre en France des chemins plus originaux. Là où Fra Angelico déploie une scène lumineuse, gracieuse, presque joyeuse, le peintre provençal crée, avec la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon (Musée du Louvre), une scène empreinte d’élégance et de douleur retenue. Tandis que saint Jean retire de ses doigts effilés la couronne d’épine de la tête de son Seigneur et que sainte Marie-Madeleine pleure sa mort, sa divine Mère regarde, mains jointes, le corps du Supplicié. Son visage est celui d’une mère dont le cœur est transpercé d’un glaive de douleur.

De ses lèvres semblent s’échapper ces paroles inscrites au sommet du retable, « O vos omnes qui transitis per viam attendite et videte » : « O vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s’il y a une douleur semblable à la mienne ». A Celle qui a beaucoup aimé, Dieu a beaucoup demandé.

Corps de pierre, cœur de mère

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C’est en Champagne, à quelques kilomètres au Nord, que la fortune de la pietà se poursuit. La région se distingue alors, au XVIe siècle, par la particulière richesse de son patrimoine. C’est l’époque la plus féconde de son histoire, au cours de laquelle l’art du vitrail et de la sculpture connaissent un essor fulgurant. Communément appelé Maître de Chaource, c’est un sculpteur champenois qui inscrit dans la pierre ce que dut être la souffrance de la Vierge. Sa Vierge de Pitié (église Saint-Martin de Bayel) est très expressive. Ce n’est plus la représentation d’une créature et de son Dieu, mais celle d’une mère et de son fils. Le visage de la Vierge est déformé par la souffrance, tandis qu’elle soutient le corps mort de son Fils, qui subit tant d’outrages. Personne mieux que Notre-Dame des sept douleurs ne connut une telle souffrance semblent dire ces corps de pierre. C’est pourquoi, peintres et sculpteurs imaginèrent l’incarnation de cette souffrance dans leurs pietà, destinées à susciter un amour plus profond de Dieu chez le fidèle : «  Tu adoreras Dieu seul et tu l’aimeras plus que tout ! »

Olivia Jan