Histoire

 

L’amour, sujet d’histoire(s)

 

Au diable la vieille histoire politico-militaire ! Les universités du XXIème siècle sont plus ambitieuses, elles font emprunter à l’Histoire des chemins nouveaux, inconnus, là où la recherche est encore fragile. Elles l’obligent désormais à parler d’amour, s’inscrivant dans une démarche très en vogue, celle de la Nouvelle Histoire, axée sur l’étude des mentalités.

 

Philippe Ariès, François Lebrun, Stéphane Minvielle, et tant d’autres historiens contribuent depuis les années 80 à renouveler en profondeur l’historiographie du couple. Indicateur des mœurs, des pratiques et des sentiments, l’amour dans son sens le plus large se révèle être une clef essentielle de compréhension d’une société et de son époque. Tout en étant un objet complexe de la recherche historique, l’amour reste également un  prétexte au récit d’anecdotes truculentes qui égaient des conversations et font dresser les oreilles des plus curieux.

 

L’amour, une affaire de petites gens !

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La mariage paysan, Brueghel Pieter (1528-1569)

Lorsque nous devisons sur l’amour à travers les époques, régulièrement il nous arrive de sourire, dubitatifs, sur la pratique du mariage arrangé. Quelles drôles d’époques que celles qui nous ont précédés ! En réalité, le mariage est une histoire d’affaires seulement dans les classes dirigeantes des sociétés. Alliances, ascension sociale, patrimoine, autant de critères que regardent les familles avant de marier leurs enfants. L’amour ne vient qu’en seconde place, il est plus un luxe qu’une nécessité. Néanmoins beaucoup de couples mariés par leurs familles apprennent à s’apprécier tendrement, à faire naître une complicité intime. Ainsi le vicomte de Chateaubriand, marié par sa famille avec mademoiselle de Lavigne après seulement trois ou quatre rencontres, écrit à son sujet : « C’était une nouvelle connaissance que j’avais à faire, et elle m’apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais si il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme (…). La tromper en rien est impossible » (Mémoires d’Outre-Tombe).

Mais ces préoccupations ne touchent pas le plus grand nombre. Dès le Moyen Âge, les milieux paysans se marient par amour, pratique ô combien encouragée par l’Église. Cette dernière sait que les sentiments réciproques des deux partis sont l’assurance du bonheur conjugal et la garantie d’éviter des mésententes menant à l’adultère. Pour le commun des mortels, le mariage ne revêt qu’un caractère humain et religieux, loin des considérations diplomatiques de Versailles mariant les enfants de France avec ceux des grandes dynasties européennes. Néanmoins les aristocrates et grands princes n’ignorent pas l’amour : ils savent en tirer parti pour le meilleur et pour le pire.

Le secret de la longévité des puissants

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Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, Neuvième prince de Condé en 1818, par Charles Boulanger de Boisfremont

Les jeux d’alcôve ont eu des effets vivifiants pour nombre de grands personnages de notre Histoire. Louis XIV et Louis XV surent tirer bénéfice de ces pratiques, grâce à d’adroites maîtresses. L’histoire de Louis XV et de la comtesse du Barry est stupéfiante. Cette maîtresse se distingue des autres par sa très petite extraction : une femme au passé frivole, qui aurait même, fut une époque, vendu ses charmes. Le roi a auprès de lui une professionnelle du sexe qui connaît les secrets pour maintenir entière sa vigueur. L’abattement dans lequel Louis XV est plongé après les morts successives de son petit-fils, de madame de Pompadour, de son fils ainsi que d’autres membres de sa famille, se transforme au contact de cette nouvelle maîtresse sous les yeux des contemporains : « Louis XV sembla se réveiller de sa torpeur et reprendre goût à la vie. La Cour allait bientôt apprendre que l’instrument de cette métamorphose était une prostituée de luxe » (B. Craveri). La forme physique  du royal amant de plus de 60 ans est exceptionnelle, et digne d’un jeune homme. Ce qui ne manque pas d’étonner la Cour si bien que lorsqu’il est emporté par la variole en 1774, la surprise est totale. Personne ne pensait que la mort pouvait surprendre ce fringant personnage. Mais les frasques des Bourbons sur le sujet ne sont pas terminées. En effet, le dernier prince de Condé, duc de Bourbon, meurt en 1830 dans des circonstances plus que troublantes. Ses gens le retrouvent pendu à l’espagnolette de sa chambre, un matin d’août 1830. Ses pieds touchant le sol, la thèse du suicide est écartée. Madame de Feurchères, sa maîtresse d’origine britannique, est mise en cause. 

Le vieillesse de ce grand aristocrate nécessitait des méthodes de plus en plus extrêmes pour conserver sa vigueur sexuelle, comme celle de la strangulation. Sa mort surviendrait des suites d’une séance un peu trop poussée… Si bien que Le Figaro titre dans les jours suivants : « Mme de Feuchères est une petite baronne anglaise qui ressemble fort à une espagnolette ». De fait, la baronne est sur la liste des principaux héritiers de la colossale fortune des Condé. La prestigieuse branche capétienne s’éteint dans une sombre histoire d’alcôve.

 

Du mariage de raison à l’amour déraisonné

Le courant romantique du XIXème siècle favorise l’émergence de l’amour-passion, l’antithèse du mariage de raison pour lequel les individus sacrifiaient l’amour à des intérêts supérieurs. Désormais l’amour devient le premier des devoirs. Les écrivains de ce siècle influencent durablement cette atmosphère par leurs écrits et par leur vie même. L’amour est un absolu, « la réduction de l’univers à un seul être » dit Victor Hugo, poussant les être à la folie, au désespoir, au meurtre, et les rendant incapables de résister à cette fatalité implacable. En 1839, Alfred de Musset, après sa séparation d’avec George Sand, se meurt de désespoir : il tente de se suicider. La voie  est ouverte à la geste maladive des amours déçues et d’un romantisme excessif. Les années passant, ce poison gagne les plus hautes sphères de la politique. Le général Boulanger déstabilise la IIIème République entre 1888 et 1889 après sa tentative de coup d’État, dans la grande tradition bonapartiste. Le prestigieux militaire jouit d’un extraordinaire soutien populaire. Pourtant après son échec, il s’enfuit en Belgique avec sa maîtresse. Plutôt que de poursuivre son destin politique, il se suicide en 1891 sur la tombe de sa compagne, morte un peu plus tôt. Il réalise cette promesse contenue dans l’épitaphe qu’il avait gravée sur la pierre tombale de la femme dont il était éperdument amoureux : « À bientôt ».

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Au siècle suivant, c’est un roi qui renonce au trône, lui préférant l’amour d’une femme : Édouard VIII, roi d’Angleterre refuse officiellement le trône en 1936 au profit de son frère cadet, le duc d’York, pour une américaine, déjà plusieurs fois divorcée et à la réputation sulfureuse, dont il refuse de se séparer : « J'ai jugé impossible de continuer à assumer ma lourde responsabilité et d'accomplir comme je le voulais mes devoirs de roi sans l'aide et le soutien de la femme que j’aime » déclare le monarque déchu sur les ondes radio. Un siècle de romantisme a sapé un millénaire de sens du devoir. « L’amour triomphe de tout, nous aussi cédons à l’amour » disait déjà Virgile.

Le duc de Windsor, anciennement Édouard VIII d’Angleterre, avec Wallis Simpson, le jour de leur mariage

Hervé de Valous