Coups de cœur

Les coups de cœur de Charlotte

"D’autres vies que la mienne", Emmanuel Carrère (2009)

Trois hommes foudroyés par la vie :
l’un a perdu sa petite fille au large des côtes sri lankaises, l’autre a enterré sa femme d’un cancer et le dernier a perdu sa jambe pour la même raison.
Ce livre témoignage que nous offre ici Carrère est un hymne à la condition humaine dans tout ce qu’elle a de plus fragile : la mort et la maladie.
Roman d’un « je » qui se décentre car forcé de le faire, qui sort de lui-même pour raconter les autres, c’est un véritable tour de force littéraire, empli de sincérité à vous en crever le cœur et à vous en saisir l’âme.
On a demandé à l’écrivain d’exercer son métier : écrire.
Carrère a posé avec simplicité des mots sur la vie des autres, permettant ainsi à ses propres névroses de devenir indécentes face à l’horreur qui frappe ces héros qui pourraient être les nous de demain.
D’autres vies que la mienne, donc :
trois cents quatorze pages d’un homme face à la mort, contraint de la regarder droit dans les yeux,
trois cents quatorze pages sur la justice, la pauvreté et la vie,
trois cents quatorze pages qui guérissent de la folie.

"Les mains sales", Jean Paul Sartre (1948)

C’était l’année 1943. Dans un pays envahi par les nazis et qui n’existe pas, cette nation se place au cœur de l’Europe de l’Est. Hugo, jeune intellectuel idéalisant le marxisme, est conduit à assassiner un chef communiste. Après avoir purgé sa peine de deux ans d’emprisonnement, il se réfugie chez Olga, sa protectrice de toujours, convaincu que le Parti le jugera inapte à toute nouvelle intégration. La pièce se déroule en sept tableaux, eux-mêmes divisés en plusieurs scènes. Les répliques sont courtes, incisives et directes, comme des vérités trop évidentes qu’on ne peut passer sous silence. A travers Les Mains Sales, le lecteur se confronte à une œuvre politisée et dans laquelle la liberté occupe une place centrale et intrinsèque à la condition humaine – essence de la pensée sartrienne. « Moi, j’ai les mains sales. Jusqu’aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. Et puis après ? Est-ce que tu t’imagines qu’on peut gouverner innocemment ? » murmurera Hoederer au jeune Hugo.
A moitié victime, à moitié complice, les yeux rivés sur soi et sur ses choix, le lecteur regardera ses propres mains en se demandant si son destin est bien le sien.

"Les enfants sont rois", Delphine de Vigan (2021)

Avec Les enfants sont rois, Vigan signe, une nouvelle fois, un thriller captivant, bien que s’éloignant de son écriture d’origine. Mélanie rêve de gloire et de paillettes : élevée dans le culte de la télé-réalité des années 2000, sa seule et petite apparition à l’écran tombe dans l’oubli. Des années plus tard, mère de deux enfants, voilà qu’elle expose sa vie quotidienne et intime sur YouTube, suivie par des millions d’abonnés. Mélanie vit enfin le rêve qu’elle s’imagine depuis toujours, jusqu’au jour où sa fille disparaît. Vigan pose ici la grande question des réseaux sociaux et de leur place dans notre vie, ou devrions nous, peut-être, inverser la sentence : le rôle de notre existence à travers le prisme de la vitrine du paraître. Quel est donc le prix pour la vie qu’on a rêvée ? Dans un monde où l’on ne vit plus que pour être vu et où les êtres qui n’existent pas encore sont déjà exposés (n’en déplaisent à ces futures mamans d’Instagram qui publient des clichés de leur échographie), le cœur et la raison sont pris entre les lignes de cet auteur de génie – que je lis et que j’aime depuis longtemps.