Actualité

Matzneff, Polanski, Griveaux, le retour de la morale ?

 

De nos jours, la morale ne semble plus être une valeur phare de la société française en raison d’un mouvement de fond ancien. Il est pour autant légitime de se demander si les scandales qui ont agité l’opinion ces dernières semaines, essentiellement autour des questions de mœurs, ne sont pas les symptômes d’un retour de la morale.

 

Le long recul de la morale

Il n’est pas nécessaire d’être fin analyste pour savoir que le souci moral a considérablement baissé dans la société française au cours du XX° siècle. Plusieurs facteurs l’expliquent comme le recul structurel de la pratique religieuse ou le relativisme généralisé. En effet, pour que la morale joue un rôle important dans un groupe, il faut que celui-ci se mette d’accord sur ce que sont le bien et le mal - ce qu’empêche le relativisme - et qu’il identifie des conséquences naturelles ou surnaturelles qui punissent les actes mauvais et récompensent les bons (ce que faisait l’Église en promettant le salut ou la damnation, ainsi que la loi en condamnant les comportements illégaux parce que immoraux). Le déclin historique de l’Église a fait perdre de vue aux Français les conséquences surnaturelles des choix moraux. Quant à la loi, elle a tendance à ne plus se prononcer sur des questions morales et à dépénaliser des comportements jugés immoraux par la majorité des citoyens comme l’adultère, dépénalisé en 1975 au mépris du Code civil. Le souci moral a donc régressé et de nos jours, cette discipline fait souvent figure de doctrine poussiéreuse voire réactionnaire, laissée aux intellectuels, philosophes ou théologiens, lorsqu’ils s’y penchent encore. 

Mai 68 fut l’aboutissement extrême de ce processus initié par les Lumières, comme le montre son slogan « interdit d’interdire » qui nie toute considération morale, puisqu’elle impliquerait nécessairement un interdit au moins personnel. La libération sexuelle, conséquence directe de ce mouvement, a notamment retiré son caractère immoral à la pédophilie. Faut-il rappeler que soixante-neuf personnalités parmi lesquelles Simone de Beauvoir, Jean Paul Sartre, Jack Lang, Louis Aragon ou encore Bernard Kouchner, signèrent en 1977 une pétition défendant la pédophilie, parue dans Le Monde et Libération ? Faut-il rappeler que Daniel Cohn-Bendit, leader de Mai 68, se vantait en 1975 de se faire ouvrir la braguette par des enfants de cinq ans et de les caresser ? 

 

Un retour du souci moral

Pour autant, les affaires Matzneff, Polanski et Griveaux pourraient illustrer un retour de la préoccupation morale. Tout d’abord concernant la pédophilie, si les opposants à sa banalisation dans les années 1970 étaient souvent tournés en dérision par les intellectuels et certains médias, on assiste aujourd’hui à un revirement. En effet, la condamnation morale de la pédophilie est à nouveau unanime. En janvier, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur Gabriel Matzneff, pour « viols sur la personne d’un mineur de quinze ans », à la suite de la parution d’un ouvrage de l’une de ses victimes. Ces faits étaient connus de beaucoup et les propos qu’il avait tenus étaient publics, mais aujourd’hui, cela ne passe plus. La justice s’est saisie du dossier, non pas seulement parce que ces faits et dires sont illégaux (ils l’ont toujours été), mais parce que la morale de notre temps a recommencé à condamner avec vigueur de telles pratiques. C’est un retour moral. 

Il en va de même avec le sujet du viol, notamment remis sur le devant de la scène par le mouvement #MeToo. Le milieu avant-gardiste du cinéma, qui se targuait jadis d’être le fer de lance de la libération totale et de l’acceptation de tout, a enfilé cette année son costume de grand défenseur des victimes de Polanski et donc de la morale. Pourtant cet univers d’artistes était au courant de l’attirance prononcée du réalisateur pour les très jeunes filles et de son peu d’égard pour le consentement. Mais la réprobation morale plus forte ces dernières années l’empêche de continuer à fermer les yeux. Là encore la morale revient. 

Enfin concernant l’affaire Griveaux, on peut considérer que la publication de la sextape ayant rendu publique son obscénité et son infidélité conjugale, l’a rendu inéligible et l’a contraint à se retirer. Ceci est à nuancer puisque Benjamin Griveaux a presque davantage été assimilé à une victime de piratage qu’à un sujet au comportement immoral.

 

Une morale partiellement renouvelée

Cependant, le retour de la morale s’accompagne également des débordements inhérents à son application dans la société. Par exemple, si le mouvement #MeToo a permis de libérer la parole des victimes et de raviver l’anathème moral sur le viol, il a également érigé l’opinion publique et la rumeur en tribunaux légitimes, à la sentence rapide voire expéditive. L’accusation publique vaut condamnation, au moins sociale. Ce procédé de délation généralisée et de lynchage arbitraire sur les réseaux, ne va pas sans rappeler les clichés erronés entourant l’inquisition, qui était elle aussi un tribunal de la morale. Il faut également relativiser la position de défenseurs des bonnes mœurs à laquelle les féministes sont parfois élevées, en n’oubliant pas que les condamnations morales qui émanent de leur mouvement ne sont pour elles qu’une étape dans une lutte plus globale contre le genre. 

De même l’excès s’est glissé dans ce retour moral, puisque les accusations contre Polanski ont généré une campagne de boycott de son œuvre et de son prix de meilleur réalisateur. Menée par une frange extrême du féminisme, elle a trouvé écho dans l’opinion publique. Il ne faudrait alors plus distinguer l’auteur de l’œuvre. Cessons de lire Voltaire qui s’est illustré par des propos esclavagistes et racistes, brûlons Voyage au bout de la nuit puisque Céline était antisémite, vouons Sartre et Simone de Beauvoir aux gémonies puisqu’ils ont signé un papier légitimant la pédophilie, et débaptisons les collèges Colbert puisqu’il fut l’instigateur du Code noir ! Démesure et morale ne font pas bon ménage. 

On ne saurait cependant affirmer que ces dernières affaires ont signé le retour de la “morale à l’ancienne“ diraient certains. En effet si le souci moral revient, on ne peut que constater que la conception morale a évolué. Dans son contenu, des pratiques jadis considérées immorales ne le sont plus : la dépénalisation de l’homosexualité et de l’IVG, ou encore la banalisation de la pornographie et l’autorisation des jeux d’argent (jadis considérés immoraux) l’illustrent bien. On ne peut non plus conclure que la morale est à nouveau le prisme privilégié de notre société car, en France, la norme suprême reste la recherche du bonheur personnel, qu’importe si elle comprend une part d’individualisme égocentré et d’immoralité.

Arthus Bonaguil

 

 

 

 

 

 

Histoire

Rois de France très chrétiens ou très cyniques ?

 

Ni saints, ni tyrans, les rois de France ont été avant tout de fins politiques et de véritables hommes. Le pragmatique Machiavel n’aurait certes pas renié de tels souverains. Retour sur les zones d’ombre de l’Ancien Régime. 

 

L'alliance honteuse de la fille aînée de l’Église

 

Alors que les rois du Moyen Âge s’octroient le titre de « très chrétien » en s’illustrant dans la lutte contre les hérétiques et dans les croisades pour les lieux saints, l’époque moderne vient mettre à mal cette posture. L’Europe entière semble enserrer le royaume des Valois. Le territoire de François Ier est pris en tenaille dans l’Empire démesuré de Charles Quint. « Le père des Lettres » décide l’impensable : une alliance avec l’Empire ottoman. À l’heure où la chrétienté est assiégée par le monde musulman, l’alliance avec Soliman le Magnifique en 1536 paraît totalement folle et en rupture avec la vieille tradition chrétienne de solidarité face au péril mahométan. C’est le début d’une alliance qui dure jusqu’au XVIIIème siècle et qui est sans cesse reprochée aux rois de France par le pape et les autres souverains d’Europe : « l’union sacrilège de la fleur de lys et du croissant ». Au nom d’un constat politique froid, la France sacrifie l’intégrité de l’Europe entière à sa propre sécurité. L’avenir a donné raison aux rois de France, même si, sur le moment, le pari semble insensé tant l’Europe de l’Est plie sous les coups de boutoir de l’Empire ottoman. La France brille de son absence à la bataille de Lépante le 7 octobre 1571 alors que l’Espagne apparaît plus que jamais comme le bastion de la chrétienté face à la menace ottomane. Louis XIV continue dans le sens de cette alliance en refusant de se joindre à la coalition européenne en vue de sauver une Vienne assiégée en 1683. Dans une lettre à l’ambassadeur de la Porte, c’est-à-dire d’Istanbul, il se réjouit que l’offensive turque contribue à l’affaiblissement de l’empire habsbourgeois. Cette alliance, parfois tacite, demeure un des grands paradoxes de la politique étrangère et religieuse des rois de France. 

 

La cour de Versailles : l’école des vices ?

 

La vie privée des rois, et notamment à Versailles n’a pas fini d’alimenter les fantasmes les plus fous, comme les critiques les plus acerbes. Loin des caricatures grossières qui prolifèrent depuis la Révolution française, surtout lors de la IIIème République, il est néanmoins évident que Louis XIV et son arrière-petit-fils Louis XV eurent des comportements en rupture avec la doctrine qu’ils prétendaient défendre. Le train de vie fastueux et parfois désordonné de Louis XIV lui valent le surnom de « grand turc » auprès des Cours européennes. L’Église veille cependant à rappeler à l’ordre le roi. Monseigneur Bossuet, « l’aigle de Meaux »,  prédicateur de la Cour, n’hésite pas à fustiger en chaire, le comportement du souverain. C’est lui qui persuade Madame de la Vallière, une des principales maîtresses, à rentrer au couvent. Après la mort de la reine le 30 juillet 1683, le roi vieillissant finit par se marier avec sa maîtresse Madame de Maintenon le 9 octobre de la même année pour mettre un terme définitif aux scandales. Louis XV n’a pas la même vertu. L’influence libertine de la Régence, la disparition prématurée de sa mère, contribuent à ce que le « Bien-aimé » devienne un véritable homme à femmes. Madame de Pompadour met en place à partir de 1750 une organisation pour procurer à son royal amant ce qu’ils appellent alors « les petites maîtresses ». Ces demoiselles viennent souvent de la petite bourgeoisie voire de la petite noblesse. Le roi, timide avec les femmes, mélancolique de nature et détestant les intrigues de Cour, souhaite que ses maitresses soient éloignées des ambitions versaillaises, ceci expliquant leur petite extraction. Entre 10 et 60 jeunes femmes passeront dans les appartements royaux jusqu’en 1764. Un traitement des plus dignes leur est réservé. Malgré cela, le secret entourant la provenance de ces femmes et le fameux Parc-au-cerfs participent  à la construction d’un imaginaire de débauche de la vie des rois. Des libelles circulent montrant de pauvres enfants capturées pour « la satisfaction des passions immondes du Minotaure royal ».

    

Louis XVIII et la Révolution

 

Louis XV, en 1758, nomme le duc de Vauguyon gouverneur de ses quatre petits-fils dont trois seront roi de France. Le duc surnomme ces princes, « ses quatre F » : le Fin, le Faible, le Fourbe, le Franc. Si Louis XVI est le faible, c’est Louis XVIII qui reçoit le titre de fourbe. En effet l’avant-dernier roi de France, contrairement à son attitude pendant la Révolution, se révèle être un politique très habile ; ses contemporains le jugeant même cynique. Quand il revient sur le trône de France en 1814 après la première abdication de Napoléon, il ferme les yeux sur un grand nombre de révolutionnaires afin qu’ils puissent continuer à servir l’État. Ainsi il reçoit notamment Talleyrand, l’évêque apostat, et Fouché, le régicide : en clair tout ce que rejettent et combattent les royalistes depuis 1789. Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand relate le moment où il voit s’introduire ces deux hommes dans le bureau du souverain : « entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi ». Malgré le raidissement de sa politique après l’épisode des Cent-Jours, Louis XVIII continue jusqu’à sa mort à concilier Révolution et Ancien Régime. La Charte qu’il octroie au peuple, le 4 juin 1814, en est l’illustration parfaite. Jouant la carte de la réconciliation, il mise sur une politique d’équilibre. Il s’attire les foudres de son frère, le comte d’Artois, et du parti des Ultras qui souhaitent un retour total à l’ancienne monarchie, aux privilèges et à une condamnation sans nuance de la Révolution et des révolutionnaires. Malgré tout, le roi essaie de s’entourer de modérés comme son favoris Decazes qui devient même président du conseil entre 1819 et 1820. Le souverain est pourtant convaincu que seul l’Ancien Régime pourrait lui convenir. Il n’aime pas les nouvelles idées et apprécie au contraire les fastes de la monarchie de son frère aîné. Pourtant, par pragmatisme, il sacrifie tout cela pour conserver le trône dans sa famille, jusqu’à apparaître comme un roi cynique auprès des siens. Son frère Charles, le Franc, ne sait malheureusement pas suivre cette subtile voie.

Hervé de Valous

Littérature

Oscar Wilde, à la recherche du beau au-delà du moral

 

            

Souvent se pose la question de savoir si l’art et l’immoralité peuvent coexister pour ne faire qu’un. L’un des romans qui métaphorise probablement le mieux cette tension entre art et immoralité est Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde publié en 1890, qui entremêle profondément ces thèmes. Très vite décrié et répugné, le roman fut taxé d’être une œuvre immorale lors de sa parution.

 

Mêler ce don des dieux qu’est l’art aux plus grands vices humains est-il bon ou immoral ? L’art ne devrait-il pas nous guider vers de beaux horizons ? Toutefois, derrière la beauté ne se cacherait-il pas de profondes horreurs ? C’est ici que le problème se fait plus grand : il peut se dégager de l’immoralité une certaine beauté, que nous autres, à la recherche du bonheur, ne voyons pas. À nous, spectateurs, il ne convient peut-être que de comprendre ou non l’œuvre, de l’aimer ou non, et non point d’apporter un jugement sur l’artiste qui n’est que pour dévoiler à nos yeux ce que nous sommes incapables de voir. 

 

La beauté immorale dans l’œuvre

 

Lorsque l’on plonge en cette œuvre, on est vite frappé par la forte ambivalence de la beauté. C’est une chose, si ce n’est la chose, que chaque homme convoite. Qui ne rêve pas d’attirer les regards et les passions de tous ? Nombreux sont les artistes qui se sont lancés à sa poursuite et qui l’ont capturée en une œuvre monumentale, dont personne ne peut nier la beauté. Mais dans cette œuvre d’Oscar Wilde, l’écrivain décrie en un sens cette beauté.  Le Portrait de Dorian Gray est l’histoire d’un jeune homme londonien, un parfait dandy, dont la naïveté, la beauté physique et la douceur de cœur comme d’esprit séduisent un peintre, Basil Hallward. Ce dernier conjure le jeune homme de le laisser peindre son portrait. Alors qu’ils sont en pleine séance, un ami du peintre se joint à eux. Il s’agit de Lord Henry Wotton, un homme amoureux des mots, qui poursuit un idéal esthétique en accord avec ses mœurs à travers une existence matérialiste, luxueuse et tournée vers la réalisation des plaisirs. Il fera maints discours hédonistes face au jeune et innocent Dorian, qui, malgré lui, se laisse influencer. Ces discours sur la jeunesse, la beauté qu’incarne Dorian vont, malgré lui peut-être, corrompre son cœur et son esprit. En l’incarnation de Dorian Gray, la beauté se fait froide, implacable, perverse et ignoble. À trop contempler la beauté l’on oublie que derrière se cachent une histoire, une volonté, une multitude de choses. Après tout, Narcisse n’a-t-il pas succombé à sa terrible majesté ? Alors que Basil achève son portrait, Dorian tombe irrémédiablement amoureux de son image, et il craint de perdre sa terrible beauté avec le temps. Alors, il formule le vœu de voir le tableau vieillir et non lui pour qu’il garde toujours ce qui deviendra son arme dévastatrice. Son souhait est réalisé. C’est ainsi que Dorian se métamorphose en un homme malhonnête qui se cache derrière une apparence aphrodisiaque trompeuse. Il ment à ses pairs en soustrayant à leur conscience la vraie nature de son cœur et de son esprit car aucun de ses vices ne vient entacher son parfait physique. Qui se douterait que derrière tant de magnificence se terrerait un être immoral ? La beauté est donc la source de l’immoralité de Dorian, elle vient lui conférer un certain pouvoir qui lui permet de tout faire, qui lui offre le monde. D’aucuns sauraient peut-être donner une limite à la certaine liberté qu’elle offre, néanmoins Dorian s’est laissé séduire par le mode de vie décadent de Lord Henry au point de se laisser corrompre irrémédiablement le cœur. La beauté absolue apparaît ici clairement comme une tare et non un cadeau.

 

L’art comme refuge, ou l’immoralité destructrice 

 

Le personnage de Dorian Gray se cache donc derrière son portrait pour commettre ses crimes moraux. Il remarque bien vite que ses actions les plus noires tout autant que les petits vices que l’on commet quotidiennement ne déteignent pas sur son physique, mais il découvre, d’abord avec horreur avant de s’en satisfaire, que sa peinture porte désormais les traces de sa conduite. L’œuvre d’art se transforme alors pour le jeune homme en exutoire. L’art, dans cette œuvre se fait le refuge des crimes moraux. Il devient le moyen, en un sens, de commettre l’innommable. Il est intéressant de pointer ici l’idée que malgré les changements que l’on observe sur le tableau, l’œuvre d’art ne perd pas sa beauté : c’est son sujet qui devient repoussant. Le portrait change mais la réalisation de la peinture reste inchangée. Mais l’art n’est-il beau que lorsque l’on représente des éléments agréables de la vie ? La mort, la souffrance, la maladie ne pourraient-elles pas avoir une beauté égale à une belle femme, un bouquet de fleur, l’amour, un paysage ? On peut donc dire que l’immoralité de Dorian qui se déporte sur son portrait produit une beauté certaine. Elle est terrible, glaçante, affreuse. Pourquoi, alors que ce qui est reproduit est immoral et monstrueux, la peinture garde-t-elle une certaine somptuosité ? Il n’y a pas de réponse définitive à cette question, la beauté reste un mystère pour tous. Elle est sans que l’on puisse l’expliquer. Le refuge qu’est le portrait de Dorian pour tous ses vices se retourne contre lui. À la fin du roman, il ne supporte plus la vision du portrait du vieil homme qu’il est en réalité, marqué par la vie et les crimes moraux. L’art, le portrait ici, est le reflet de l’âme corrompue de Dorian. Robert Merle écrivait dans la préface du Portrait de Dorian Gray : « Le portait de Dorian Gray est à Dorian Gray un miroir, mais un miroir magique qui le révèle à lui-même. » Il lacère le tableau, ce qui provoque la mort du personnage, et qui redonne à la réalité son vrai visage : le cadavre porte les tares du portrait, qui a lui-même retrouvé son apparence originelle.

 

L’art, dans cette œuvre, se fait porteur de vérité. Morale ou immorale, une œuvre conserve une beauté certaine. Il ne nous appartient peut-être pas de décider si elle est bonne ou mauvaise, car derrière la reproduction de l’immoral se cache peut-être la volonté de dévoiler ce qui est vrai.

Marianne Mouchet

 

 

Philosophie

À la recherche de l’immoralité

 

Plutôt que d’interroger le pourquoi de la morale, pourquoi ne pas interroger l’immoral ? Cette attraction imperceptible mais puissante pour le faux pas moral est souvent le désir insatiable de liberté. Et le mensonge, qui incarne le péché social, est à la fois destructeur et symptôme de notre liberté.

 

Tentation de l’acte libre

 

La moralité est le caractère de ce qui est conforme ou non à une morale ; et une morale est un ensemble de principes de jugement, relatifs au bien et au mal, parfois érigés en doctrine, qu’une société se donne et impose autant à la conscience individuelle qu’à la conscience collective. Par cet “ensemble de principes de jugement“ nous savons si nous avons agi bien ou mal, ce qui est souvent représenté par la “bonne/mauvaise conscience“ accompagnée, quand il le faut, d’un sentiment de culpabilité. Et c’est ici que la morale est le plus souvent désagréable : le plaisir que nous prenons à juger l’autre est commensurable au tourment dans lequel nous jette l’immoralité avouée d’un bien chéri. Parce qu’il peut répondre de ses actes, l’homme est un être moral et il est impossible de le délester de cette responsabilité. Nietzsche, dans Le Crépuscule des idoles, aime contester cette responsabilité à laquelle l’homme est soumis : le principe de responsabilité aurait été conceptualisé pour justifier un principe de culpabilité (qui donne le droit de punir). Le « monde moral » (psychologie, institutions, sanctions morales, etc) corrompt « l’innocence du devenir »en ce que tout être est forcé de tendre vers un idéal, alors même que l’homme est dépassé par une fatalité qui dirige le monde. L’homme est dans un tout et il n’y a que nécessité autour de lui ; se libérer de tout idéal de bonheur, c’est « la grande délivrance du monde ». Pris dans cette perspective, nous comprenons mieux l’attraction qu’exerce sur nous l’immoralité. L’envie nous prend de tendre la main vers l’immoralité l’espace d’un instant, de toucher ce que nous nous sommes toujours refusé. La faute se revêt alors d’une certaine beauté, elle apparaît comme un acte de pure volonté : un acte libre ; libre de toute nécessité. C’est donc de liberté qu’il est question : la morale musèlerait notre liberté. Mais la faute, si elle est un acte libre, est aussi un acte inutile (“l’acte pur“ de Lafcadio est fantasme), la faute fait exister par un acte de pure volonté le non-être. En ce sens, il n’est rien de plus volontaire que de commettre la faute.

 

La morale utile

 

C’est pourtant comme condition de possibilité même de la vie en société que la morale est rétablie – même sans trop y croire. Si Kant rédige une Métaphysique des mœurs (1795), ce n’est pas pour mettre en relief l’outil de coercition que serait la morale, mais plutôt pour en montrer la nécessité. Il a donné un intérêt tout particulier au mensonge, et il a été discuté. Tout d’abord, mentir doit être entendu par la communication de ses idées à quelqu'un par l’intermédiaire de mots qui contiennent le contraire de ce que l’on pense. Kant peut ainsi développer que mentir est une fin directement opposée à la finalité naturelle de la faculté de communiquer humaine. En mentant, le menteur remet en cause l’efficacité de la communication de l’homme et remet en cause toute possibilité de vie en société. L’interdiction de mentir est considérée comme le devoir à la base de tous les devoirs fondés sur un contrat ; et si on admet la moindre exception dans la loi de ce devoir, on la rend chancelante et inutile. En 1797, Benjamin Constant n’hésita pas à disputer l’absolutisme de ce devoir au sein de la philosophie kantienne. Il met en exergue que le devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre ; ainsi, là où il n’y a pas de droit, il n’y a pas de devoir : « Dire la vérité n’est un devoir qu’envers ceux qui ont le droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui ». La morale apparaît alors chancelante, et la mauvaise foi de l’homme saura exploiter cette faille.

 

La moralité de l’immoral

Nous trouverons sans avoir à trop chercher dans l’histoire récente de notre société, bien des exemples de cas moraux plus que douteux, si bien qu’on convient des entorses à l’idéal moral que nous imaginions. Pourquoi nos gouvernants menant la société vers le bien commun, ne pourraient-ils pas, de temps en temps, et en cas de nécessité, occulter certaines vérités en vue d’un tel bien ? Le mensonge semble être monnaie courante sur la scène politique. La vérité s’y heurte à un problème ontologique : la vérité exige d’être reconnue et refuse la discussion, mais la discussion constitue l’essence même de la vie politique. En effet, si « tous les gouvernements reposent sur l’opinion » (James Madison, 4ème Président des États-Unis), le mensonge peut-il être légitimé afin de conduire une foule aveugle vers ce que les gouvernants pensent être le bien commun ? Au chapitre 7 de La Crise de la culture (1961), Hannah Arendt étudie cette question et pose que le mensonge est aisément considéré comme un outil nécessaire et légitime pour l’homme d’État. Mais elle souligne surtout l’émergence d’un nouveau type de mensonge politique en vue de la manipulation des masses, qui semble être le nouvel objectif du gouvernement. Elle distingue les « mensonges politiques traditionnels » qui portaient sur des intentions et des faits à faible degré de certitude qui peuvent s’avérer être faux ou être niés ; et les « mensonges politiques modernes » qui portent sur des choses connues de tout le monde (substitution d’un livre d’Histoire à un autre, disparition de certains noms en faveur d’un autre ; quand Trotski a appris qu’il n’avait jamais joué un rôle dans la Révolution russe il a dû savoir que son arrêt de mort avait été signé), mais qui peuvent gêner et être balayés à l’aide des mass media et techniques modernes de communication. C’est le moment où Arendt, contre tout machiavélisme, converge vers l’idéalisme kantien : cette instabilité permanente du vrai et du faux ne fera pas que le mensonge avancé sera accepté comme vérité, ni même que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais bien que la vérité se retrouve détruite.

Alban Smith

Histoire de l'Art

Caravage, peintre des ténèbres ?

Aujourd’hui exposé dans tous les grands musées, Caravage, malgré son talent immense, menait une existence des plus dissolues, partagée entre palais et maisons closes, entre capitales italiennes et prison, entre cours des grands et exil.

Étonnant personnage que ce Caravage ! Il est de ceux qui échappent à la caricature, tant son existence est digne d’un roman de cape et d’épée. Virtuose du clair-obscur, diable de Rome, génie ombrageux, assassin, chrétien enraciné, il est tout cela à la fois. Il n’est pas vrai que ses contemporains n’aient vu en lui qu’un brigand aux mœurs infâmes et un artiste qui faisait fi de toute tradition. Si Karel van Mander (1548-1606), auteur de la Vie des peintres (1604), décrit l’existence dissolue de Caravage et reconnaît qu’il est bien difficile de se faire un ami de cet homme, il loue également son génie créateur qui fait jaillir de l’obscurité la lumière de l’espoir. Habitué des bas-fonds, Caravage, plus que tout autre, est légitime à peindre des œuvres à portée moralisatrice où la fange populaire côtoie les grands personnages sacrés. Avec lui, la peinture est sentiment et le sentiment explore les affres du chaos du monde, déchiré entre la quête de l’Infini et les passions humaines.

 

Séduisant en même temps qu’infréquentable

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La Diseuse de bonne aventure, vers 1595-1598, Musée du Louvre

Michelangelo Merisi, dit il Caravaggio, naît à Milan en 1571. Une ombre de mystère plane sur ses primes années et l’on ne sait que très peu de choses de sa formation avant qu’il n’arrive à Rome. La Ville éternelle se fait scène de théâtre de ses années de jeunesse à partir de 1592. Là, le jeune Lombard, séduisant en même temps qu’infréquentable, pilier de taverne et mauvais garçon, devient le protégé de collectionneurs qui voient en lui l’aube d’un grand talent : ce sont le cardinal del Monte, le marquis Giustiniani ou Geralomo Vittrici, vice-camerlingue du Pape Clément VIII. Caravage leur livre des peintures de chevalet, senza istoria e senza azione (« sans histoire et sans action »), aux teintes pures et vives, et provocantes de nouveauté. Son maigre pécule se voit ainsi augmenté du fruit de commandes, parmi lesquelles La Diseuse de bonne aventure (Musée du Louvre) que Vittrici garde jalousement dans son palais. Une lumière rasante, presque désincarnée, y découpe en ombres chinoises les bustes d’un jeune homme de bonne famille et d’une gitane. Le galant, trop occupé aux beaux yeux de la douce qui lui prédit l’avenir, ne se rend pas compte que la maligne lui dérobe discrètement l’anneau passé à sa main droite. Les deux personnages donnent ainsi à méditer sur la naïveté et la séduction.

L'avocat du diable

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Toujours à Rome, au début des années 1600, Caravage est au sommet de sa gloire : les commandes publiques affluent. Fort nombreuses sont  les églises romaines qui se vantent de faire appel au Lombard pour quelque retable ou tableau de dévotion. Son succès est foudroyant. Mais Caravage se complaît dans les provocations, il se fait l’avocat du diable en balayant d’un revers de main les modèles qui faisaient loi jusqu’alors. Aux nobles madones au profil grec héritées de Raphaël, il substitue de solides matrones romaines au teint brun, aux joues rosées, aux visages délicieusement ronds. Coup d’épée ultime, il aurait, dit-on, étudié le corps d’une prostituée retrouvée morte dans le Tibre pour le tableau monumental de l’Eglise Santa Maria della Scala, La Mort de la Vierge (Musée du Louvre). La plaisanterie est de mauvais goût pour les moines de l’église qui refusent le tableau estimé impur. Ils considèrent que la beauté extérieure doit être le privilège des saints et que la mère du Christ ne peut être représentée “enflée, les jambes découvertes“, tandis que la “crasse et le désordre“ qui imprègnent la scène ne peuvent être que le lot de mœurs douteuses. Faire de Caravage un provocateur pur et simple serait cependant erroné. La provocation n’est pas du fait d’un anachronique libre-penseur, mais bien plus d’un artiste au génie ombrageux préoccupé de représenter la tragédie de la mort de la Vierge. La “lumière artificielle“ n’est donc, ni plus ni moins, qu’une lumière crépusculaire seyant à merveille au sujet ; les “corps sales“ ne sont autres que d’humbles corps, mieux à même de traduire le pathétisme et l’émotion religieuse. 

La mort de la Vierge, 1601-1606, Musée du Louvre

L'exil et la mort

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La Décollation de saint Jean-Baptiste, 1608, co-cathédrale de Saint Jean de La Valette, Malte

La vie de Caravage est ensuite rythmée par de nombreux épisodes douloureux. En 1605, il purge une peine de prison et, à sa libération, se bat en duel. C’est la condamnation à mort. Il n’a que trente-quatre ans. Pour échapper aux poursuites, il se réfugie à Naples, à Malte puis en Sicile, toujours contraint de fuir à cause de ses récidives. À Malte, le grand maître de l’Ordre, Adolf de Wignacourt, l’accueille avec enthousiasme. Il met à sa disposition un atelier et des serviteurs et le fait chevalier de “grâce magistrale“. Reconnaissant, le peintre exécute un superbe portrait du grand maître (Musée du Louvre). En quinze mois, Le Caravage réalise cinq toiles, dont La Décollation de saint Jean-Baptiste (Co-cathédrale Saint-Jean de La Valette) qu’il offre en remerciement de son entrée dans l’Ordre. Exposée dans la cathédrale Saint-Jean, la toile immense est saisissante d’expressivité. Elle met en scène avec une précision effrayante la scène de la mise à mort de saint Jean-Baptiste. Saisi par les cheveux, il est brutalement jeté à terre par le bourreau prêt à lui donner le coup de grâce. Cette victime innocente, sacrifiée à la luxure d’un roi épris de la fille de sa femme, n’est que l’annonce de Celui livré à la croix, sacrifié à la folie des hommes. Telle est la leçon que Caravage donne à contempler, lui qui vit en semi-clandestinité et vers qui la sanction finale s’approche inexorablement. Pourtant, les vieux démons du séduisant brigand ne tardent pas à le reprendre.  Il poursuit ses frasques, semant le désordre sur l’île et tue presque le neveu du Grand Maître. Arrêté et jeté en prison, il parvient à s’échapper de l’île, retraverse la Méditerranée pour accoster en Italie où il meurt peu après, probablement de la malaria en 1610. 

On a pu voir en lui un artiste fondamentalement religieux, tragique et humaniste.  Mais enfin comment un artiste, au génie immense certes, mais aux mœurs terriblement débridées, peut-il proposer un art à portée moralisatrice ? D’après les mots de Michel de Jaeghere, Caravage « ne décrit pas l’univers régi par les pulsions auxquelles il se livra lui-même comme un jardin de délices », mais bien plutôt l’univers où l’âme éprise de lumière lutte dans l‘opacité du chaos. Caravage ne nous donne pas à contempler  la béatitude d’une âme livrée à ses démons ; au contraire, il met à nu l’angoisse et la mélancolie nées de la finitude de la condition humaine pécheresse. Le diable de Rome ne peint ni plus ni moins que l’attente de la grâce dans l’obscurité du monde bouleversé par nos passions.

Olivia Jan