Un coup d'œil sur l'actualité

La mère de tous les enjeux

Les mers représentent les deux tiers de la surface du globe. 95% des flux commerciaux dans le monde passent par les mers. Elles sont le vecteur principal de la mondialisation et catalysent des tensions majeures entre grandes puissances. Mais elles sont aussi un espace abstrait, difficile à encadrer, à réglementer et même à se représenter. La mer ne vend pas médiatiquement. Pourtant, c’est en grande partie par sa politique maritime que l’on peut voir si une puissance le restera ou non.

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Le nouveau sous-marin d’attaque nucléaire de classe Barracuda de la marine française, le « Suffren », amarré dans le port de Toulon, en France, le 6 novembre 2020. NICOLAS TUCAT _ AFP

L'annulation in extremis de la vente de sous-marins français à l'Australie par cette dernière est un cas d’école. La couverture médiatique de la rupture spectaculaire du contrat entre l’Australie et le groupe français Naval Group s’est avant tout concentrée sur la fin d’un « contrat du siècle », qui allait rapporter 56 milliards d’euros et créer 2800 emplois. Mais il aurait surtout fallu s’attarder sur les causes de cette affaire, à savoir la conclusion de l’accord militaire AUKUS entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis pour contrer l’influence chinoise en Indopacifique. En formant une alliance excluant délibérément la France, les pays anglo-saxons prennent acte d’une présence française affaiblie dans la région. La réaction diplomatique malingre du Quai d’Orsay face à cet affront (rappel des ambassadeurs de Canberra et Washington pour quelques semaines seulement) a dû les conforter dans leur constat.

En effet, malgré une assise territoriale importante dans la région grâce à ses nombreuses ZEE liées aux territoires d’outre-mer, la présence française dans l’océan Pacifique laisse à désirer. Nos frégates, aux armements trop légers et au nombre trop réduit, ne peuvent pas contrer l’avancement méthodique chinois. La mise à jour du livre blanc de la Défense cette année montre bien que notre État-major est conscient de ces enjeux. La Chine, qui a doublé son budget militaire depuis 2012, ne circonscrit plus sa flotte à la seule mer de Chine. Partout, on la voit multiplier les stratégies hybrides, « combinant des modes d’action militaires et non militaires, directs et indirects, légaux ou illégaux, mais toujours ambigus, conçus pour rester sous le seuil estimé de riposte ou de conflit ouvert ».

Un exemple parfait de ce phénomène est la militarisation de la pêche chinoise, tant par l’accompagnement des flottes de pêche par des navires de guerre que par l’armement et l’utilisation des bateaux de pêche eux-mêmes à des fins de renseignement. Longtemps cantonnée en mer de Chine, où elle tirait parti de la délimitation approximative des ZEE de la région, la pêche chinoise s’est étendue et vient maintenant piller allègrement les ZEE d’États souverains. Dans le golfe de Guinée, un espace où la pêche fournit un tiers des apports en protéines pour les populations locales, des flottes de pêche chinoises, alliées aux mafias locales, vident les ressources halieutiques en toute impunité, détruisant par là même les cycles naturels de reproduction de poissons et mettant en danger les populations locales.

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Navires de pêche chinois

C’est donc par la mer que la Chine déploie sa puissance, ce qui explique bien la réorientation de la stratégie américaine depuis l’ère Obama. L’Europe et la Méditerranée n’intéressent plus autant les États-Unis, qui préfèrent désormais se concentrer sur leur lutte contre le rival asiatique. De là découle l’importance croissante accordée aux relations avec les puissances régionales comme le Japon ou la Corée du Sud et parallèlement, la désinvolture que se permet la diplomatie américaine à l’égard des Européens, à l’époque Trump comme à l’époque Biden.

 

Ce désintérêt américain pour la Méditerranée éclaire aussi la résurgence de puissances régionales comme la Turquie, se faufilant dans l’appel d’air laissé par le relatif retrait américain de la mare nostrum. La Russie s’y implante aussi, sédimentant la place qu’elle a prise dans la région depuis son intervention en Syrie.

 

C’est avant tout par sa politique arctique que la Russie cherche à asseoir sa puissance. La fonte des glaces devrait rendre la route polaire plus courte que les routes de fret actuelles, praticable. Le pays renforce sa présence militaire sur toute sa côte Arctique, pour défendre ses ressources de terres rares dans le district du Iamalo-Nenets, mais surtout pour garantir son futur contrôle sur la route polaire, par laquelle pourrait bientôt transiter une grande partie du fret à destination d’Europe et d’Amérique du Nord.

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Illustration du rapport officiel - La stratégie de la France en Indopacifique

Face à ces exemples, la politique maritime de la France peut sembler plus qu’insuffisante. Nous subissons les incursions chinoises dans nos ZEE ultramarines et souffrons des conséquences du retrait du grand frère américain. Nous nous plions au système de la concurrence des pavillons, en créant en 2005 le Registre International Français. Le système du fret mondial repose en effet sur la marchandisation des pavillons, avec une course au pavillon le moins cher et permettant d’éviter tant les taxes que les poursuites judiciaires éventuelles par de complexes montages légaux (la plupart des porte-conteneurs arborent ainsi le pavillon panaméen ou libérien). Plutôt que de chercher à imposer un droit de la mer plus exigeant, où les compagnies de fret seraient véritablement tenues responsables de leurs marchandises et de leurs dégâts, la France suit le mouvement des grandes puissances et se calque sur le modèle du moins-disant social, économique et écologique.

 

Pour autant, il faut aussi reconnaître les efforts et le potentiel de la diplomatie française. Abandonnée par ses anciens alliés anglo-saxons, la France peut, et oriente déjà, sa stratégie vers des alliances avec les puissances régionales de l’Indopacifique, comme avec l’Indonésie, Singapour, le Vietnam ou l’Inde. La force de la France repose surtout sur ses nombreux territoires ultramarins, formidables points d’appui stratégiques et économiques. Permettant un solide déploiement de nos forces armées, elles nous donnent aussi accès à de nombreuses ressources halieutiques et devraient bientôt nous offrir de nombreux gisements de métaux. Le Président a en effet annoncé, dans le cadre du plan France 2030, l’exploration des fonds marins de nos ZEE. Si l'objectif affiché est ici scientifique, cette reconnaissance des lieux pourrait ensuite laisser la place à une phase d’exploitation, tant nos fonds marins regorgent de zinc, nickel, cuivre, argent, or, etc.

 

 

Le coup dans le dos des Anglo-saxons est donc à prendre très au sérieux, tant il nous alerte sur le déclin de la position française en Indopacifique aux yeux des puissances de la zone. Plus que de l’indignation, il doit surtout nous pousser à investir dans notre politique ultramarine. L’Indopacifique est le théâtre d’une nouvelle Guerre froide. Si la France n’y fait pas entendre ses intérêts, elle sortira peu à peu de la table des grandes puissances. 

 

 

Alain d’Yrland de Bazoges