Philosophie

Mare Nostrum          

Dans l’histoire de notre civilisation et dans l’élaboration de notre pensée, la mer a joué un rôle crucial. Laissons-nous porter par le perpétuel remous de ses flots pour goûter à nouveau son exigence.

 

Objet de fascination et de crainte, plus que tout autre élément naturel, du fait de sa monstruosité en même temps que de son impassibilité, la mer nous est étrangère. Elle nous échappe ou nous envahit, elle est insaisissable comme l’eau qui la compose. Et puis, l’Homme préfère la terre ferme sur laquelle il réside, bâtit et préserve sa vie et de laquelle il peine à s’éloigner. « La raison a longtemps appartenu à la terre ferme, disait Michel Foucault, elle repousse l’eau avec un entêtement massif : elle ne lui concède que son sable […] La folie c’est l’extérieur liquide et ruisselant de la rocheuse raison ».

 

Mère de notre civilisation

 

Mais il faut sans doute dépasser ce que l’imaginaire peut laisser comme appréhension et comprendre le rôle que la mer, entendue comme espace géographique, a pu jouer dans la construction de notre civilisation, dans l’Antiquité grecque. A partir du VIIIème siècle avant notre ère, les Grecs ont regardé la mer comme le moyen d’une formidable richesse culturelle. Les colonies qu’ils implantèrent et qui ne correspondaient, le plus souvent, à aucune volonté de domination permirent de créer un vaste réseau de communication et ce que Jacqueline de Romilly appelle « la pénétration grecque » dans le monde méditerranéen.

Pendant toute cette période de colonisation qui s’étend jusqu’au VIème siècle avant J.-C., s’est formée progressivement une communauté globale de civilisation, très diverse mais entretenant d’étroits rapports matériels, intellectuels ou encore religieux, sans lesquels, d’ailleurs, l’écriture de L’Iliade et L’Odyssée n’aurait sans doute pas été possible. C’est ce qui a permis la rencontre, à Athènes, des plus grands auteurs venus d’Asie Mineure, d’Italie, de Sicile et de toutes les îles, et l’effervescence intellectuelle que cette cité connut et qui profita au monde méditerranéen. Thucydide observe que c’est ce modèle colonial qui a fait la grandeur de la civilisation grecque, par son aptitude à promouvoir une culture et à la mettre à l’épreuve des autres. C’est grâce, enfin, à un tel modèle que la chute d’Athènes n’a pas été celle de toute la civilisation hellénistique qui a perduré dans d’autres territoires et qui n’a cessé d’influencer d’autres cultures.

Dans son ouvrage intitulé Rencontres avec la Grèce antique, Jacqueline de Romilly note que ce rapport au monde développé par les Grecs à travers ce modèle colonial a permis la construction d’une unité extrêmement « vivante » s’accommodant des alternances politiques et des nécessités immédiates.

Il apparaît que la distance que représente la mer entre les peuples, loin d’être irrémédiable, doit servir de médiation. Elle est, en effet, une voie naturelle de commerce et de dialogue. La Méditerranée en est l’exemple le plus éloquent car elle a été le berceau idéal de notre civilisation du fait de ses caractéristiques géographiques avantageuses ; sa taille, son climat, sa place de carrefour entre plusieurs continents. Elle était, disait Paul Valéry, « à l’échelle des moyens primitifs de l’homme ».

 

Apprends-nous qui nous sommes

 

Ces peuples des pourtours de la Méditerranée, tournés vers la mer, ont tous favorisé l’émergence de notre civilisation par des échanges multiples, à un degré que l’on ignore souvent du fait du rôle prépondérant qu’a joué la cité Athénienne. Et une telle civilisation qui ne cesse d’être présente encore aujourd’hui n’aurait pas été possible sans cette opportunité que permet continuellement la mer. « Un regard sur la mer c’est un regard sur le possible » concluait Paul Valéry. Et il est permis de croire qu’un peuple qui n’a pas accès à la mer ne dispose ni des moyens ni des opportunités de partager une culture comme de connaître des influences aussi variées. Parce que la mer est porteuse d’une liberté exigeante et facteur d’identité, nous rappelant, où que nous allions, que nous venons de quelque part, que nous avons un port d’attache. L’épopée homérique n’est-elle pas celle de la fidélité et du retour ? La mer ne garantit-elle pas la singularité des îles, et des territoires ?

Si la mer a été le facteur principal de l’apparition de cet « idéal du développement le plus parfait de l’homme », l’auteur du Cimetière marin ajoute que cette réalité vaut aussi pour son œuvre et l’édification de sa propre personnalité ; « jamais un pays, sinon la Méditerranée, dit-il, ne m’a porté à la fois si loin et si près de moi ».

 

 

Source de sagesse

C’est une certaine proximité dans le rapport d’utilité que l’Homme entretient avec la mer qui justifie le rôle qu’elle a pu jouer dans le développement de notre civilisation. Le vent a très longtemps suffi aux ambitions maritimes des hommes, tandis que le transport terrestre ou encore le transport aérien ont nécessité, quant à eux, des évolutions techniques bien plus importantes et complexes. L’élément maritime n’est-il pas, aussi, plus docile à l’homme que tous les autres ? Il semble adhérer au mouvement, se prêter au jeu, comme l’évoque Paul Valéry, prenant l’exemple simple de la nage qui témoigne de ce rapport particulier, puisqu’en même temps qu’elle produit une formidable impression de liberté, l’eau mobilise toutes les parties du corps.

 

Quoique changeante et parfois tumultueuse, elle nous révèle « la pesanteur » de la nécessité, thème cher à Simone Weil et magnifiquement développé dans L’attente de Dieu. Mais n’ayant pas l’impassibilité éternelle des montagnes, la mer semble exprimer plus sensiblement une obéissance parfaite à la nature, où réside sa beauté. « La mer n’est pas moins belle à nos yeux parce que parfois des bateaux sombrent. Elle en est plus belle au contraire. Si elle modifiait le mouvement de ses vagues pour épargner un bateau, elle serait un être doué de discernement et de choix, non pas ce fluide parfaitement obéissant à toutes les pressions extérieures ». En plus d’être un formidable stimulant, elle permet donc aussi de goûter le rapport à la nécessité permanente.

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Notre éternel horizon

La mer nous apprend la sagesse d’un rapport au monde qui n’est donc pas sans exigence. L’Antiquité grecque a cultivé ce rapport qui est une mesure, et qui correspond à ce qu’Albert Camus appelle « la pensée du midi » ; cette lueur d’espérance, conjuguant l’action généreuse et l’harmonie de la nature, est fournie par l’auteur, au terme de L’Homme révolté. Par un regard lucidement plongé dans les entrailles de notre civilisation qui oppose la démesure à la mesure de l’héritage dont nous sommes redevables, la révolte à la gratitude, Camus déclare : « La jeunesse du monde se trouve toujours autour des mêmes rivages (...) nous autres Méditerranéens vivons toujours de la même lumière. Au cœur de la nuit européenne, la pensée solaire, la civilisation au double visage attend son aurore. Mais elle éclaire déjà les chemins de la vraie maîtrise ». 

 

Acceptons, donc, de nous laisser porter par elle, ou du moins tournons notre regard vers son horizon. Elle est notre médiation, avec les autres cultures comme avec nous-mêmes, parce qu’elle nous maintient dans une perpétuelle exigence d’identité et de vérité.

 

 

 

Emmanuel Hanappier

©Emmanuel Hanappier