Littérature

Traversée en Méditerranée homérique

Théâtre des aventures d’Ulysse dans l’Odyssée d’Homère, la Méditerranée avec ses tempêtes, ses vents et sa houle trouve une place singulière dans ce poème fondateur de la culture occidentale. Exploration géographique, littéraire et symbolique de la Méditerranée homérique.

Le berceau de la littérature européenne est une embarcation : celle d’Ulysse, dans l’épopée du tout premier poète occidental, Homère. Les antiques pages de L’Odyssée ont chanté encore, et elles ont fait entendre une mélodie vivante avec l’écho souverain de leurs trente siècles d’âge. L’Odyssée est une épopée marine. Récit de voyage, poème du retour, elle chante les difficultés endurées par Ulysse pendant son voyage de Troie à Ithaque. La Méditerranée y est singulièrement le lieu de l’épreuve et de l’accomplissement. Instrument des dieux et miroir du destin, la mer se teinte d’une couleur métaphysique et d’une fascinante puissance littéraire. 

 

Inscrire le mythe dans l’espace

Lire l’Odyssée, à moins d’être un érudit helléniste, c’est toujours lire une traduction. Traduire, c’est transmettre une pensée. Helléniste, philologue et géographe, Victor Bérard fait autorité avec sa traduction de l’Odyssée parue en 1924. Son travail sur la langue se double d’une approche profondément géographique, mieux : territoriale, de l’œuvre à laquelle il consacre trente années de sa vie. En 1927, Bérard se lance à la poursuite d’Ulysse et sillonne la Méditerranée. Il recherche le contact authentique de l’espace maritime dans lequel s’inscrit l’épopée merveilleuse qu’il a cherché à lire, à sentir et à traduire. Estelle Sohier consacre à cet explorateur-littéraire un article paru dans les Annales de géographie (n° 709-710) en 2016. Elle souligne « les liens complexes » que Bérard a « tissés entre les images et les paysages méditerranéens ». Bérard, selon elle, « questionne le rôle du mythe, du sacré et de l’imaginaire dans les interprétations de l’espace ». L’objet de la quête de Bérard, c’est la compréhension des liens entre la géographie et l’imaginaire, le rapport de fécondité de l’espace sur l’esprit, à l’aide des cartes et des techniques scientifiques contemporaines, comme la photographie. Estelle Sohier conclut en soulignant d’abord le caractère « illusoire » de l’entreprise de Bérard qui peut paraître un peu démesurée. Elle précise toutefois que son travail a eu le mérite d’ouvrir un horizon nouveau, de réinscrire l’Odyssée dans son écrin originel, d’incarner la lettre dans le terrain, de manifester finalement le rapport fondamental qu’entretient la littérature avec le Monde.

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Portrait de Victor Bérard en 1915 par Jean Bastian

Sylvain Tesson ne souligne pas autre chose lorsqu’il écrit dans un chapitre de son Un été avec Homère intitulé “Consentir au monde” : « La géographie d’Homère dessine le visage de la Terre. […] Elle est le chant de la réalité indépassable, elle témoigne de la force du monde. »

 

 

Écrire la couleur de la mer

La mer chez Homère est tempétueuse, hostile, inhospitalière. Elle est pour Ulysse l’espace de l’obstacle qui se dresse sur la route du retour vers le foyer. Les mots d’Homère représentent avec un génie incomparable la réalité de la tempête, la démesure des éléments et l’effroi qu’ils produisent. « Zeus lâcha sur leur dos les rafales sifflantes ; le flot géant dressa ses montagnes gonflées. » (III, 290). Quelle image plus visuelle, quelle expression plus éloquente ?

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Ulysse et les sirènes, mosaïque du IIIe siècle, Musée national du Bardo (Tunis)

Le mot « montagne », dont l’emploi est antithétique sur l’étendue des mers, prend une force fascinante, surtout lorsque le flot est le propre sujet de l’action : le flot géant dressa ses montagnes gonflées. Plus loin, la main de Poséidon, dieu de la mer, est représentée par ces mots : « L’Ebranleur du sol souleva contre [Ulysse] une vague terrible, dont la voûte de mort vint lui crouler dessus » (V, 366). Une voûte de mort. La voûte, c’est le toit, la demeure, le temple : une voûte, cela protège. Mais quand il s’agit de la courbure gonflée d’une vague gigantesque en pleine tempête, c’est une terrible menace. La montagne et la voûte renvoient l’un et l’autre au lexique du paysage connu et de l’architecture familière sur la terre ferme. Une opposition terre/mer est identifiable dans l’œuvre d’Homère. Lorsqu’elle est calme, la mer est une plaine marine (III, 143). Plaine paisible et familière, plaine maternelle. Lorsqu’elle est particulièrement inhospitalière au contraire, la mer est inféconde. Elle est sans moisson, terriblement stérile. La mer dans l’Odyssée n’est pas bleue : elle est brumeuse, grise, ou vineuse. Inhospitalière, immense et inquiétante, la mer avale les hommes et jette la damnation sur les noyés, à jamais privés du culte et du repos funéraire. Et Victor Hugo, dans Oceano Nox, relaie ce cri des Grecs :

« Combien ont disparu, dure et triste fortune !

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ! » 

 

Explorer les limites de son monde

Rien n’indique qu’Homère était marin. La tradition le dit même aveugle. La  source de la précision visuelle du milieu marin dans l’œuvre d’Homère serait alors le récit des marchands Phéniciens, ces « vieux routiers des mers qui savent si bien conter ». L’Odyssée peut alors se lire comme un récit de navigation, comme l’héritage d’un savoir nautique, et, plus largement, comme la transmission d’une expérience du monde vécue par les Phéniciens et fixée par les mots d’Homère. La justesse des mots de l’aède apparaît comme la marque d’une civilisation ouverte sur la mer, certes, mais peut-être aussi modelée par elle. Explorée, combattue et acceptée, la mer suscite dans le cœur de l’homme une prise de conscience d’un ordre mystérieux et transcendant, et de l’inscription de sa destinée dans un vaste cosmos qui le dépasse.

Car la mer, dans l’épopée marine du premier poète, si elle est l’occasion de l’exploration des limites du monde connu, est aussi celle d’une méditation sur le monde, d’une introspection humble, libre et fervente. Baudelaire dans son poème “L’homme et la mer”, souligne le symbole de la mer miroir de l’Homme :

Homère Caetani, buste en marbre du IIe siècle, Musée du Louvre

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Instrument des dieux, reflet de l’âme ou force cosmique, la mer ne cessera d’être objet de poésie.

Ombeline Chabridon