Histoire de l'art

Dans l’intimité de l’Hôtel de la Marine

Après trois ans de travaux, l’Hôtel de la Marine rouvre aujourd’hui ses portes pour une troisième vie, celle de musée. Le chantier de restauration a permis de redonner jour aux appartements XVIIIᵉ de l’Intendant du Garde-Meuble de la Couronne. Récit d’une architecture emblématique du Siècle des Lumières et d’un palais destiné à la culture, aux arts décoratifs et au luxe français.

Charme, élégance, art de vivre à la française. Telles sont les fleurs de l’Hôtel de la Marine restauré. On y entre chez un homme de goût : un administrateur du XVIIIᵉ siècle, l’Intendant du Garde-Meuble de la Couronne, ancêtre de notre Mobilier National, qui avait pour charge de créer, distribuer, entretenir et réparer le mobilier des résidences royales. Cet intendant ne se contentait pas de veiller sur les biens, mais également de faire rayonner le pouvoir royal à travers l’excellence des arts décoratifs français, en produisant des meubles à la pointe de la mode et du savoir-faire des artisans. Et jusqu’à présent, nul ne dément qu’il n’existe rien de plus abouti et de plus merveilleusement ciselé que les arts décoratifs au XVIIIᵉ siècle. Plongée au cœur de Paris, dans ce témoignage exceptionnel de l’excellence de l’architecture et du décor à la française !

Vestibule carrelé. Photo © Olivia Jan.

Brève histoire d’un palais aux multiples facettes

L’actuel Hôtel dit de la Marine est né du désir du roi Louis XV d’ériger une place en son honneur dans la capitale. Haut-lieu de la monarchie absolue aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, Paris se vit doté au fil des années de « Places Royales » qui rivalisaient de superbe architecturale. La création de l’Académie Royale d’Architecture par Louis XIV en 1671 vint consacrer cet art noble dont les souverains se servent à des fins glorificatrices. Il n’est que de voir les travaux de ses prédécesseurs pour comprendre la logique de grandeur urbanistique de Louis XV avec la place de la Concorde : Henri IV et la Place Dauphine, Louis XIII et la Place des Vosges, Louis XIV et la Place Vendôme sont autant de plans de mise en valeur de la figure royale.

Louis XV confia l’aménagement de la place éponyme, actuelle place de la Concorde, à son premier architecte, Ange-Jacques Gabriel, qui se vit engagé à la lourde tâche de créer une place où tout concourt à louer le roi, où tout converge vers la statue équestre royale. Au Nord de la place, Gabriel dessina deux palais identiques, sans avant-corps central, seulement marqués par deux avant-corps aux extrémités. Une démonstration muette de pure splendeur royale que celle de cette architecture toute en souplesse. 

Anonyme, Place Louis XV. Perspective depuis la Seine, ouvrant sur la rue Royale et l’Église de la Madeleine, 1772, gravure, Bibliothèque de l’Institut de France. Photo ©RMN-Grand Palais (Institut de France) / Gérard Blot.

Après l’achèvement des travaux, le bâtiment Est reçut une étonnante administration : le Garde-Meuble de la Couronne. A cette noble charge, se succédèrent deux personnages que tout opposait : le volage Pierre-Élisabeth de Fontanieu et le rigoriste Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray, qui œuvrèrent cependant tous deux à l’aménagement et à l’embellissement de leurs appartements, dignes d’une résidence royale.

Vu comme symbole par excellence de la richesse monarchique, le Garde-Meuble de la Couronne fut chassé par la tourmente révolutionnaire tandis que le département de la Marine y trouva un asile qui ne tarda pas à se transformer en durable port d’attache. Les contraintes étaient alors nouvelles : au luxe et au goût français succédait le prosaïsme d’un ministère à la conquête d’espace, de rangements et de bureaux. Les niveaux furent scindés en deux, les pièces cloisonnées et des couloirs aménagés. Ce deuxième enfantement des vieilles pierres dura deux-cents ans, jusqu’en 2015, où le Ministère adopta ses nouveaux quartiers à Balard.

C’est à ces espaces alambiqués que le chantier de restauration de l’hôtel s’attaqua en 2017. En deux-cents ans, les ajouts successifs des XIXᵉ et XXᵉ siècles avaient modifié l’organisation interne et les décors. Restituer l’atmosphère du XVIIIᵉ siècle, tel était le parti-pris du Centre des Monuments Nationaux à qui la restauration et l’exploitation du palais sont confiées. Les chiffres présentés par le CMN sont singuliers : trois ans de travaux, 1 200 m² de décors à dégager, 130 millions d’euros de budget, plus de quarante entreprises engagées dans les travaux, 500 menuiseries restaurées, 330 m² de verrière créée pour couvrir la cour intérieure, 12 700 m² de surface totalement rénovée dont 6 200 m² pour les espaces ouverts à la visite…

Vue de l’Hôtel de la Marine.  Photo © Olivia Jan.

Une restauratrice en plein travail de dégagement des couches de peinture ajoutées après le XVIIIᵉ siècle. Photo ©Centre des Monuments Nationaux / Benjamin Gavaudo. 

Un lieu à vivre

L’impression première en gravissant le grand escalier menant au « bel étage » n’est pas de visiter un lieu mais de vivre dans ce lieu. La formule est forte mais proche de la réalité. Un tel soin a été apporté à la restauration et à l’aménagement des appartements que le résultat final est patiné et non « ripoliné » ni « clinquant », comme c’est souvent le cas. C’est le règne du geste désinvolte qui l’emporte : ici un livre entrouvert, là une serviette négligemment jetée. Tout concourt au luxe chaleureux de cet appartement aristocratique du Siècle des Lumières.

Pour parvenir à cet heureux mariage des XVIIIᵉ et XXIᵉ siècles, une véritable chasse au trésor a été organisée : restituer les décors peints du XVIIIᵉ enfouis sous les ajouts successifs des XIXᵉ et XXᵉ siècles ; placer, chaque fois que cela est possible, un objet d’origine, grâce au concours précieux des inventaires d’époque ; ou bien les remplacer grâce à l’excellence toujours vivante de l’artisanat français.

Boiseries XVIIIᵉ. Photo © Olivia Jan.

“Le règne du geste désinvolte”. Photo © Olivia Jan.

« Hormis de rares cas, l’immense majorité des pièces que vous voyez aujourd’hui n’y étaient pas. L’objectif, explique Delphine Christophe, était de remeubler les espaces au plus près de ce qu’ils étaient à l’époque. Meubles et objets proviennent surtout de dépôts consentis par de nombreuses institutions, dont le Musée des Arts décoratifs, le Mobilier National, Le Musée du Louvre, le château de Versailles, la manufacture de Sèvres, le Musée des Beaux-Arts de Marseille ou le Centre national des Arts et Métiers ». La consigne est claire : ne pas reproduire à l’identique, mais donner à vivre au visiteur l’atmosphère des appartements de l’intendant, à l’époque de leur construction. Ainsi l’achat récent de deux meubles de l’ébéniste Jean-Henri Riesener – une commode et un secrétaire armoire – permet-il au novice de se familiariser avec le travail d’orfèvre d’un des « ébénistes mécaniciens » favoris de ses contemporains. 

Réédition de tissu XVIIIe. Photo © Olivia Jan

Un soin particulier a également été apporté aux textiles. Des tissus d’ameublement d’époque et des papiers peints ont été rachetés auprès de marchands ou de ventes publiques afin de regarnir le mobilier, notamment les sièges : aux Puces, à Paris, ou d’autres tissus à Lyon, chez une marchande de tissus anciens ou des manufactures de soieries qui produisent depuis plusieurs siècles. Ainsi, le cabinet doré de Pierre-Élisabeth de Fontanieu a été complètement retendu d’un damas XVIIIᵉ.

Papier-peint XVIIIᵉ. Photo © Olivia Jan.

Seules les anciennes pièces de réception du ministère de la Marine ont été conservées dans le style XIXᵉ afin de marquer la forte empreinte historique dans ce lieu.

C’est ici qu’en 1848, Schœlcher et Arago signèrent le décret d’abolition de l’esclavage. C’est ici qu’en 1871, les Communards s’en prirent aux vieilles pierres et menacèrent de brûler le bâtiment. Enfin, c’est ici le théâtre de la capitulation de la Marine allemande et de la Libération de Paris, en 1944, dont témoignent encore les trous percés dans les volets afin d’épier et de viser l’ennemi français.

Ainsi, à la fin du parcours de visite, les ostentatoires décors XIXᵉ succèdent très logiquement à l’aménagement XVIIIᵉ plus élégant, plus intime malgré son luxe certain.

Décors XIXᵉ.  Photo © Olivia Jan.

Chambre à coucher XVIIIᵉ.  Photo © Olivia Jan.

La visite de l’Hôtel de la Marine s’achève sur la loggia qui fait la part belle à une vue panoramique sur la place de la Concorde et le Paris environnant. C’est le Paris de la culture, des arts, de l’histoire française, qu’il ne tient qu’à vous d’aller savourer. Rendez-vous au numéro 2 de la Place de la Concorde pour vous plonger dans cet univers exaltant !

Olivia Jan

L’art du détail.  Photo © Olivia Jan.