Histoire

Louis XVI, Roi des océans

 

C’est l’histoire d’un terrible gâchis, d’une lutte à mort qui a opposé les deux géants maritimes du XVIIIième siècle ; la tragédie d’un Roi qui, à défaut de savoir réformer son pays, l’avait doté de l’instrument capable de faire de nous la principale thalassocratie de notre monde.

L’historiographie classique, qu’elle soit révolutionnaire ou conservatrice, s’attache à dépeindre Louis XVI comme un monarque affable et débonnaire, s’occupant plus volontiers de serrures que des choses de l’État. C’est passer à côté de dix-neuf ans de règne tournés vers une ambition digne du Roi-Soleil : l’hégémonie de la Royale sur tous les océans. 

Depuis la fin du XVIIè siècle, un bras de fer s’est engagé entre les deux puissances mondiales de l’époque : la France et l’Angleterre. Le monde ne semble pas assez grand pour qu’une coexistence pacifique puisse durer dans le temps. Louis XIV avait tenu la dragée haute à son rival britannique en forgeant, grâce aux lègues de Richelieu et à l’action de Colbert, une flotte considérable, capable d’assurer la sécurité et la prospérité de ses colonies et donc du commerce français. De Pondichéry aux Antilles, en passant par la Louisiane et le Canada, le drapeau blanc flottait avec superbe aux quatre coins de la terre. Le plus grand succès de Louis le Grand était d’avoir installé son petit-fils, le duc d’Anjou, sur le trône d’Espagne, à l’origine des fameux « pactes de Famille » par lesquels les couronnes de France et d’Espagne allaient unir leurs forces, notamment navales, contre l’Angleterre.

 

Sans titre1.jpg

Louis XV n’eut pas la même fortune puisqu’il eut à subir, au terme de la guerre de Sept ans (1756-1763), les conséquences désastreuses du traité de Paris (10 février 1763) : la France perdit de nombreux comptoirs en Inde, le Canada ainsi que des îles des Antilles. Néanmoins, le pire était évité puisque Saint-Domingue, poumon économique de l’économie monde du XVIIIème siècle fut conservé (29,8 % de la production mondiale de sucre selon Robin Blackburn). Le grand défi de Louis XV concerna surtout sa flotte qui avait largement été envoyée par le fond durant ces longues années de conflit. Il confia donc avec soin au comte de Choiseul, duc de Praslin, la délicate mission de refonder la Marine française. Les deux hommes savaient que la paix avec l’Angleterre ne pouvait être que de courte durée et ceci tant que la France serait une puissance coloniale et donc maritime de premier plan. Joseph Martray défend également cette vision de la corrélation à faire entre puissance coloniale et puissance maritime, l’une entretenant l’autre dans un cercle vertueux. Le duc de Choiseul, cousin du comte du même nom, prévint le Roi en ces mots « Il se passerait encore des siècles, avant de pouvoir établir une paix durable avec cet État [l’Angleterre] qui vise la suprématie dans les quatre parties du monde ».

César, comte de Choiseul, duc de Praslin

Louis XVI, le Roi marin

 

Quand Louis XVI succède à son grand-père, il trouve une Marine en pleine reconstruction, pansant ses plaies de la dernière guerre. Contrairement à ses illustres ancêtres, le nouveau Roi est passionné par le monde maritime. S’intéressant aux questions techniques des navires comme à l’exploration scientifique des océans, Louis XVI reprend les travaux de Choiseul pour mener à bien sa politique extérieure. Deux ministres de la Marine sont choisis sous son règne : Monsieur de Sartine, comte d’Alby et le maréchal de La Croix de Castries. L’appareil maritime entier est réformé, de l'entraînement des mousses à la construction des navires. Quelques partisans de Napoléon voient dans sa conquête de la France des 130 départements un projet visionnaire afin de se maintenir dans la compétition des États-continents du XXième siècle. Mais l’Histoire nous apprend que les superpuissances continentales perdent systématiquement face aux puissances maritimes. Louis XVI voit plus loin, et surtout mieux que le général corse. Cela fait 1 000 ans qu’il observe la géopolitique mondiale et les évolutions du monde moderne. Il a fait sienne la devise de Sir Walter Raleigh : « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même ».

 

Il donne les moyens à sa Marine d’être à la hauteur de ses ambitions, à tel point que le budget de la Marine dépasse celui de l’Armée de Terre en 1782 : une première en France ! Le Roi pousse pour atteindre un nombre idéal de 80 vaisseaux de ligne et 60 frégates. Les équipages sont envoyés régulièrement en mer pour s’entraîner, la construction des vaisseaux est rationalisée pour atteindre une production préindustrielle selon les plans Borda-Sané (tous deux ingénieurs), tout comme la fonte des canons qui est standardisée.

Enfin les ports et arsenaux sont complètement repensés. Aucun rapport, aucune décision, aucune plainte ou réclamation en matière maritime ne passe sans être scrupuleusement épluchée par Louis XVI. Ce marin de passion ne voit pourtant qu’une seule fois la mer, lors de l’inauguration de l’arsenal de Cherbourg en 1786 où les marins s’étonnent de l’étendue de ses connaissances. L’historien Étienne Taillemite s’en amuse et le désigne bien volontiers comme étant un « navigateur immobile ».

La France de Louis XVI, l’hyper puissance en gestation ?

Les conséquences de la politique de Louis XVI sont sans appel. La guerre d’Indépendance américaine (1775-1783) sonne le glas de l’hégémonie anglaise sur les mers. La Royal Navy est bousculée par les escadres commandées par Rochambeau et D’estaing, appuyées par la Real Armada du cousin espagnol de Louis XVI qui permet définitivement de surclasser en nombre les navires de Sa Majesté Britannique. L’Angleterre est chassée de la plus riche partie de l’Amérique du Nord et est même menacée d’invasion sur son propre sol lors du conflit. La Méditerranée retourne sous un contrôle relatif des marines franco-espagnoles après la reprise de Minorque tandis que les prouesses du légendaire Suffren dans l’océan Indien menacent une des deux principales routes du commerce anglais.
Sans titre2.jpg

Louis XVI visite les travaux du port de Cherbourg le 23 juin 1786

Alors que l’Angleterre est à genoux, Louis XVI, prince magnanime, ne souhaite pas humilier son cousin des Îles. L’honneur et la puissance de la Royale restaurés, il n’impose à l’Angleterre que le principe de la liberté des mers. Jusqu’en 1789, les marines marchandes et de guerre françaises vivent leurs grandes heures. La Marine royale est réputée être la plus compétente du monde et, certaines années, la balance commerciale dépasse même celle de l’Angleterre. Les officiers de la Royale, familièrement appelés ‘‘les Rouges’’ (la couleur de leur uniforme), sont, sans aucun doute, les hommes les plus brillants de leur temps. Ils sont le fleuron de la noblesse française. Michel Vergé-Franceschi décrit l’officier de vaisseau de 1789 comme étant « instruit, cultivé, policé, ouvert aux idées nouvelles, attaché au Roi, catholique ». Volontiers orgueilleux, ils sont les superbes fruits d’une politique mondiale, le levier de la future victoire contre l’Angleterre qui mettrait cette dernière définitivement à bas lors d’une prochaine guerre. La Révolution brisant l’appareil monarchique, Bonaparte dut composer sans eux lors de sa lutte à mort avec la « perfide Albion ». La Royale avait été sabordée.

Hervé de Valous