Un coup d'œil sur l'actualité

 

Crécy, c'est fini !

 

La guerre, ce sont deux armées étatiques qui se font face sur un champ de bataille, et elle prend fin avec la signature d’un armistice puis d’un traité de paix. Cette vision, qui structure encore largement nos imaginaires collectifs, n’est pourtant plus d’actualité. La parenthèse historique d’une guerre codifiée prend fin et laisse la place à de nouvelles conceptions de la guerre.

 

Marathon, Hastings, Bouvines, Crécy, Castillon, Iéna, Waterloo ou même Koursk. Autant d’exemples de grandes batailles rangées, d’affrontements spectaculaires entre grandes armées, aux issues claires et rapides, aux impacts décisifs sur le déroulement de la guerre. Une construction de la guerre en série de batailles décisives, et qui demande donc des armées massives, encadrées par des généraux capables de les coordonner. Une vision de la guerre qui façonne encore notre imaginaire, alors qu’elle correspond bien plus à une exception historique, une parenthèse westphalienne d’ordre et de conventions, où les messagers venaient porter l’annonce du début de la bataille au camp adverse, et où l’on prévoyait le temps de venir récupérer ses blessés entre deux charges. 

 

La guerre mécanique ne pouvait plus se structurer de la sorte. En six jours lors de la bataille de la Marne, la nouvelle guerre prit 80 000 âmes. Devant cette nouvelle localité, la guerre dut s’enfoncer dans les tranchées puis, avec la Seconde Guerre mondiale, chercher à se rendre de plus en plus mobile, rapide. La bombe rendit suicidaire l’affrontement direct entre grandes puissances, et repoussa donc les esprits guerriers vers les limes, avec les guerres d’insurrection et de contre-insurrection, portées par des indépendantismes révolutionnaires puis des tensions ethniques ou religieuses. 

 

Bien loin de la fin de l’Histoire fukuyamienne, nous assistons à une multiplication des conflits, certes pour l’instant de relative intensité et ampleur, mais difficilement lisibles, longs et sales. Les armées des grandes puissances, quand elles sont déployées, remportent des victoires rapides du fait de leur supériorité technique, mais ne semblent plus capables d’obtenir une victoire durable. Indochine, Algérie, Vietnam, Afghanistan et Irak, ou plus récemment Sahel, autant de guerres où des armées occidentales pourtant en nette supériorité technique ont finalement dû s’incliner. 

 

Gagner la guerre, gagner la paix

A l’évidence, l’action militaire doit être réformée. Mais il ne faudrait pas seulement rejeter la faute sur un corps d’officiers réfractaires au changement. Au contraire, la pensée militaire a depuis longtemps compris qu’elle devait penser son nouveau rôle dans les guerres modernes.

Dès la fin du XIXᵉ siècle, certains officiers cherchent à repenser leur rôle, notamment Lyautey dans son fameux Du rôle social de l’officier, où il décrit le « rôle moderne de l'officier devenu l'éducateur de la nation entière ». Le militaire ne peut plus se contenter de livrer bataille, il doit également penser son action auprès des populations, pour construire une paix durable. 

 

C’est sans doute de cette pensée sociale qu’il a manqué lors du second vingtième siècle aux armées occidentales. Dès la défaite indochinoise, l’armée française s’adapte en effet à la nouvelle guerre insurrectionnelle et à son mode de combat guérillesque. En 1961, l’officier Roger Trinquier publie La Guerre Moderne, où il décrit la nouvelle guerre subversive, ainsi que les moyens d’actions anti-subversifs que peuvent mettre en place les grandes puissances. Cette nouvelle guerre passe par le quadrillage du territoire et la remontée systématique des nébuleuses insurgées par les interrogatoires. Techniquement très efficace, la guerre anti-subversive ne porte pourtant pas ses fruits. Victoires militaires, les opérations comme la bataille d’Alger ou l’opération Phoenix se révèlent si cruelles et impopulaires, tant chez les populations concernées que dans les arrières-bases métropolitaines, qu’elles aboutissent à des défaites politiques. Le modèle anti-subversif, exporté par la France aux Etats-Unis puis à l’école des Amériques, se montrera contre-productif, montant les populations et les opinions mondiales contre les armées déployées et offrant finalement la victoire aux insurgés. 

 

La guerre anti-subversive n’est aujourd’hui plus populaire, les états-majors s’intéressant désormais de plus en plus au modèle contre-insurrectionnel, développé par l’officier Galula et redécouvert par les officiers américains, notamment David Petraeus. Dans un contexte de surmédiatisation de la guerre, avec des opinions publiques occidentales hyper-sensibles à la moindre victime, le rôle de l’armée devient d’éviter à tout prix la gégène, et se concentrer à séduire les populations, afin de priver les mouvements insurgés de leur arrière-base. S’ils restent bien évidemment des combattants, les soldats doivent désormais chercher à construire les conditions d’une paix durable, afin de détourner les populations des mouvements insurrectionnels. L’exemple le plus parfait de ce nouveau type d’officier pourrait ici se trouver en la personne du général Emmanuel de Romémont, qui après 36 ans de service dans l’Armée de l’Air dirige désormais l’initiative Plus d’eau pour le Sahel, voyant dans l’accès à l’eau le meilleur moyen de détourner les populations de la tentation djihadiste ou émigratrice. 

 

Le monde militaire, lentement, sort de son seul pré carré pour penser son action plus globalement. Parallèlement, il est intéressant de voir la professionnalité de la guerre remise en cause.

“La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires”

Bien que très marginal, le phénomène des combattants volontaires est intéressant, notamment lors du retour des combattants. La plupart des volontaires ne se rendent généralement sur un théâtre d’opérations que pour prendre quelques photos puis déguerpir devant la réalité de la guerre. Mais les profils qui y restent y acquièrent alors une formation technique importante et, dans certains cas, une radicalisation politique. Bien que très peu nombreux, le retour des combattants volontaires français du Kurdistan aura causé quelques cheveux blancs aux renseignements français qui ont craint une radicalisation du mouvement de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

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Combattants volontaires Kurdistan soutien ZAD NDDL

De même, les volontaires français en Ukraine seront sans doute largement surveillés à leur retour. Combattre sur un front étranger, au sein de groupements de volontaires assez largement dominés par les idées de droite radicale, n’est pas une expérience anodine.

 

Plus que ce phénomène marginal, c’est surtout la pénétration du regard civil dans la guerre qu’il faut souligner. Le phénomène de médiatisation de la guerre est allé croissant depuis un siècle. Lors de la Grande Guerre, les informations du front sont publiées tous les jours dans la presse. Lors de la Seconde Guerre mondiale, la photographie gagne en ampleur, avec des magazines comme Signal dans le camp allemand. La photographie de guerre s’indépendantise des états-majors, notamment au Vietnam avec des photographies accablant le camp américain. Lors de la Guerre du Golfe, le conflit est filmé et diffusé en direct. Désormais, ce sont les soldats eux-mêmes qui filment le conflit. On se souvient ainsi des TikTok postés par les parachutistes russes au moment même de leur déploiement à l’Est de l’Ukraine. On peut désormais suivre les comptes individuels des soldats des deux camps, échanger avec eux, leur poser des questions sur leur ressenti. Plus ou moins rapidement bannis, certains comptes proposaient même en story à leurs abonnés de voter pour l’exécution ou non de prisonniers de guerre. De quoi faciliter le travail à La Haye dans quelques années…

Enfin, la guerre n’est plus seulement le fait d’États, ou même de camps idéologiques, ethniques ou religieux. Si cela reste bien évidemment limité, marginal, les limes voient le retour des anciens seigneurs de guerre. Ces chefs charismatiques à la tête de troupes armées, indépendants des états ou des idéologies. Parmi eux, le prince belge Emmanuel de Mérode est l’exception, menant sa troupe de rangers armés du parc national des Virunga pour la seule protection du patrimoine naturel et de sa population de grands singes. Une force armée, disciplinée, menée par un guerrier courageux, et qui s’est imposée comme l’un des acteurs incontournables dans cette région chaotique. Mais cet acteur, encore très institutionnel, est l’exception, faisant face à des seigneurs de guerre mûs par la simple survie et le gain personnel.

ACTU Fin d'article Emmanuel de Mérode, parc national des Virunga PHOTOGRAPHIE DE BRENT STI

Emmanuel de Mérode, parc national des Virunga - Photographie de Brent Stirton, Getty, National Geographic Creativity

Les Virunga, sorte de nouvelles Caraïbes, abritent des groupes rebelles en fuite, des braconniers, des pilleurs de ressources naturelles, des mercenaires, dans un espace sauvage, sans réseau routier. Les guerres, qui ont déjà coûté la vie à 200 rangers du parc national, retournent à leur forme pré-moderne, faite d’escarmouches, de pillages, de raids. Comme dans le cas du Triangle d’Or, où régnait le seigneur de l’opium Khun Sa, les Virunga retournent à la guerre pré-étatique.  

 

Plus politique, plus sociale, plus publique, plus longue, plus incertaine, plus chaotique. La guerre des lois et des codes prend fin, la mort et la destruction demeurent. Pour préserver la paix, il faut donc penser ses nouveaux acteurs et modalités.

Alain d'Yrlan de Bazoge