Littérature

Andreï Makine : les deux patries

Le conflit russo-ukrainien a conduit l’Occident à un boycott unanime de tout ce qui s’apparente à la Russie. Loin de toute grégarité moelleuse et rassurante, prenons le phénomène à rebours en (re)lisant l’écrivain d’origine russe, Andreï Makine.

Interrogé sur sa vision du conflit dans les colonnes du Figaro, le 11 mars dernier, Andreï Makine exprimait son regret à l’égard de la « propagande européenne » dressée uniformément contre tout ce qui porte le nom de russe, amalgamant spectaculairement le pays, sa culture, son patrimoine et son chef d’Etat. L’écrivain plaidait plutôt pour une ouverture : « Il faudrait au contraire s'ouvrir à la Russie, notamment par le biais des Russes qui vivent en Europe et qui sont de manière évidente proeuropéens. » Obtempérons donc, et pour nous ouvrir à la Russie, ouvrons le livre de ce Russe francophone et francophile, couronné par le Prix Goncourt en 1995. Son titre, d’ailleurs, porte le nom des alliances antiques : il s’appelle Le testament français.

Andreï Makine est né dans les profondeurs de la Sibérie, un jour de septembre 1957. Trente ans plus tard, en 1987, il s’installe clandestinement à Paris. En 2016 enfin, il est nommé à l’Académie. Cette nomination agit comme la consécration suprême de sa mutation de jeune homme sibérien en écrivain français. Au début de son discours de réception à l’Académie, il invoque les liens culturels et littéraires qui unissent la France et la Russie, et il soutient que l’entente franco-russe repose sur le partage de la langue : il souligne ainsi, sous la coupole pluriséculaire de l’Institut de France, la fascination qu’a suscitée chez lui le français. C’est cette même fascination qui faisait déjà l’objet du livre qu’il publiait en 1995 et par lequel il obtint à la fois le prix Goncourt et la naturalisation française qu’il désirait depuis longtemps.

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 Andreï Makine, 2014 ©Helene Pambrun, ParisMatch.

Le conflit psychologique 

Le testament français est un roman touffu qui parle de l’enfance et de l’adolescence, de la littérature et de l’imaginaire, du souvenir et de la souffrance. Ce roman est traversé, de part en part, par une saveur amère, métallique : ce sont la violence, la misère, le sang, le sexe, la guerre, les camps, toutes ces notes discordantes qui tranchent sur l’harmonie initiale du cadre que constitue le récit des souvenirs d’enfance et des histoires de la grand-mère française, racontées le soir sur un balcon. 

Ces notes discordantes toutefois ne prennent jamais le dessus sur le destin des personnages. Et, en cela, le roman de Makine est un hymne au courage et à la persévérance. Il est d’ailleurs plein de dignité : chaque épreuve, chaque difficulté est l’occasion d’un retour sur soi, d’une méditation suivie d’un cheminement qui fortifie. Car le combat chez le narrateur est d’abord intérieur. 

Le roman se caractérise, comme le souligne Hélène Mélat, par une dualité prégnante, un balancement incessant chez le narrateur entre son identité russe et son identité française, laquelle passe par sa connaissance de la langue de Molière, enseignée par sa grand-mère et cause d’un véritable sentiment d’appartenance à la culture, mieux, à la civilisation française.

La réconciliation intérieure 

Ce qu’il nomme sa “greffe” française, portée par l’idiome, se traduit dans son enfance par un émerveillement fabuleux pour la France et pour son Histoire, suscitée par les souvenirs de la grand-mère, évoquée mystérieusement par des coupons de vieux journaux ou, même, par de simples cailloux conservés par Charlotte, véritables morceaux épars de la terre fascinante que le narrateur appelle son “Atlantide”. Mais à la fascination pour ce pays rêvé et médité pendant l’enfance, succède l’intériorisation consciente et intellectuelle, au moment de l’adolescence, de cette différence que le narrateur porte en lui et qui le distingue profondément des garçons de son âge. Un dualisme douloureux le marque profondément, jusqu’à devenir une cause de révolte intérieure. Il sent s’affronter en lui deux conceptions de la vie, deux rapports à l’amour, deux façons finalement d’être au monde, en un mot : deux cultures. 

Le français apparaît ainsi profondément lié à la féminité et à la toute puissance de l’amour, à la nostalgie des souvenirs et du passé et à la mélancolie un peu artificielle des vieilles photographies. Le russe, en revanche, se teinte d’une formidable rugosité, de quelque chose d’endurci, de résigné, mais de très sensuel aussi, voire de sordide. Ces deux aspects cohabitent et entrent en conflit dans l’esprit du narrateur. 

Le testament français en fin de compte est l’histoire du dépassement par le narrateur de cette dualité : celle-ci se résout dans l'avènement de l’écrivain russe francophone, à la fin du roman. Le narrateur trouve son salut en trouvant les mots, et parvient à se sauver en parvenant à nommer, en français, ses souvenirs et sa lutte. Absolue démonstration de la vertu cathartique de l’écriture, le testament français est tout autant le testament qui parvient de Charlotte du fond des steppes russes, que le testament propre d’un Andreï transfiguré par l’écriture. 

LITTÉ §2 Ilya Répine, Portrait de Youri

Ilya Répine, Portrait de Youri Répine enfant, 1882.

Les stigmates de la Russie

La guerre traverse aussi le roman de Makine comme le quasi-corollaire de l’identité russe. Charlotte, véritable héroïne du roman, est devenue une vraie babouchka (elle ne parviendra d’ailleurs jamais à retourner en France), en raison des horreurs qu’elle a vécues et qui la lient étrangement à la Sibérie, à ses steppes et à sa taïga, en un mot, au sol russe, froid, âpre et vaste. 

LITTÉ §3 Vasily Vereshchagin, La route des prisonniers de guerre (1878-1879).jpg

Vasily Vereshchagin, La route des prisonniers de guerre (1878-1879).

La guerre est partout dans les souvenirs des Russes et dans l’histoire de l’URSS au XXème siècle. Tout le pays porte le stigmate de l’affrontement guerrier, que symbolisent les cicatrices profondes sur le corps de Sergueï et qui bouleversent Charlotte, quand elle découvre le corps de son mari revenu des combats. La lutte est peut-être inhérente au Russe : lutte contre l’animosité d’un territoire, lutte armée dans le système soviétique, lutte contre soi-même enfin, et contre le mal qu’on porte à l’intérieur. L’identité russe, entre les pages de Makine, se définit comme un mélange étroit et énigmatique, fait de fascination et de répugnance à l’égard de la brutalité, de la noirceur et de l’abjection : le mal y est objet de souffrance et de malédiction, mais objet de salut et de transcendance aussi, quand il est accepté et dépassé. 

La langue, et par extension, la littérature et la culture, apparaissent comme les auxiliaires à la fois de la réconciliation intérieure et de la concorde à l’échelle internationale, puisqu’elles ouvrent le chemin vers l’Autre dans ce qu’il a de plus propre, c’est-à-dire, sa sensibilité, son rapport au monde.

 

Terminons ce propos par les paroles qu’Andreï Makine avait choisies pour clore son discours à l’Académie, il y a un peu plus de cinq ans. Il voulut conclure en évoquant les classiques de la littérature française et ces textes appris par cœur qui deviennent une vraie “musique intérieure”. Cette musique intérieure crée dans nos âmes “ce qu’on pourrait appeler une « sensibilité littéraire », oui, la compréhension que, même dans les heures où l’homme est réduit à la simple chair à canons, la vie pouvait être rythmée autrement que par la haine sauvage et la peur bestiale des mortels. Une sensibilité littéraire. Serait-elle la véritable clef qui permet de deviner le secret de la francité ?

Voilà un testament nouveau qui se laisse méditer.

Ombeline Chabridon