Histoire de l'art

Pierre Schoendoerffer et l’Indochine

Grande oubliée du cinéma français, la guerre d’Indochine est principalement portée à l’écran par Pierre Schoendoerffer (1928-2012). Reporter de guerre avant de pousser la porte du septième art, il s’appuie sur son expérience de la guerre pour lancer un témoignage vibrant, véritable plaidoyer à la mémoire des anciens d’Indo, ses camarades de terrain et compagnons de route dans l’enfer asiatique, de Diên Biên Phu aux camps việt-minh.

La guerre d’Indochine (1946-1954), à l’autre bout du globe, a rarement suscité l’intérêt de l’opinion publique de la métropole avide de paix au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’autant que ce conflit a uniquement concerné des engagés volontaires ou des militaires de carrière. Sa mémoire s’est donc propagée presque exclusivement parmi les cercles initiés, dans le huis clos militaire. Cette marginalisation du conflit indochinois est particulièrement sensible dans son traitement par le cinéma français (que Delphine Robic-Diaz s’est attachée à étudier dans La guerre d’Indochine dans le cinéma français, images d’un trou de mémoire) : avec seulement huit films de guerre la représentant, elle ne pèse pas lourd face à d’autres conflits, comme la guerre d’Algérie qui en compte une cinquantaine. Face à ce déséquilibre criant, l’œuvre de Pierre Schoendoerffer est essentielle pour lutter contre le risque de l’oubli.

Un témoignage mis en abyme

Le fait que Schoendoerffer a vécu la guerre d’Indochine, du moins dans sa dernière phase (1952-1954), n’implique pas que ses films soient des témoignages au sens où ils livreraient un récit autobiographique de la guerre. Cependant, même si le recours aux personnages témoins brouille les pistes, de nombreux indices permettent de déceler la présence plus ou moins dévoilée de l’auteur dans ses films. Le Crabe-tambour, réalisé en 1977, (dont l’action peut se résumer en un long parcours mémoriel pour parvenir, à force de témoignages collectés aux quatre coins du monde à révéler la figure d’un ancien d’Indo, Willsdorff, dit le « crabe-tambour ») débute par ces mots en voix-off : « Je m’appelle Pierre, j’ai cinquante ans. J’avais choisi ma vie. Et puis qu’importe. J’ai peur de moi. Je rentre dans le rang ». Le narrateur, incarné par Claude Rich, annonce ainsi se prénommer Pierre, certes comme Pierre Schoendoerffer, mais aussi comme Pierre Guillaume, figure légendaire de la marine française en Indochine, dont s'inspire le réalisateur pour le crabe-tambour. En outre en 1977, Schoendoerffer a 49 ans et Pierre Guillaume 52 ans. Les indices se multiplient donc, et le personnage de Claude Rich semble jouer le rôle d’un intercesseur entre le créateur, Pierre Schoendoerffer, et le mythe vivant, Pierre Guillaume.

Pierre Schoendoerffer met ainsi en scène des bribes de son propre témoignage en en déléguant l’énonciation à des doubles, mais leur parole n’est qu’un dérivé du témoignage originel de l’auteur dont il reste le seul dépositaire.

Une esthétique propre au cinéma de guerre

Marqué par un profond souci de vérité acquis lors de ses années au Service Cinématographique de l'Armée, Pierre Schoendoerffer s’inscrit directement dans le mouvement de la Nouvelle Vague qui veut libérer le cinéma de l’artificialité des tournages en studios et en décors reconstitués. S’inspirant de sa connaissance de la réalité des combats, il libère la représentation des poncifs narratifs et techniques du cinéma classique, parmi lesquels la « caméra transfuge », artifice de montage qui permet d’alterner des plans des camps des belligérants pour augmenter l’intensité dramatique.

Or Schoendoerffer sait, pour avoir tourné dans le feu de l’action, que la vraie tension naît justement du fait de ne rien voir ni savoir de l’ennemi. Si le Viêt-minh est soustrait au regard, c’est donc par souci de réalisme : un soldat ne voit son adversaire qu’en de rares et fatales occasions, au loin dans le viseur de son fusil ou à la jumelle, ou de près lorsque l’un des deux vient d’être abattu ou capturé, comme l’illustrent de nombreux passages de La 317e Section (1965).

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La 317e Section, 1965

En revanche, sa présence est perceptible au son : claquements des tirs de mitraillettes, impacts sourds des mortiers, échos des vociférations et ordres, discours doucereux ou menaçant transmis par porte-voix ou en détournant les fréquences radios. La séquence du cessez-le-feu à la fin de Diên Biên Phu (1992) est, à tous ces égards, particulièrement intéressante. Elle débute avec les détonations de salves sporadiques résonnant dans un plan de demi-ensemble de la vallée désertique de Diên Biên Phu. Rapidement, des dizaines de silhouettes minuscules et couleur de terre émergent des tranchées de l’arrière-plan. Un panoramique de droite à gauche depuis un point surélevé donne une vue plus large de l’arrivée en nombre des assaillants, tandis qu’au premier plan, les positions françaises sont abandonnées.

Les cris de « Viet Nam ! Viet Nam ! » se font entendre, assourdis dans l’immensité de l’espace et partiellement couverts par les dernières fusillades. Après l’invasion de la cuvette faite au son caractéristique d’une armée en marche, un chef viêt minh bouscule des prisonniers français abrutis par la défaite, et les ordres glapis accompagnés de gestes brutaux laissent place au Concerto de l’adieu de George Delerue et à la voix-off de Pierre Schoendoerffer : « Ils nous ont immédiatement séparés de nos camarades de combat vietnamiens ».

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Diên Biên Phu, 1992

Le devoir de mémoire

 

Du fait de sa culture protestante, le cinéaste libère l’intrigue de sa gangue historique et lui donne une valeur métaphysique et morale. C’est la fonction du leitmotiv de la parabole des talents dans Le Crabe-tambour : « Qu’as-tu fait de ton talent ? vous croyez qu’il se pose la question ? Tout le monde se la pose… un jour ou l’autre. ». Il est possible de lire cette réplique comme une réflexion de l’auteur sur son statut même. Qu’a-t-il fait de son talent, lui, le reporter, le romancier, le réalisateur dont l’inspiration semble liée à ses camarades de combat, morts ou vivants, dont il est la plume et la voix ? Débiteur de ses camarades morts, Pierre Schoendoerffer s’est donné pour mission de renvoyer l’écho de leur cauchemar pour lutter contre l’oubli : « Quand on m’a proposé de faire ce film [Diên Biên Phu], j’ai eu très peur, et j’ai un peu renâclé… Pendant la bataille, sur le terrain, je me disais « regarde » parce que je savais que je devrais rendre compte. Quand j’ai commencé à travailler, j’ai senti le poids de l’Histoire, mon devoir vis-à-vis de mes camarades de combat qui n’étaient pas revenus, mais aussi mon devoir vis-à-vis de la France et du Viêt-Nam. » (Cycle de conférences Pierre Schoendoerffer, une image de l’Indochine organisé par l’ECPAD et le musée de l’Armée en avril 2003).

Il y a ainsi dans le cinéma de Schoendoerffer une intention qui dépasse le cadre du seul témoignage pour devenir testament. La mission mémorielle que s’est fixée Pierre Schoendoerffer est d’être la voix des morts, posant son œuvre en médium historique ressuscitant le traumatisme vécu en Indochine. 

 

Et lorsque Patrick Brion s’interroge en 2003 : « Qui aujourd’hui connaît la bataille de Diên Biên Phu s’il n’a pas vu le film Diên Biên Phu ? » il est manifeste que l’œuvre de Pierre Schoendoerffer a pleinement atteint son but, ayant associé pour toujours cette guerre à des visages maintenant inoubliables, au premier rang desquels il convient de nommer Jacques Perrin, décédé le 21 avril 2022, héros schoendoerfferien par excellence.

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Jacques Perrin, La 317e Section, 1965

Anne Hédé-Haüy