Histoire

La guerre sous mandat

En Occident nous avons pris l’habitude de livrer des guerres légales, approuvées par les membres d’une organisation internationale. C’est un modus operandi qui date et dont la France la première a fait l’expérience au travers d’une campagne méconnue, pourtant à l’origine du nom d’une des plus fameuses places de Paris : le Trocadéro.

Nos pères n’ont pas attendu l’ONU ni même la SDN pour comprendre qu’une guerre légalisée par la communauté internationale lui conférait une dimension de guerre juste. En 1814, après plus de vingt ans de guerres ininterrompues et particulièrement meurtrières menées tambour battant par la France révolutionnaire et impériale, l’Europe est exsangue. Un grand congrès est réuni à Vienne entre novembre 1814 et juin 1815 où tous les États européens sont représentés, notamment les quatre grandes puissances du moment : l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre et la Russie. La carte de l’Europe est remodelée, les anciennes dynasties sont rétablies, et les principes révolutionnaires condamnés. Une alliance militaire est formée : la Sainte-Alliance, constituée par les quatre puissances européennes. Elle se donne pour mission de défendre le principe de légitimité dynastique et la Chrétienté, ainsi que de combattre la propagation des mouvements révolutionnaires. Ceci au nom de la paix et de la stabilité européenne. Au congrès d’Aix-la-Chapelle en 1818, après d’intenses négociations, la France intègre à son tour la Sainte-Alliance et sort enfin de l’isolement diplomatique où Napoléon l’avait laissée.

Histoire image § 1 Le Congrès de Vienne, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), crédit RMN phot

Le Congrès de Vienne, Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), crédit RMN photo.

La guerre du bien 

En Espagne, le Roi Ferdinand VII se retrouve dans une situation délicate. Il doit lutter contre des mouvements révolutionnaires libéraux qui contestent son autorité souveraine. Le 10 mars 1820, après des soulèvements militaires, il est contraint d’accepter la constitution dite de Madrid qui met fin à la monarchie absolue. En 1822, des élections portent au pouvoir un libéral, Rafael del Diego, qui devient président des Cortès (parlement bicaméral espagnol). L’Espagne sombre dans un régime à caractère républicain ; Ferdinand VII se considérant prisonnier des Cortes, en appelle à la Sainte-Alliance et aux principes établis par le congrès de Vienne. En Europe, c’est l’émoi. La légitimité est bafouée et la révolution risque de se propager. En clair, rien de ce qui a été énoncé sept ans plus tôt n’a été respecté.

En France, Louis XVIII craint le retour de 1789 par un effet de mimétisme avec l’Espagne. Son principal ministre, le duc de Richelieu, masse des troupes sur les Pyrénées pour empêcher toute contagion révolutionnaire, prenant pour prétexte la lutte contre la propagation d’une épidémie de fièvre jaune afin de ne pas provoquer les Espagnols. La diplomatie, toujours la diplomatie ! L’Autriche, la Prusse et l’Angleterre condamnent mais ne souhaitent pas d’intervention militaire, encore moins de la part de la France dont ils craignent une résurrection militaire. Mais le Tsar de toutes les Russies, Alexandre Ier, ce monarque mystique qui se sent investi d’une mission divine pour protéger l’Europe chrétienne, milite en faveur d’une intervention militaire. Un congrès est réuni à Vérone en octobre 1822 pour statuer sur le cas espagnol. Chateaubriand est l’homme fort de la députation française, et il a la ferme résolution d’obtenir pour la France le mandat d’intervention tant espéré. Pour lui, il n’y a pas de doute : « Nous allions nous charger de cette cause de l’Espagne. Tout ce que la France saisit d’une volonté ferme lui reste : il n’y a que Dieu qui puisse lui faire ouvrir la main » (Congrès de Vérone, 1838). Après d’âpres négociations, la Russie et la France obtiennent l’autorisation, l’onction internationale, pour mener une guerre. Le 22 janvier, un traité secret est signé qui donne officiellement mandat à Louis XVIII pour réprimer militairement la révolution espagnole. L’ingérence se drape dans les atours chatoyants de la légalité. La bête à abattre est désignée par les garants de l’ordre international. 

L’expédition des « cent mille fils de saint Louis »

En France, le parti des Ultras exulte, ils ont obtenu leur croisade contre-révolutionnaire. Enfin le drapeau blanc va être relevé pour restaurer son prestige militaire éclipsé par l’étendard de la révolution qui s’était promené de l’Atlantique à Moscou. Louis XVIII l’affirme, « cent mille Français sont prêts à marcher en invoquant le nom de saint Louis pour conserver le trône d'Espagne à un petit-fils d’Henri IV ». En réalité, le gouvernement du Roi n’est pas aussi sûr que cela de sa victoire. Depuis l’Empire, l’Espagne n’a pas laissé un souvenir très agréable aux militaires français. C’est la seule nation, avec la Russie,  qui a tenu en échec les armées de Napoléon. De plus, Louis XVIII craint la réaction d’une armée encore très marquée par l’épopée napoléonienne et parfois encore hostile à son trône. Malgré tout, 95 000 soldats sont massés à la frontière espagnole, avec à leur tête, le duc d’Angoulême, fils du comte d’Artois et neveu du Roi. Ce Prince a la finesse d’esprit et l’humilité de cœur pour reconnaître ne pas être un grand stratège. Il confie donc la majeure partie des opérations au général Guilleminot, brillant officier des armées impériales. Le 7 avril 1823, les armées françaises rentrent en Espagne. L’offensive est un succès, les armées libérales se débandent, et le gouvernement illégitime s’enfuit à Cadix, emmenant avec lui l’infortuné Ferdinand VII. Le 23 mai, les Français s’emparent de Madrid où le duc d’Angoulême installe un gouvernement de régence. Pourtant, même si les victoires sont nombreuses, la résistance des insurgés se cristallise à Cadix. 

Histoire image § 3 Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulême pendant la guerre d'Espagne, Ho

Louis-Antoine d'Artois, duc d'Angoulême pendant la guerre d'Espagne, Horace Vernet (1789-1863), crédit RMN photo.

La victoire du système des Congrès

Le siège de Cadix commence en juin. Les Français font face à une ville extrêmement bien fortifiée, et dont le port lui assure un ravitaillement permanent malgré la présence de la Royale qui croise au large. La mésentente des différents officiers français empêche la coordination des troupes qui piétinent plus d’un mois devant la ville, laissant aux Espagnols le temps de renforcer leurs positions. Il faut attendre le 16 août et l’arrivée du duc d’Angoulême pour que ce dernier unisse le commandement et réorganise l’armée. Le 31 août, après quinze jours de préparatifs, le duc lance l’assaut sur le fort de la presqu’île du Trocadéro, clef de Cadix. C’est un succès sans précédent. Les 3ᵉ, 6ᵉ et 7ᵉ régiments de la garde royale s’illustrent dans des combats à la baïonnette et enlèvent le Trocadéro au pas de charge. Le 30 septembre Cadix tombe, Ferdinand VII recouvre la liberté et la guerre civile cesse en Espagne. Cette expédition accomplie dans la légalité restaure définitivement le prestige de la monarchie et de la France. Pour Chateaubriand, c’est l’apothéose : « Enjamber d’un pas les Espagnes, réussir là où Bonaparte avait échoué, triompher sur ce même sol où les armes de l’homme fantastique avaient eu des revers, faire en sept mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans, c’était un véritable prodige ! » (Mémoires d’outre-tombe).

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Louis XVIII, entouré des membres de la famille royale assiste depuis les Tuileries au retour de l'armée d'Espagne, Louis Ducis (1775-1847), crédit RMN photo.

Cette guerre, accomplie rapidement, proprement, sans atteindre à la dignité et à l’honneur de l’armée française, consacrait la nécessité et la légitimité du système des congrès, et assurait à l’Europe l’espoir d’une paix durable. Désormais, les dissidents savent que la guerre sous mandat n’est pas vraiment la guerre. Tout juste une opération de maintien de l’ordre. Et tant pis pour ceux qui n’en veulent pas. 

Hervé de Valous