Géopolitique

Si vis pacem, para… pacem

 

 

L’ensemble des territoires du globe étant approprié, toute manifestation de puissance entraîne inévitablement des répercussions sur l’ordre établi. Les tensions entre les peuples ont, et ont toujours eu, des raisons avant tout géographiques.

Face à un problème donné, l’analyse doit être de même nature, pour trouver une solution efficace, qui y réponde exactement. Aujourd’hui, la plupart des experts, des journalistes et des gouvernants occidentaux regardent les conflits à travers le prisme de l’idéologie des droits de l’homme. Retour sur une démarche qui interroge. 

De l’intérêt de comprendre les causes réelles d’un conflit 

Le découpage du monde et l’appropriation des territoires nourrissent des antagonismes entre des peuples qui se disputent les ressources et le contrôle de zones stratégiques. Chaque territoire du globe est ancré dans un environnement géographique qui lui est propre, définissant ses intérêts objectifs. La géographie détermine sa richesse en ressources, ses accès aux mers navigables, son climat… qui sont autant de lois imposées aux peuples, et qui façonnent les règles d’un grand jeu d’intérêts et de stratégies. Dans ce jeu de rapports de force, le but est de trouver des équilibres durables pour éviter les conflits, car la paix n’est pas le résultat de l’écrasement d’une puissance par une autre. Si des déséquilibres subsistent, la paix porte en elle-même les germes d’un conflit futur. Une compréhension plus profonde de la guerre permet d’aboutir à ces équilibres qui prennent en compte les contraintes des différentes parties, et ainsi maîtriser l’enchaînement des événements. En identifiant les causes de tensions, on peut plus aisément prévoir les effets des décisions politiques. C’est ce que McKinder, considéré comme le père de la géopolitique, expliquait déjà en 1904, lorsqu’il révélait l’importance des paramètres géographiques dans l'histoire universelle, impliquant un enchaînement immaîtrisable des événements. « Man and not nature initiate, but nature in large mesure controls » (McKinder, The geographical pivot of history, 1904). Pour équilibrer les rapports de force, il convient donc de comprendre les origines réelles (de res en latin, la chose) du conflit pour ne pas les laisser s’installer dans le monde et constituer des guerres en puissance. 

Du danger de l’idéologie 

La guerre est la conséquence d’une paix mal préparée car si des déséquilibres subsistent, les tensions couveront toujours sous un calme apparent. En 1920, deux ans après le traité de Versailles, Jacques Bainville (Jacques Bainville, Les conséquences politiques de la paix, 1920) annonce de manière presque prophétique les événements tragiques qui déchireront l’Europe une deuxième fois moins de vingt ans plus tard. Il adopte une approche réaliste du conflit, résultant principalement d’une étude géographique, culturelle et historique de l’Allemagne, face à un traité de paix qui selon lui entérine les causes mêmes de la guerre. Les négociateurs du traité ont substitué les « Quatorze points » de Wilson, consacrant le droit des nations, à la célèbre maxime « Connais ton ennemi ». Et c’est là la cause de l’aveuglement général dénoncé par Bainville et d’autres. Alors que tous s’accordaient pour attribuer à l’unité allemande, acquise depuis très peu de temps, la responsabilité de la guerre contre la France, le traité a abouti à une consécration par le droit public international de cette même cause. Ayant tous embrassé largement la doctrine wilsonienne, Clémenceau en tête, il convenait de faire de l’Allemagne un Etat-nation sur le modèle français et de renverser ses princes. Cette application systématique d’un modèle déconnecté de la réalité a empêché de voir les éléments naturels qui allaient ressurgir tôt ou tard. L’Allemagne d’aujourd’hui, et la Prusse d’hier, sont un territoire situé en plein milieu de l’Europe, sans frontières naturelles (contrairement à la France) pour le protéger. Cela a forgé le « militarisme prussien » comme une nécessité face aux fréquentes invasions. Avant la guerre, la Prusse était morcelée, et des petites dynasties allemandes soumises à un régime fédéral permettaient un équilibre car elles offraient un contrepoids empêchant la formation d’un véritable Empire. La paix de 1918 a redonné à l’Allemagne sa puissance politique susceptible de galvaniser les militarismes jadis dispersés, au milieu d'une Europe morcelée par la guerre.

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Jacques Bainville.

Enfermés dans un carcan idéologique, les négociateurs du traité n’ont pas su voir le monstre qu’ils étaient en train de créer, pensant que convertir l’Allemagne à la démocratie suffirait à la guérir de tous les éléments naturels qui la caractérise. Nous avons aujourd'hui assez de recul pour affirmer qu’ils se sont trompés et que la doctrine de Wilson ne brille pas par son universalité. Bainville a su, avec justesse, décrire la situation terrible qui se profilait.

Aux mêmes causes, les mêmes conséquences

Les conséquences politiques de la paix de 1918 ont donc été tragiques. Pourtant, aujourd’hui, les erreurs d’analyse sont toujours les mêmes et conduisent au même aveuglement. Le conflit ukrainien révèle parfaitement la mentalité de notre époque : tout le monde condamne mais personne n’explique. Voir chez Vladimir Poutine un autocrate « irrationnel », comme on l’entend beaucoup, ne permet pas de comprendre les intérêts qui dictent réellement cette guerre. 

Lors du démembrement de l’URSS en 1991, nous croyions que, la guerre idéologique ayant abouti au triomphe de la doctrine américaine, la Russie, ramenée dans ses frontières pour ainsi dire primitives, était définitivement vaincue. Or à la chute du régime communiste, la Russie hérite des préoccupations géopolitiques de l’URSS, comme l’Allemagne héritait de celles de la Prusse.

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 Carte de l'Heartland (extrait de Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, 1997, p.435)

Il convient d’étudier la situation en termes d’intérêts objectifs découlant des données géoéconomiques et stratégiques. Dans un ouvrage de 1997, référence incontournable (Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, 1997) pour comprendre les enjeux de la politique internationale, Brzezinski, conseiller du président américain Carter de 1977 à 1981, fait de l’échiquier eurasien l’enjeu de géopolitique principal des Etats-Unis, et plus généralement la zone de compétition pour la primauté globale. Ce constat est aussi celui de McKinder (McKinder, ibidem) qui considérait que le maître du pivot mondial (voir carte) contrôlait plus de la moitié des ressources mondiales. Le heartland (correspondant à l’Europe centrale pour McKinder) demeure un tremplin indispensable à la maîtrise du continent. La Russie est aujourd’hui ce pivot. Pour ce territoire immense et riche en ressources, l’accès aux mers chaudes constitue un enjeu vital. Face à elle, les Etats-Unis sont éloignés de cet immense continent et, s’ils continuent à jouir de la primauté internationale, l’Eurasie s’impose comme la seule zone susceptible de menacer leur hégémonie.

Brzezinski rappelle l’enjeu que représente l’Ukraine. Grâce à sa richesse en ressources et en terres arables, à une population de quarante-cinq millions d’habitants et à ses nombreuses façades maritimes, ce pays sans frontière est au cœur de la confrontation entre les deux géants. La Russie doit garder son influence sur l’Ukraine et l’Europe centrale pour maintenir le glacis de protection dont elle a besoin face aux Etats-Unis. L’avancée de l’OTAN vers l’est depuis 1991, réduisant cette influence, prouve que malgré la chute du rideau de fer, la Russie et les Etats-Unis ont gardé leurs ambitions. 

Par la disposition géographique des territoires, il est des réalités immuables qui échappent aux discours idéologiques. Elles agissent en lame de fond et ressurgissent fatalement, lorsqu'on les a ignorées. 

 

 Amycie Lécuyer