Economie

Sanctions économiques contre la Russie, kézako ?

 

 

La Russie s’est vue infliger de nombreuses sanctions économiques après son invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022. Au-delà du bruit médiatique, les décortiquer permet de comprendre l’impact réel qu’elles portent sur le régime de Poutine et les conséquences qu’elles ont, et pourront avoir sur notre propre sol.

Au lendemain de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine, le président américain Joe Biden suivi de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, annonce la couleur de la réponse occidentale : l’imposition de sanctions économiques. Le but ? Le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, est on ne peut plus clair : « Provoquer l’effondrement de l’économie russe. » Anéantir l’économie russe pour arrêter la guerre : une méthode déjà utilisée à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014. Mais cette fois-ci, l’ampleur des sanctions dépasse largement celle des mesures précédentes : aux grands maux, les grands remèdes. Seulement, nous sommes plusieurs semaines plus tard et les remèdes n’ont pas résorbé le mal. Les morts gisent toujours plus nombreux sur le sol, les villes ukrainiennes sont prises, relâchées, reprises. Tantôt on annonce un affaiblissement du belligérant russe, tantôt l’ours reprend du poil de la bête et lance des offensives. Pire encore, le remède risque d’empoisonner le guérisseur ; les sanctions menacent les pays occidentaux d’un retour de flamme important.

Comprendre les sanctions infligées à la Russie et évaluer leur portée

Toutes les sanctions n’ont pas le même but. Certaines ont pour objet d’entraver la vie normale du citoyen russe et d’autres, d’enrayer la machine de guerre de l’agresseur.


Dans le premier cas, on peut évoquer les sanctions contre les dirigeants et les oligarques russes. En gelant les avoirs et en confisquant certains biens, comme les yachts, les pays occidentaux font pression sur les personnalités autour du pouvoir pour indirectement agir sur ce dernier. Autre mesure : bloquer les exportations de produits de luxes, vêtements et appareils électroniques vers la Russie.

ECO, 1er paragraphe, Réunion extraordinaire du Conseil européen le 24 février 2022. Crédit

Réunion extraordinaire du Conseil européen le 24 février 2022. Crédits : Dario Pignatelli / Conseil européen

En espérant démoraliser à la fois les élites et le peuple, l’Occident tente de provoquer le renversement politique interne. Mais, nombreuses sont les incertitudes qui planent sur de telles mesures, d’autant plus que Poutine a rendu les richesses des oligarques plus dépendantes du pouvoir. Ces gels extérieurs sont donc de facto moins efficaces. Par ailleurs, si le peuple russe estime que ces sanctions sont injustes, un renforcement du sentiment national pourrait au contraire favoriser Poutine.

Les sanctions ont aussi comme objectif de casser directement la machine de guerre russe. Il s’agit d’empêcher la Russie d’importer des biens qui pourraient lui être utiles à l’entretien, l’approvisionnement et le développement de son armée. C’est donc naturellement que l’UE a interdit l’exportation vers la Russie de biens et de technologies à usage militaire ou pouvant servir comme tel, ainsi que de matières premières comme le fer, l’acier ou le ciment. Seulement, la Russie pourrait s’approvisionner auprès de pays qui n’imposent aucune sanction contre elle. Pour ce faire, elle doit néanmoins régler ces marchandises en dollars car c’est le moyen de paiement le plus commun à l’international. C’est là qu’interviennent les sanctions financières.

 

L’exclusion du système SWIFT de certaines banques russes a sans doute été la mesure la plus retentissante médiatiquement. SWIFT est un système de messagerie inter-banque qui facilite les paiements internationaux pour 11.000 banques dans le monde. C’est en quelque sorte un immense groupe Telegram sur lequel une banque A d’un pays peut communiquer avec une banque B d’un autre. Cette exclusion génère une privation, ou du moins un affaiblissement des échanges commerciaux, qui freine à son tour les importations et donc la consommation russe. Mais problème : cette sanction ne concerne que 7 banques russes, soit environ 30% du marché bancaire. Sberbank et Gazprombank, les 1ère et 3ème banques russes, n’ont pas été exclues car elles sont nécessaires aux Européens pour l’achat du gaz et du pétrole russe. La mesure a donc un impact relativement limité sur le système économique du pays.

L’Occident a également frappé sur la monnaie locale, le rouble, en coupant tout lien avec la banque centrale russe. Cette mesure empêche la Russie d’accéder à bon nombre de ses réserves en dollars sur les 640 milliards qu’elle détient. Cette mesure est redoutable, principalement pour deux raisons. D’abord, sans dollars, on l’a vu, il est compliqué pour la Russie d’importer des biens de pays ne la sanctionnant pas mais réclamant des paiements dans cette monnaie. Ensuite, pouvoir utiliser des dollars permet au régime de soutenir sa propre monnaie, ici le rouble et dont la valeur s’est effondrée quelques jours après le début de la guerre. Conséquences de cet effondrement : les Russes paient plus cher les biens importés, en bref, une hausse de l’inflation. Cependant, après une chute en effet spectaculaire fin février, le rouble n’a fait que reprendre de la valeur jusqu’à revenir à un niveau d’avant-invasion. BFM Business résumait la situation en titrant le 8 avril 2022 : « Russie : l'insolente vigueur du rouble malgré la pluie de sanctions. »

Les sanctions, une arme à double tranchant

À son tour, la Russie a mis en place des mesures pour contrer les sanctions occidentales et a montré qu’elle avait plus d’une corde à son arc. Pour éviter l’effondrement du rouble, elle a d’abord imposé aux Européens d’acheter ses hydrocarbures dans sa monnaie. Forcée à l’exécution sous peine de se voir couper les flots de gaz et de pétrole, l’UE a donc accru la demande de roubles pour payer ses fournisseurs. Poutine a dans le même temps mis en place des règles internes strictes pour solidifier le niveau du rouble, tout ceci limitant l’effet des sanctions. Les menaces ne sont donc pas unilatérales. Il faut se rappeler que les pays européens importent environ 40% de leurs hydrocarbures à la Russie, ce qui impose une interdépendance. À court terme, des sanctions radicales d’un côté ou de l’autre mèneraient au suicide.

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Compresseur Gazprom dans le district de Lensk. Source : Bloomberg

Sans aller jusque-là, on constate déjà que depuis le début de la guerre, le prix à la pompe a explosé et que plus largement, l’inflation galope dans le monde. L’inflation annuelle en mars 2022 a atteint 8,5% aux États-Unis, 7,3% en Allemagne et 4,5% en France contre 2,6%, 1,7% et 1,1% respectivement pour l’année précédente. Cette augmentation des prix n’est pas seulement due aux perturbations sur les marchés de l’énergie. Les marchés d’autres matières premières comme le blé sont aussi impactés par la guerre et par les sanctions. Par ailleurs, décider de couper les vivres au belligérant, c’est aussi assumer que des entreprises exportatrices perdent des parts de marché. La France était en 2020, le 6ème fournisseur mondial de la Russie. Certains secteurs pourraient donc voir leur chômage augmenter, faute de commerce extérieur et ce malgré le soutien de l’État. « L'entreprise normande Spirit France, une société normande d'une quarantaine de salariés exporte du calvados et de l'armagnac, deux produits dont les russes sont très friands. La Russie représente 15% de son chiffre d'affaires. »

Les mesures économiques prises par le monde occidental pour contrer l’offensive russe n’ont pas eu un impact retentissant sur la guerre à court terme. Cependant, à moyen et peut-être à long terme, l’économie russe va porter les cicatrices de l’économie de guerre. L’UE a aussi prévu de réduire sa dépendance à l’énergie russe en baissant sa consommation de combustibles fossiles et en se fournissant chez d’autres partenaires. Deux questions se posent alors. De qui les pays européens vont-ils dépendre à l’avenir pour leur énergie ? La Russie va-t-elle construire son futur avec la Chine ? Cette deuxième question est fondamentale pour évaluer les conséquences à long terme des sanctions. Si une restructuration du monde géopolitique s’opère, et qu’un pôle sino-russe s’intensifie, qui en seront les bénéficiaires ? Au-delà d’être efficaces, les sanctions économiques doivent être efficientes, c’est-à-dire qu’elles doivent atteindre l’objectif en coûtant le moins possible.

 

 

Grégoire Lenoir