Philosophie

Les chemins noirs

 

 

Après avoir arpenté le monde entier jusqu’à ses confins, Sylvain Tesson fit l’expérience des territoires oubliés de notre propre pays. Les chemins noirs ouvre notre regard sur ces espaces ruraux que nous ne connaissons plus. La ruralité est devenue un défi, parce qu’elle porte une exigence d’appropriation à laquelle le progrès répugne.

 

La “ruralité” est une notion géographique qui désigne un espace, celui consacré à l’agriculture et plus largement l’espace autre que celui des villes et des agglomérations. Mais elle désigne aussi le mode d’habitation qui est propre à cet espace, c’est-à-dire, la manière avec laquelle l’Homme pense cet espace, le connaît et le comprend.

Habiter le monde

La notion de ruralité est une notion philosophique parce qu’elle touche au rapport qu’entretient l’homme avec son environnement naturel sous sa forme la plus pure. Ce rapport comporte une dimension individuelle autant que collective ; c’est en effet dans les campagnes que les hommes, pris individuellement ou collectivement, manifestent leur rapport à la nature, par le travail, la propriété et, plus largement, le mode de vie. C’est ce qui justifie cette interrogation du philosophe allemand Hans Jonas : « Si la tâche de la politique consiste à transformer le monde en une demeure convenable à l’homme, se pose la question : qu’est-ce qu’une demeure convenable à l’homme ? ». Interrogation qui trouve un écho chez le philosophe Henri Lefebvre qui énonçait que les Hommes veulent créer un espace « appropriable, aussi bien à l'échelle de la vie privée qu'à celle de la vie publique, de l'agglomération et du paysage ». La ruralité apparaît donc comme la forme la plus pure de cette appropriation et comme un phénomène politique qui « fait partie de l'espace social comme du temps social ».

Lorsque Aristote s’interroge, dans le Livre I de La politique, sur la notion de “cité” il en vient à considérer “l’autarcie” comme « la fin et le meilleur » de la cité, c’est-à-dire ce pourquoi la cité existe et ce vers quoi elle doit donc tendre, pour son bien. Les espaces ruraux, bien que n’étant pas souvent au centre des préoccupations collectives, sont le cœur de la vie de la cité, ils sont le lieu de cette autarcie.

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La ruralité est un phénomène politique parce qu’elle porte en elle une double dimension, matérielle et spirituelle ; si la notion de ruralité se rapporte à la satisfaction des besoins alimentaires, elle est aussi un mode d’habitation et d’appropriation. Celle-ci n’est pas contenue de la même manière dans la vie urbaine dont l’artificialité est justifiée par d’autres nécessités, politiques, sociales et économiques. « Nous n’habitons pas parce que nous avons “bâti”, disait Heidegger, mais nous bâtissons et avons bâti pour autant que nous sommes les habitants et sommes comme tels ».

 

Une ambition collective

La notion d’appropriation du monde est au coeur de l’œuvre de Simone Weil et la préoccupation fervente dont elle fait preuve est la marque de sa générosité d’écrivain engagé, en même temps que le témoignage d’une volonté politique originale ; l’enracinement des ouvriers et des paysans semble être le préalable d’un renouveau collectif. 

 

Si la réflexion de la philosophe est toute tournée vers la condition ouvrière qu’elle a voulu partager, elle porte aussi en elle le ferment d’une restauration de l’ensemble de la société. Dans la lignée d’une réflexion aristotélicienne, elle appelle au dépassement des rapports de force et des rapports d’utilité, afin de favoriser une juste appropriation du monde, qui monopolise tout notre être, matériellement, spirituellement.


Simone Weil s’inscrit dans une grande tradition philosophique qui a magnifié la vie rurale, et tout spécialement au XVIIIème siècle. Dans le Dictionnaire universel de Robinet, l’article “Agriculteur”, par exemple, soutenait que l’agriculture était non seulement à l’origine des civilisations mais aussi de leur maintien : « En recherchant l’origine de tous les peuples du monde, on voit, que dans le principe, chaque individu cultivait une portion de terre ; que les peuples ont été puissants, sains, riches, sages et heureux, tant qu’ils ont conservé cette noble simplicité de mœurs : cette vie toujours occupée les garantissait de tous les vices et de tous les maux ».

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Le déséquilibre qui peut exister entre les villes et les campagnes participe d’un rapport d’utilité et de force entre ces territoires et entre ces populations qui traduit un amenuisement de la condition humaine, dont l’entièreté n’est pas admise. Les territoires ruraux, parce qu’ils incarnent le rapport le plus juste de l’homme à la nature, sont le cœur de la vie de la cité.

Un enracinement individuel

L'œuvre de Simone Weil est pleine aussi de l’évocation d’un enracinement individuel. « Chaque être humain, dit-elle, a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie ». 


Parce que la nature et les espaces ruraux figurent au nombre de ces milieux desquels l’Homme s’est détaché, le travail qui, selon l’expression d’Heidegger, est « enchâssé dans l’avènement du paysage », et la propriété sont tous deux au cœur des préoccupations de Simone Weil. « Tout homme, observe-t-elle, est invinciblement porté à s’approprier par la pensée tout ce dont il a fait longtemps et continuellement usage pour le travail, le plaisir et les nécessités de la vie ». Cet attachement indéfectible que l’homme doit entretenir avec les lieux de son existence, Saint Exupéry l’exprimait aussi, dans une de ses lettres. « L’amour de la maison est déjà de la vie de l’esprit » disait-il, et n’est-ce pas là en effet le bon sens paysan ? Et cet amour n’est-il pas redoublé lorsqu’il est nourri par le travail ?

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Heidegger, qui avait choisi, lui-même, de vivre autant que possible dans une maison au cœur de la Forêt-Noire, faisait remarquer à l’occasion d’une conférence intitulée « Pourquoi restons-nous en Province », ce lien qu’il importe d’entretenir avec la nature et que l’urbanisation a partiellement rompu : « Le citadin est tout au plus « stimulé » par ce qu’il est convenu d’appeler un séjour à la campagne. Mais c’est tout mon travail qui est porté et guidé par le monde de ces montagnes et de leurs paysans ».

 

La vie rurale est à double titre le lieu de l’enracinement ; parce qu’elle entretient une juste spiritualité du travail et parce qu’elle développe aussi avec une grande vivacité un attachement charnel. 

 

Elle est le croisement de la nature et de la culture et doit être l’expression la plus pure de notre rapport individuel et collectif à la nature. Cette ruralité délaissée parce que oubliée trouve son incarnation dans ces « chemins noirs » qu’il nous faut emprunter à nouveau. 

 

Emmanuel Hanappier